Pauline Peyrade : « Je ne voulais pas que l’écologie soit le sujet du livre, mais qu’elle le structure, qu’elle en soit la forme » (Les Habitantes)
- Johan Faerber
- il y a 4 jours
- 13 min de lecture

Beau et fort : voilà ce qui vient spontanément à l’esprit après avoir refermé Les Habitantes, le second roman de Pauline Peyrade qui vient de paraître aux Editions de Minuit. Après le fulgurant L’Âge de détruire, couronné par le Goncourt du premier roman et en parallèle d’une riche carrière dramaturgique, la jeune autrice signe un singulier et très riche récit, celui d’Emily qui, recluse et solitaire, vit dans la forêt en compagnie de sa chienne Loyse dans une maison que son père va tenter de récupérer. Dans le sillage de Wittig, Emily Brontë et Ursula Le Guin, Pauline Peyrade signe une fable rurale et vocale, où au féminisme qui combat l’emprise paternelle répond une écopoétique qui fait de la nature non pas un décor mais une forme agissante. C’est peu de dire que vous devez ce livre aux atmosphères magnétiques toute affaire cessante. Et c’est peu de dire que Collateral ne pouvait manquer de saluer par un grand entretien avec son autrice ce livre rare.
Ma première question voudrait porter sur la genèse de votre remarquable second roman, Les Habitantes qui vient de paraître chez Minuit. Comment vous est venu le désir d’écrire le récit à la première personne d’Emily, jeune femme qui, avec sa chienne Loyse qui « renifle les troncs minces des bouleaux », vit isolée en pleine campagne dans une maison « taillée dans l’extrémité d’un corps de ferme divisé en habitations et vendu par lots » et qui bientôt va se retrouver au cœur d’une bataille notariale pour être vendue ? Y a-t-il eu une lecture, une scène qui ont éveillé en vous le souhait d’écrire sur ces paysages où « la forêt prolonge le hameau comme si elle était son ombre » ? Enfin, comment vous s’est imposé à vous le titre Les Habitantes ? Faut-il y voir un écho avec votre premier roman, L’Âge de détruire où ne figuraient que des protagonistes féminines : que des habitantes ?
Dans Les Habitantes, Emily vit avec sa chienne Loyse dans la maison héritée de sa grand-mère, et dans laquelle elle a grandi. Le livre s’ouvre quand elle commence à recevoir des lettres lui signifiant que la maison, qu’elle ne possède pas intégralement, va être mise aux enchères sur décision de son père. Dans le roman, cette bataille notariale se passe hors-champ. Seules les lettres en font trace, auxquelles Emily ne répond pas. Elle ne participe pas à ce conflit. Elle continue à mener sa vie, malgré l’étau qui se resserre. C’est cette existence précaire, cette résistance quotidienne, qui est une forme de dissidence, que le roman raconte. Le seul mouvement d’Emily sera de reprendre contact avec sa demi-sœur Anna, qu’elle n’a pas vue depuis quinze ans, dans l’espoir de la faire changer d’avis et renoncer à vendre la maison.
À la suite de L’Âge de détruire, Les Habitantes travaillent la question du regard. L’enjeu de L’Âge de détruire était d’apprendre à voir la violence pour s’en émanciper. Dans Les Habitantes, il s’agit de voir pleinement un lieu, de faire du regard un lien, de raconter ce lien. Cela revient à ne pas considérer le lieu comme un décor, ni comme le théâtre d’existences seulement humaines, mais d’ouvrir l’œil aux présences non-humaines qui vivent avec nous, sur lesquelles le regard ne s’attarde pas, qu’il n’est pas exercé à voir, et de tenter d’écrire avec elles. J’ai donc commencé par exercer mon propre regard, par mieux observer le lieu où je vis. Tous les matins, pendant plusieurs mois, je me suis assise à la table de ma cuisine, face à la fenêtre, et j’ai décrit les jardins de mes voisins, les mouvements des oiseaux, l’infime métamorphose des végétaux… Avec le temps, mon œil s’est aiguisé et mes sensations se sont déplacées. Un lien sensible s’est lentement développé entre ce lieu et moi. Je continue de travailler de regard-là. L’écriture est mon outil pour « apprendre à [mieux] voir »[1], ainsi que les lectures qui m’accompagnent (Estelle Zhong Mengual, Alexis Jenni, Donna Haraway, Henry David Thoreau, pour n’en citer que quelques-unes).
À partir de cette fenêtre réelle, la maison d’Emily s’est construite, puis le hameau, le bois, l’étang, les collines tout autour. La fiction s’est déployée. Le titre Les Habitantes s’est trouvé assez tardivement. Il fait écho à celui de Monique Wittig, Les Guérillères, qui sont citées en exergue du livre, et convoquent une communauté de femmes en lutte. Cependant, Les Habitantes ne désignent pas uniquement des femmes. Ce sont toutes les habitantes du livre, c’est-à-dire les espèces vivantes du lieu, exposées à une même force d’oppression, de destruction.
Pour en venir au cœur de votre récit, Les Habitantes construit son intrigue autour de cette « maison (qui) est située à l’est d’un hameau cerné par les bois » dans laquelle Emily vit et dont le reste de sa famille, à commencer par son père, cherche à la chasser. Dans ce roman d’une jeune femme menacée par la loi, où, par courriers comminatoires, il est rappelé à la protagoniste que « Je comprends que ce soit difficile, mais ce n’est pas parce que tu vis dans cette maison depuis des années qu’elle t’appartient », se pose d’emblée une question clef du contemporain : celle de l’habitat et celle de l’habiter. Ce qui frappe dans votre récit, c’est que d’emblée, votre approche de l’habitat est politique, et dessine une intrigue politique tant habiter se fait double pour Emily : l’habitat n’est pas uniquement une question strictement matérielle mais morale. Pour Emily, habiter sa maison, y tenir plus que tout, fait d’elle une habitante affective, qui ne résume pas l’architecture à des murs mais à ses gestes quotidiens, organiques qui lui permettent de s’approprier l’espace. En ce sens, diriez-vous que Les Habitantes fait de la question de l’habitat une question majeure au point de pouvoir parler de votre roman comme d’une topo-biographie : l’autobiographie d’une maison ?
« Habiter intensément des corps et des lieux spécifiques est une manière de cultiver la capacité à répondre aux urgences terrestres, ensemble. » Cette phrase de Donna Haraway dans Vivre avec le trouble[2] pourrait contenir le projet du livre. « Habiter » désigne une relation. Dans Les Habitantes, l’écriture explore les relations qui lient entre elles toutes les habitantes d’un lieu. On pourrait dire que ce tressage de relations est le lieu, qu’il fait lieu.
Thoreau illustre très bien cette idée dans Walden. Dans un passage du livre, il s’emporte contre un certain Flint qui a donné son nom à un étang creusé sur les terres qu’il possède. Thoreau refuse ce droit à cet homme « qui n’a jamais vu [l’étang], qui ne s’y est jamais baigné, qui ne l’a jamais protégé ». Il écrit qu’il « préfère le nommer d’après les poissons qui y vivent, les volailles et les quadrupèdes sauvages qui le fréquentent, les fleurs sauvages qui poussent sur ses berges, ou bien du nom de quelque homme ou enfant sauvage dont l’histoire personnelle s’entremêlerait avec l’histoire du lieu »[3].
Une opposition similaire est à l’œuvre dans Les Habitantes : d’un côté, celles qui vivent dans le lieu, y passent du temps, s’y mêlent physiquement, affectivement ; de l’autre, un système qui spécule sur le lieu, veut en tirer de l’argent.
Dans le roman, la loi est du côté du père, du système qu’il incarne, en dépit de la justice, de la justesse. Emily l’a très bien compris. Elle refuse d’entrer en négociation, ne répond pas aux courriers qu’on lui envoie. À mes yeux, c’est une affirmation forte. Elle n’est pas de ce vieux monde-là, elle ne le reconnaît pas, elle ne s’y compromettra pas. Comme les guérillères de Wittig, elle « refuse désormais de parler ce langage », « refuse de prononcer les mots de possession et de non-possession »[4]. Tout ceci, elle ne l’explique pas, ne l’analyse pas, dans le livre. Elle le fait concrètement.
A cette question de la maison conçue comme architecture morale dans le monde répond en toute logique un récit qui se tourne vers une saisie écopoétique de son environnement. De fait, Les Habitantes se singularise par une formidable présence de la nature qui prend un double aspect : une saisie écopoétique de la nature qui, à l’instar d’Eugène Savitzkaya, peut se lire comme une littérature verte, à l’écoute de la nature, de ses soubresauts, de sa vie la plus vivante comme lorsque, écrivez-vous, « L’herbe frémit, un loir court s’abriter sous le tas de bûches, au pied du sapin, un pigeon gras s’ébroue dans les aiguilles, sa nuque turquoise lustre l’obscurité » Diriez-vous ainsi que Les Habitantes est un roman qui fait de l’écologie un acteur majeur de son écriture ?
Flaubert disait qu’un livre était pour lui « une manière spéciale de vivre ». J’ai voulu envisager l’écologie comme « une manière spéciale d’écrire ». L’écologie a été le point de départ et a œuvré en profondeur à l’écriture des Habitantes, de la langue à la fable. J’ai travaillé avec l’idée qu’il faut apprendre à raconter les histoires autrement, de manière plus horizontale, plus inclusive quant à la pluralité, la complexité du monde dans lequel nous vivons. Il y a une part expérimentale à ce travail. Je ne voulais pas d’une approche thématique, que l’écologie soit le sujet du livre, mais qu’elle le structure, qu’elle en soit la forme.
Pour m’aider, je me suis appuyée sur la définition de la fiction-panier théorisée par Ursula K. Le Guin, qui « cherche la nature, le sujet et les mots de l’autre histoire, celle qui jamais ne fut dites, l’histoire-vivante »[5]. Les concepts de Baptiste Morizot et Estelle Zhong Mengual[6] quant aux relations de sens que nous entretenons avec le monde vivant ont également été des outils précieux pour le travail de la langue et des images. Dans le roman, les personnages humain.es et non-humain.es entretiennent des relations de natures différentes, parfois proches, comme Emily et sa chienne Loyse, parfois ténues, comme avec l’insecte qui vole autour de l’ampoule. De même, les relations poétiques entre les présences humaines et non-humaines vont du proche, avec l’usage de la métaphore (l’hirondelle qui apprend à crier pourrait symboliser Emily ou Anna, par exemple) au plus lointain, avec l’irruption de « sens autochtones », sans impact sur l’histoire (l’abeille posée sur la vitre au crépuscule). Toutes sont mises sur le même plan, ont la même importance dans le livre.
Dans Les Habitantes, le second pan de cette écriture écopoétique installe la littérature verte d’Emily, votre héroïne, dans une manière de romantisme noir, de tourbillon gothique que suggère l’épigraphe d’Emily Brontë : « La nuit noircit autour de moi / Les vents sauvages soufflent froid / Mais un sort tyran m’a liée / Et je ne peux pas, ne peux pas partir ». A ce romantisme frénétique répond une sensualité de l’organique, une sensualité grandissante où, notamment, « Les herbes longues piquent ma cheville, éclaboussées des couleurs vives des fleurs sauvages. » La vie sauvage, dans sa brutalité mais aussi sa douceur, s’empare de la narration dans une force poétique qui transmue la narration en un vaste poème de la nature : en seriez-vous d’accord ?
Le personnage d’Emily est inspiré de la figure et des écrits d’Emily Brontë. Du peu de choses que nous savons d’elle, sa relation à sa maison d’enfance et à la lande alentour comptent parmi les plus frappantes. Emily Brontë ne supportait pas de vivre éloignée du presbytère de Haworth. Elle a mené sa vie entre les tâches domestiques, les promenades sur la lande, et l’écriture, qu’elle voulait garder pour elle. Elle avait aussi un caractère très fort, pouvait s’interposer dans une bagarre de chiens, et quand elle est tombée malade, a refusé de se soigner, a continué à vivre comme si elle était bien portante, jusqu’à s’effondrer. Ces traits se retrouvent chez Emily des Habitantes. Dans Les Hauts de Hurlevent, la loi joue aussi un rôle dans la vengeance de Heathcliff, car c’est par l’appropriation des terres qu’il prend l’ascendant. Christine Jordis[7]fait également remarquer que la lande est très peu décrite dans le roman d’Emily Brontë, mais qu’on la voit partout, car elle est dans les personnages.
Dans Les Habitantes, la nature non-humaine est très présente, mais elle entretient, du moins je l’espère, la même relation d’intimité avec les personnages humaines. Elle est faite d’attachement comme d’hostilité, de réconfort et de violence. Quand je dis que le lieu du livre n’est pas un décor, je veux dire qu’il constitue le corps du roman. Je l’envisage comme un organisme vivant. Dès lors, l’enjeu de l’écriture n’est pas de le décrire, mais de transmettre les sensations qu’il procure. Cela passe par la langue, le choix des verbes et des adjectifs qui composent les images, les visions. Je crois cependant que Les Habitantes reste un roman plutôt qu’un poème, car l’enjeu de tenir une histoire a été très important et a contraint la langue a une certaine forme de clarté, de reconnaissance immédiate. En poésie, d’autres écrivain.es sont allés beaucoup plus loin, comme Alexis Audren, qui invente une langue hybride entre l’humain et la forêt.[8]
Un des points les plus saillants de votre récit consiste également à faire de votre récit sur la nature le lieu d’un véritable roman écoféministe. En écho diffracté à L’Âge de détruire qui rassemblait des personnages uniquement féminins, Les Habitantes se singularisent par un personnel presque exclusivement féminin, qu’il s’agisse de Rousse ou encore de Loyse, la chienne mais peut-être plus encore par une féminisation de la nature où le rôle majeur des femmes est réinscrit même au cœur d’une cosmogonie du monde au féminin. A commencer par l’exergue de Monique Wittig des Guérillères : « Elles disent, si je m’approprie le monde, que ce soit pour m’en déposséder aussitôt, que ce soit pour créer des rapports nouveaux entre moi et le monde. » En ce sens, Les Habitantes installent un rapport à la nature qui se veut une sortie de l’exploitation et de l’extractivisme à la manière dont Ursula Le Guin dans La Théorie de la fiction-panier dévoile un féminisme en lutte contre une histoire patriarcale de la nature, une histoire qui redonne, par le récit, sa place aux femmes comme cueilleuses et chasseresses à l’image de la chauve-souris que croise Emily. Parleriez-vous ainsi des Habitantes comme d’un récit écoféministe ?
Dans La théorie de la fiction-panier, Ursula K. Le Guin explique que le butin le plus précieux des chasseurs de mammouth n’était pas la viande mais les récits de leur chasse. Pour aller dans le sens de cette hypothèse, des archéologues ont également mis en avant le fait que les peintures de chasse préhistoriques se trouvaient dans les endroits des grottes où l’acoustique est la meilleure. Ursula K. Le Guin poursuit avec beaucoup d’humour qu’il est bien plus captivant d’écouter l’histoire de « la manière dont j’ai plongé ma lance au plus profond du flanc titanesque et poilu, tandis que Oob, empalé sur l’une des gigantesques défenses, se tordait en hurlant, et le sang jaillissait partout en de pourpres torrents… » plutôt que celle « dont j’ai arraché une graine d’avoine sauvage de son enveloppe, et puis une autre, et puis une autre, et puis une autre, et puis une autre, et comment j’ai ensuite gratté mes piqûres d’insectes… »[9].
Ce second récit constitue la matière première des Habitantes. En cela, le roman se rapproche l’esthétique de la réalisatrice Kelly Reichardt. Dans Showing up, elle présente le quotidien d’une sculptrice quelques jours avant une exposition, ses gestes répétés, les petites et grosses galères à gérer. Dans d’autres films, comme Wendy et Lucy, elle choisit des lieux « moches », sans charme. C’était aussi important pour moi que l’histoire se passe dans un lieu qui ne soit pas spectaculaire, ni muséal. Une manière d’affirmer que le vivant à défendre est partout, pas uniquement dans les réserves naturelles, institutionnelles.
Le roman tente d’échapper à la forme-fiction des récits de « chasseurs de mammouth », de « l’histoire-qui-tue ». La bataille du père n’entre pas dans le champ de vision de l’écriture. De même, alors que la première lettre lance un compte-à-rebours (Emily a trois mois pour empêcher la vente de la maison), c’est une autre temporalité qui structure le livre, celle de la convalescence de la chienne Baba, opérée d’une tumeur vaginale. Il y a aussi, en parallèle, la trame de l’étang, dont l’eau se réchauffe peu à peu, jusqu’à devenir toxique.
Dans le roman, le lieu et ses habitantes partagent le même sort. Le féminin désigne ainsi ce qui est asservi, exploité, détruit par le patriarcat – les femmes, les chiennes, les chênes, le héron, l’abeille… En ce sens, on peut parler d’un roman écologico-féministe.
Ce qui frappe également dans Les Habitantes, c’est la composition extrêmement serrée de votre récit. Loin d’être un récit ne tirant qu’un seul fil, votre narration alterne, à la manière d’une scansion, trois types de passages : le fil autobiographique d’Emily, le fil topographique et cosmogonique de la nature et enfin les messages secs et lapidaires des membres de la famille d’Emily qui lui font savoir qu’ils veulent vendre la maison. En quoi était-il important pour vous de créer un rythme dans la narration même des Habitantes ?
Un enjeu de l’écriture des Habitantes était de garder le regard de la/du lecteurice en alerte, pour renforcer l’expérience sensible du « voir » que le roman propose. La tension narrative sert à maintenir cet état actif de la lecture. Il était aussi important pour moi, pour aller au bout du geste de la « fiction-panier », de dépasser l’exercice de style et de parvenir à raconter une histoire. Le livre se compose ainsi de matières hétérogènes, en frottements, échos, surimpressions. Cela permet également de révéler la nature mortifère de la langue marchande contenue dans les lettres du père et de ses prolongements (le notaire, l’épouse, les voisins…), par contraste avec la langue de la narration.
Impossible de ne pas évoquer la violence certaine et réelle qui traverse Les Habitantes qui, comme pour L’Âge de détruire hante l’ensemble de ce récit. Dans une nature sauvage mais non pas hostile, évoluent des femmes qui sont comme guettées par un homme le père, avide de vendre la maison mais qui aussi entretient un rapport pour le moins étrange avec Anna, la demi-sœur d’Emily. Quel est pour Emily la fonction de ces scènes dans l’économie du récit des Habitantes ? S’agit-il de présenter aussi Emily comme une fille-au-diable, manière de nouvelle sorcière vivant seule dans les bois ?
Dans Les Habitantes, j’ai voulu mettre en avant la nature systémique de la violence patriarcale. Pour ce faire, j’ai utilisé la figure d’un père sans la singulariser. Le père apparaît via le système de force qu’il déploie autour d’Emily, c’est-à-dire ses lettres et celles de ses adjuvants, mais il n’est pas un personnage. Il est une fonction, un symptôme du patriarcat capitaliste violent et malade. Je ne voulais pas d’une histoire père-fille intimiste qui fasse l’effet d’un arbre qui cache la forêt. Comme l’écrit très justement Neige Sinno dans Triste tigre, « cette paire maléfique, ce huis clos victime/bourreau, ce duo de merde, a assez duré. »[10]
Par ailleurs, je voulais regarder les sœurs, les dissidentes, leur manière de résister, de s’entraider. Les relations de sororité sont complexes dans le roman. Emily et Aude, la voisine productrice de cidre, s’entraident au quotidien, mais Aude n’ouvre pas sa porte à Emily quand elle le lui demande. Pour Anna, la maison d’Emily constitue un endroit où aller, un abri où se réfugier. On peut lire à l’œuvre entre les demi-sœurs une forme de convergence des luttes. Emily est liée à la maison par des attaches profondes, des enracinements affectifs, sensibles, comme le souvenir de Moune, la grand-mère, qui émerge parfois dans le livre. Les fantômes comptent parmi les habitantes du lieu. Anna y voit une possibilité de fuir la maison du père.
Enfin ma dernière question voudrait porter sur la qualification générique des Habitantes. Poème ? Conte ? Ou une fiction panier pour reprendre l’expression d’Ursula Le Guin ?
Peut-être quelque chose à la croisée des trois ? La tentative d’habiter un lieu par la langue rapproche Les Habitantes du poème. La fable est simple et symbolique d’un état de violence du monde, comme celle d’un conte ; les lettres du père agissent un peu comme le souffle du loup sur les maisons de paille, de bois et de brique. Enfin, la structure de la narration s’inspire de la théorie de la fiction-panier d’Ursula K. Le Guin. Un conte-panier ?

Pauline Peyrade, Les Habitantes, Editions de Minuit, janvier 2026, 192 pages, 18 euros
Notes :
[1] Estelle Zhong Mengual, Apprendre à voir, Actes Sud, 2022.
[2] Donna Haraway, Vivre avec le trouble, trad. Vivien García, éd. Des mondes à faire, 2020, p.15.
[3] Henry David Thoreau, Walden, trad. Jacques Mailhos, éditions Gallmeister, 2017, pp.220-221.
[4] Monique Wittig, Les Guérillères, éditions de Minuit, coll. double, 2019, p.148.
[5] Ursula K. Le Guin, La théorie de la fiction-panier, 1986.
[6] Estelle Zhong Mengual, Peindre au corps à corps, les fleurs et Georgia O’Keeffe, Actes Sud, 2021.
[7] Christine Jordis, Le paysage et l’amour dans le roman anglais, Seuil, 1994.
[8] Alexis Audren, Bigarrures, bariolages, AEncrages & Co, 2O23.
[9] Ursula K. Le Guin, La théorie de la fiction-panier, 1986.
[10] Neige Sinno, Triste tigre, Paris, P.O.L., 2023, p.98.




