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Pourquoi les hommes ont peur des femmes : entretien avec ChloƩ Thibaud

  • Photo du rĆ©dacteur: Delphine Edy
    Delphine Edy
  • 12 mars
  • 12 min de lecture

ChloƩ Tihibaud (c) Laurie Bisceglia
ChloƩ Tihibaud (c) Laurie Bisceglia

ChloĆ© Thibaud est journaliste et essayiste. SpĆ©cialiste des sujets de sociĆ©tĆ© et de culture, elle adopte dans ses travaux une perspective au fĆ©minin et, parce qu’elle a Ć  cœur d'ĆŖtre accessible et de s'adresser au public le plus large possible, c’est la pop culture qui constitue principalement son terrain d’exploration. Longtemps en charge de la newsletter « La Pause Simone[1]Ā Ā», elle vient de lancer sa propre newsletter « L’AssertiveĀ Ā». Elle est l’autrice d’essais remarquĆ©s, notamment DĆ©sirer la violence. Ce(ux) que la pop culture nous apprend Ć  aimer (Les Insolentes, 2024), Ni muses, ni groupies. Une histoire fĆ©ministe de la musique (Leduc, 2025). Avec son nouvel essai fĆ©ministe, Pourquoi les hommes ont peur des femmes (Les insolentes, 2025), ChloĆ© Thibaud s’attaque Ć  une question sensible : la diabolisation des femmes.

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Delphine Edy – Le titre de ton nouvel essai, Pourquoi les hommes ont peur des femmes, a tout d’une question sauf qu’il ne comporte pas de point d’interrogation. Le sous-titre du livre, La fabrique culturelle de la misogynie, a charge de le complĆ©ter. Peux-tu revenir sur ce choixĀ pour les lecteur.ices de CollatĆ©ralĀ ?

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ChloĆ© Thibaud – ƀ l'origine, j’avais pensĆ© Ć  Fille d'horreur. C’était le titre de travail. Mais Ć  chaque fois que je parlais de mon projet, notamment Ć  mon Ć©ditrice, une formule revenait tout le tempsĀ : j'expliquais pourquoi les hommes ont peur des femmes. Assez rapidement, on s'est rendu compte que c'Ć©tait un titre qui serait beaucoup plus clair, nettement plus direct. Une fois que Ƨa a Ć©tĆ© posĆ©, je l'ai adoptĆ© sans souci. Et non, ce n'est pas une question, parce que je considĆØre que j'apporte de nombreux Ć©lĆ©ments de rĆ©ponse qui me permettent d’affirmer que les hommes ont peur des femmes. Et de revenir sur les raisons pour lesquelles ils prĆ©tendent que les femmes leur font peur. La tournure est importante. Je l'explique dans l'introduction. Ce n'est pas « pourquoi les femmes font peur aux hommesĀ Ā». C'est vraiment « pourquoi les hommes ont peur des femmesĀ Ā».

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DE – Absolument. Ƈa, c'est trĆØs clair. Tout comme l'intention du livre qui te permet de cartographier en 13 chapitres l’ensemble « femmesĀ Ā», en identifiant des groupes, des profils, des archĆ©types. Et il y a lĆ  aussi quelque chose de trĆØs intĆ©ressantĀ : tous les titres commencent par l'article dĆ©fini Ā« les Ā». « Les adolescentesĀ Ā», « les petites fillesĀ Ā», « les sœursĀ Ā», « les vieillesĀ Ā», « les mortesĀ Ā» etc. L'article dĆ©fini indiquant que les choses sont connues, je me demandeĀ : qui postule que les femmes sont effectivement rĆ©parties entre ces catĆ©gories que tu poses ? Sont-ce les hommes qui les identifient ainsi ou les femmes ont-elles aussi cette conscience-lĆ  ?

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CT – Il y a plusieurs choses. D'abord, il y avait pour moi une Ć©vidence Ć  recouvrir la rĆ©alitĆ© de la pluralitĆ© des profils de femmes, d’en parler au pluriel. J’ai aussi fait exprĆØs d’avoir 13 chapitres parce que je voulais qu'il y ait ce chiffre un peu maudit du 13. Pour autant, je ne voulais pas aller du cĆ“tĆ© des sorciĆØres, des vampires, des loups-garous. Je voulais vraiment partir de choses rĆ©elles. C'est pour Ƨa que la plupart des titres des chapitres ne renvoient mĆŖme pas Ć  des archĆ©types, ce sont des catĆ©gories de filles et de femmesĀ : « les petites fillesĀ Ā», « les adolescentesĀ Ā», « les mĆØresĀ Ā», « les vieillesĀ Ā». Avec la volontĆ© de prouver qu'Ć  tous les stades de nos vies de femmes, nous sommes piĆ©gĆ©es par les mĆŖmes mĆ©canismes. Pour les chapitres comme « les hystĆ©riquesĀ Ā» ou « les castratricesĀ Ā», pour le coup, ce sont vraiment des archĆ©types, qui proviennent du regard masculin.

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DE – Dans le livre, tu reviens souvent Ć  la dimension systĆ©mique. Par exemple, tu Ć©voques le fait qu'il n'existe pas de violences fĆ©minines systĆ©miques. Ce qui n'est Ć©videmment pas le cas des violences masculines. Cela pose l'idĆ©e que les choses sont construites, parfaitement conscientes, planifiĆ©es, cohĆ©rentes, etc. Ce qui a une incidence trĆØs forte sur les histoires qu'on raconte. Tu Ć©tablis d’ailleurs un lien trĆØs fort entre le systĆØme et les rĆ©cits et j'aurais bien aimĆ© que tu nous en dises quelques mots.

Ā 

CT – Je voudrais d’abord rappeler Ć  quel point la culture, en particulier la pop culture, constitue vraiment le cœur de mes rĆ©fĆ©rences, les histoires populaires, les films les plus mainstream, mĆŖme s'il y a aussi, dans le livre, quelques rĆ©fĆ©rences sans doute moins connues du grand public. Chaque rĆ©cit produit, rĆ©alisĆ©, pensĆ©, diffusĆ©, promu, s'inscrit dans des logiques in fine politiques. Et tous ces rĆ©cits nourrissent le systĆØme. Une fois qu'on a posĆ© qu'il n'existe pas de violences fĆ©minines systĆ©miques auxquelles tous les hommes auraient un jour Ć©tĆ© confrontĆ©s – c'est factuel, n'importe quelle Ć©tude, chiffres gouvernementaux, franƧais et mondiaux, nous le prouvent, annĆ©e aprĆØs annĆ©e – on ne peut que constater qu’il y a quelque chose qui cloche. Je ne dis pas que les hommes n'ont pas peur des femmes, ou que les hommes n'ont pas le droit d'avoir peur des femmes. Ce que je dis, c'est que face Ć  cette peur, il y a deux options. La premiĆØreĀ : j'ai peur, pourquoi et comment sortir de cette peur ? Il s'agirait de se prendre en main, notamment en thĆ©rapie. Malheureusement, c'est une option peu choisie par les hommes. Et donc la secondeĀ : j'ai peur, et comme la meilleure dĆ©fense, c'est l'attaque, je vais essayer de dominer et de contrĆ“ler, en ayant encore plus de pouvoir sur l'autre qui me fait peur. Et pour cela, il est important de lĆ©gitimer la peur. Dans le livre, je reviens aussi sur des mythes de l'AntiquitĆ©, sur des textes religieuxĀ : depuis toujours les hommes se sont arrangĆ©s pour nous raconter des histoires qui nous disent, « voyez comme les femmes sont diaboliques, vous avez raison de vous en mĆ©fier, il faut se mĆ©fier d'ellesĀ Ā». Et une fois qu'on a lĆ©gitimĆ© cette peur des femmes, Ƨa lĆ©gitime les violences envers les femmes. L’idĆ©e Ć©tait donc de montrer comment la pop culture et, aujourd'hui, les discours masculinistes, se nourrissent de tous ces mythes. Pour lĆ©gitimer la violence envers les femmes et leur haine des femmes.

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DE – Si tu veux bien, on pourrait prendre un exemple, je pense au chapitre « les sœursĀ Ā». Tu reviens sur le terme de sororitĆ©, et tu pars d'un film d’Andrew Fleming, The Craft ou Dangereuse Alliance en franƧais, en montrant comment la sororitĆ© se voit dĆ©crĆ©dibilisĆ©e par les hommes. C'est un schĆ©ma que tu as identifiĆ© extrĆŖmement vite dans ton travail ?

Ā 

CT – Oui, c’est une espĆØce de rĆ©vĆ©lation. Quand on confronte tout un tas d'exemples, on se rend compte Ć  quel point il s'agit vraiment de propagande. C'est-Ć -dire que face Ć  la sororitĆ©, on a ce fameux mythe de la rivalitĆ© fĆ©minine, quelque chose qui serait presque intrinsĆØque aux femmes. En fait, ce sont deux mouvements contraires, celui de s'unir et celui de nous faire croire qu'on est censĆ© se dĆ©tester. Donc, oui, c'est un chapitre central, parce qu’on mesure trĆØs bien pourquoi les hommes n'ont rien Ć  gagner Ć  ce que les femmes se serrent les coudes. ƀ partir de lĆ , il va falloir persuader les femmes elles-mĆŖmes que les autres femmes sont dangereuses ou qu'elles sont des rivales. Et c'est lĆ  qu’il y a contamination de nos imaginaires, c'est-Ć -dire que les hommes entre eux se font croire qu'ils ont raison d'avoir peur des femmes, de craindre les femmes, et tous ces rĆ©cits, toute cette propagande est tellement puissante que les femmes elles-mĆŖmes, les filles elles-mĆŖmes, finissent par avoir peur des autres filles, des autres femmes. C’est quelque chose que j'ai vĆ©cu intimement. Dangereuse Alliance, qui, par ailleurs, est un film que j'aimais beaucoup, est rĆ©alisĆ© par un homme. Ensuite, c’est l’histoire de sorciĆØres qui, en gros, prennent un peu le melon par rapport Ć  leur pouvoir magique. Notamment Lune, la chef de la bande. Ƈa aurait pu ĆŖtre un grand film fĆ©ministe. Elles auraient pu se venger des hommes ou faire le bien. Mais, Ć  la fin, le mec violent envers les femmes, le manipulateur, est quand mĆŖme rĆ©habilitĆ© par l'hĆ©roĆÆne elle-mĆŖme, qui se dit qu’elle est allĆ©e trop loin, qu’il fallait pas le punir. C'est lĆ  où l’on voit – ce que j'analysais dĆ©jĆ  dans DĆ©sirer la violence – que ce sont vraiment des mĆ©caniques... Bon, c'est un film avant #MeToo, qui s'inscrit donc dans son Ć©poque. Mais, quand mĆŖme, quand on y rĆ©flĆ©chit, ce n'est pas logique. Normalement, on est censĆ© ĆŖtre dans l'empathie avec nos hĆ©roĆÆnes, dĆ©tester le mec en face qui se comporte mal avec les femmes, qui est un agresseur sexuel, mais, par l'opĆ©ration d'un cerveau masculin, Ć  la fin, on arrive quand mĆŖme Ć  nous faire croire que la mĆ©chante, c'est celle qui prĆ©venait que c’était un agresseur et un manipulateur, et que le mec, finalement, il n'Ć©tait pas si mauvais. Une fois qu'on repĆØre ces mĆ©canismes, on se rend compte qu'ils ont nourri tellement de fictionsĀ ! Finalement, on nous apprend Ć  avoir peur des victimes du produit de la violence masculine, plus que de ceux qui commettent ces violences.

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DE – J’aurais trĆØs envie d’aborder tous les chapitres, mais pour des raisons Ć©videntes, je me limite Ć  un deuxiĆØme exemple issu du chapitre « Les femmes non blanchesĀ Ā», dans lequel, il me semble, tu franchis un pas trĆØs important, essentiel mĆŖme, en montrant le fossĆ© qu'on essaie de crĆ©er entre les femmes blanches et les femmes non blanches. Tu t’empares de la pensĆ©e intersectionnelle pour poser les choses avec un regard bien aiguisĆ©.

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CT – Dans ce livre qui sort en 2026, je voulais vraiment crĆ©er des espaces pour penser le retour de bĆ¢ton que l’on vit actuellement, l'adversitĆ© idĆ©ologique, le fait qu'il y ait beaucoup de femmes dans les rangs menaƧants pour les femmes, des femmes masculinistes. Ƈa peut paraĆ®tre paradoxal, de dĆ©noncer la rivalitĆ© fĆ©minine dans un chapitre, et ensuite de dire qu'il existe des rivales. Mais ce que j'espĆØre dĆ©tailler de faƧon assez claire dans ce chapitre, c'est que, a priori, on est toutes dans le mĆŖme panier – en tant que femmes – mais que d'autres femmes peuvent ne pas ĆŖtre fĆ©ministes. C’est peut-ĆŖtre enfoncer une porte ouverte pour beaucoup, mais je me rends compte, aujourd'hui, au fil des rencontres, que tout le monde n'en est pas au mĆŖme point sur ce sujet-lĆ . ƀ l’écran, on nous apprend Ć  avoir peur des femmes parce qu'elles sont des femmes, mais jamais parce que ce sont des femmes blanches. Et donc, c'est lĆ  où il est important de dissocier les diffĆ©rents archĆ©types et, surtout, de faire ressortir de nouveaux personnages. Le plus intĆ©ressant pour moi, c'est Rose dans Get Out. Il faut se rĆ©jouir de l'arrivĆ©e, certes tardive, de nouveaux crĆ©ateur.ices d'œuvres qui, justement, ont suffisamment d’influence pour devenir des œuvres mainstream et impacter nos imaginaires. C'est vraiment un point trĆØs importantĀ : ce livre est un livre in fine antisexiste, mais on ne peut plus concevoir une pensĆ©e antisexiste sans qu'elle soit aussi antiraciste et intersectionnelle.

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DE – Tu dis dĆØs l’introduction que « la peur est politique.Ā Elle s'apprend, s'alimente, s'attise, mais peut aussi s'apprivoiser, se dĆ©sapprendre, se contrĆ“lerĀ Ā». On se souvient de ce que disait RanciĆØre, « si tout est politique, rien ne l'est[2]Ā Ā», alors je me demandais si tu serais d’accord de dire avec Olivier Neveux, spĆ©cialiste de théâtre, qu’il vaudrait mieux dire que « tout peut ĆŖtre politisĆ©[3]Ā Ā». D’autant que tu dĆ©fends l’idĆ©e, avec Estelle Depris, qu’on a « besoin de personnes blanches dĆ©terminĆ©es Ć  dĆ©manteler cette mĆ©canique raciste, malgrĆ© les avantages qu'elles en tirent[4]Ā Ā».

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CT – Oui, et je pourrais faire plus, justement, que ce chapitre-lĆ . Mais c'est aussi une question de se sentir lĆ©gitime sur le sujet. Cela Ć©tant, pour moi, dĆØs l'instant où on a un petit peu de visibilitĆ©, et donc la chance d'ĆŖtre entendue, en tant que personne blanche, cisgenre, hĆ©tĆ©rosexuelle, valide, je pense que Ƨa devient un devoir de s'engager sur ces sujets. « Tout est politiqueĀ Ā», « rien n'est politiqueĀ Ā». Je l'entends parfaitement. Il y a des mots, en fait, dont on se lasse un peu, comme la dĆ©construction, des choses comme Ƨa. Mais lĆ , pour le coup, vraiment, j'insiste sur la temporalitĆ© de la sortie de mon livre. Tout Ƨa a vraiment Ć  voir avec le fascisme. Quand je dis « la peur est politiqueĀ Ā», je dis que c'est le fondement du fascisme. De la xĆ©nophobie. La phobie, voilĆ  la racine de tous ces maux, c'est la peur. Donc, moi, vraiment, je pĆØse mes mots. Oui, la peur des femmes est politique parce que nous faire croire que les femmes sont diaboliques, Ƨa permet, encore une fois, de lĆ©gitimer les violences faites aux femmes. Et c'est notre cas en France.

Ā 

DE - DĆØs le dĆ©but de ton essai, tu convoques FranƧoise HĆ©ritier, une rĆ©fĆ©rence Ć©videmment fondamentale. Lorsqu’elle pose que toutes les cultures valorisent le masculin, elle le met immĆ©diatement en lien avec le pouvoir unique des femmes d'enfanter et le dĆ©sir des hommes de se rĆ©approprier ce pouvoir.

Ā 

CT – Oui, je pense que pour beaucoup d'hommes, il est insupportable que leur vie et leur survie dĆ©pendent des femmes. MĆŖme s'ils ne survivraient pas une seconde au cycle menstruel et Ć  l'accouchement, c'est une espĆØce de jalousie trĆØs profonde, Ƨa leur est insupportable qu'on ait ce pouvoir-lĆ . En fait, ils sont immĆ©diatement terrifiĆ©s Ć  l'idĆ©e qu'on se passe d'eux, qu'on n'ait plus besoin de coucher avec eux, qu'on n'ait pas besoin de relationner avec eux. Cette idĆ©e que les femmes assument, crĆ©ent la vie, donnent naissance, etc., c'est quelque chose de trĆØs profond. Et c'est justement Ƨa qui, ensuite, va leur donner le besoin de contrĆ“ler nos corps, et c'est pour cela, qu'actuellement, il y a ce retournement de bĆ¢ton. J’ai voulu l’enchaĆ®nement de chapitres avec les diffĆ©rents stades de la vie des femmes (petite fille, adolescente, femme mariĆ©e, mĆØre…) car c'Ć©tait important de dire qu'Ć  chaque stade, on fait peur aux hommes, pour des raisons diverses, mais toujours en lien avec notre corps. Je cite notamment Gynophobia ou la peur des femmes du psychiatre Wolfgang Lederer, qui nous raconte toute une tripotĆ©e de mythes d'hommes qui nous disent que le corps fĆ©minin, on n'y comprend rien, c'est trĆØs compliquĆ©, les rĆØgles, c'est dĆ©goĆ»tant, en fait, on a toujours essayĆ© de nous faire croire que c'Ć©tait sale, que c'Ć©tait trĆØs compliquĆ©, et que donc Ƨa faisait trĆØs trĆØs peur. Mais, et la mĆ©decine est encore hyper en retard sur ces questions, c'est simplement que les hommes ne veulent pas s'intĆ©resser suffisamment au fonctionnement de nos corps, de nos cycles, de nos douleurs, de notre sexualitĆ©. Partout, Ć  toutes les Ć©poques, surtout au Moyen-Ƃge, au XIXe, Ć  l'arrivĆ©e de la psychanalyse, et maintenant, aujourd'hui, les hommes ont prĆ©fĆ©rĆ© nous stigmatiser plutĆ“t que de faire l'effort de nous comprendre. Un homme qui est bien dans ses pompes, un homme qui a confiance en lui, n’a pas besoin de rabaisser les personnes en face de lui, et encore une fois, pas seulement les femmes. C'est pour Ƨa que l'approche intersectionnelle est importante. Ce qu'on doit schĆ©matiser, c'est l'homme blanc hĆ©tĆ©rosexuel qui a peur de tout le monde, toutes celles et ceux qui ne lui ressemblent pas. Et au lieu de se confronter Ć  ses peurs, il contrĆ“le, domine, pulvĆ©rise, annihile.

Ā 

DE – Dans le trĆØs important ouvrage collectif publiĆ© rĆ©cemment, ThĆ©ories fĆ©ministes, dirigĆ© par la philosophe Camille Froidevaux-Metterie, la conclusion Ć©voque la possibilitĆ© d'un « fĆ©minisme des alliancesĀ Ā».

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La tâche est immense, ordonnée à une finalité, celle de faire advenir un monde libéré de l'oppression, un monde dans lequel chacun, chacune bénéficierait des conditions matérielles et relationnelles qui rendent possible la libre invention et la libre expression de soi. Or, cette tâche engage les féministes à ne pas dissocier le devenir des femmes, au nom desquelles les luttes féministes ont d'abord émergé, du devenir de toutes les personnes que l'oppression affecte, empêche, diminue ou entrave, parmi lesquelles se trouvent des hommes[5].

Ā 

Comment te positionnes-tu par rapport Ć  ce « fĆ©minisme des alliances » ? Et si l’on crĆ©e des alliances avec qui et comment, selon toi ?

Ā 

CT – J'ai envie d'un monde justement où on puisse s'allier. Mais il faut avoir l’égalitĆ© en partage. Le fĆ©minisme, c'est l'Ć©galitĆ© entre les hommes et les femmes. On parle beaucoup du masculinisme qui n'est absolument pas son pendant, puisque le masculinisme, c'est la domination des hommes sur les femmes. Le fĆ©minisme est rĆ©actionnel au masculinisme. Tout comme la misandrie est une posture politique qui n'existerait pas s'il n'y avait pas la misogynie. La misandrie est rĆ©actionnelle Donc, on est sur des postures totalement inĆ©galitaires. Je dĆ©fends vraiment cette vision trĆØs simple du fĆ©minisme de visons d'Ć©galitĆ© entre les hommes et les femmes. Je comprends trĆØs bien la misandrie, mais il faut mettre de la nuance dans tout Ƨa, car, parmi les hommes, il y a beaucoup d'hommes discriminĆ©s, les hommes racisĆ©s, les homosexuels, les trans. Ces nuances sont trĆØs importantes maintenant.

Ā 

DE – Une derniĆØre question. Tu viens de lancer ta propre newsletter L’Assertive, tu viens de publier cet essai qui fait dĆ©jĆ  du bruit, quels sont tes projets pour demainĀ ? Ā Et tes dĆ©sirsĀ pour aprĆØs-demainĀ ?

Ā 

CT – J’ai dĆ©cidĆ© de lancer ma propre newsletter parce que Ƨa fait dix ans que je suis journaliste, et je me suis dit que c'Ć©tait le bon moment pour me lancer sur ce projet personnel de newsletter. Ce n'est pas facile parce que, mĆŖme si elle est gratuite pour mes lecteur.ices, mine de rien, mobiliser beaucoup de monde, Ƨa reste difficile, donc j'ai bien besoin de soutien. C'est un projet qui me motive beaucoupĀ : c'est un vrai besoin et un vrai plaisir de retrouver mes lecteur.ices chaque semaine. Mon livre est sorti hier, le 11 mars, et de nombreuses rencontres sont dĆ©jĆ  prĆ©vues, mais je continue de dĆ©fendre et d'intervenir sur DĆ©sirer la violenceet sur Ni Muses Ni Groupies, et puis j'ai en prĆ©paration un nouveau livre sur la musique, en co-Ć©criture, prĆ©vu pour mars 2027.

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ChloƩ Thibaud, Pourquoi les hommes ont peur des femmes : la fabrique culturelle de la misogynie, Les Insolentes, mars 2026, 296 pages, 22 euros




Notes :

[1] Simone est un mƩdia social d'information fƩministe diffusƩ sur les rƩseaux sociaux, relayƩ Ʃgalement par le site web de Femme actuelle.

[2] Jacques Rancière, La Mésentente. Politique et Philosophie, 1995, p. 55.

[3] Olivier Neveux, Contre le théâtre politique, La fabrique éditions, 2015, p. 11.

[4] Estelle Depris, MĆ©canique du privilĆØge blancĀ : Comment l’identifier et le dĆ©jouer ?, Binge Audio Ć©ditons, 2024, p. 323.

[5] Marie Garrau, « Vers un féminisme des alliances », dans Camille Froidevaux-Metterie (dir.), Théories féministes, Seuil, 2025, p. 718.

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