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Retour sur L’Île de Luna : Edgar Morin, du deuil au deuil

  • Photo du rédacteur: Simona Crippa
    Simona Crippa
  • il y a 1 heure
  • 7 min de lecture
Edgar Morin © Sens Critique
Edgar Morin © Sens Critique


La disparition d’Edgar Morin invite à reconsidérer certaines de ses déclarations anciennes, qui prennent aujourd’hui une résonance trouble, presque rétrospective, comme si elles revenaient autrement à l’écoute. Elle conduit aussi à relire L’Île de Luna, publié chez Actes Sud en 2017, qui mettait en récit la mort de sa mère — évènement matriciel de son imaginaire — dans une forme de retour différé sur une scène fondatrice. La mort écrite dans le roman, la mort vécue et désormais sa propre mort, semblent désormais s’y répondre en miroir, un geste d’écriture d’autant plus troublant que le texte intervient à un âge avancé, comme si la réflexion sur la perte n’avait cessé de se déplacer tout au long de sa vie. « J'ai beaucoup d'estime pour le roman. J'ai toujours pensé que pour être un romancier il faut être génial alors que pour travailler dans le domaine des sciences humaines il suffit d'être intelligent » déclare-t-il au micro de France Culture lors d’un entretien avec Alain Vestein le 15 décembre 2008 pour l’émission « Du jour au lendemain ». Lorsqu’il décide de faire paraitre L’Île de Luna, roman écrit dans sa jeunesse donc, faut-il comprendre qu’il se reconnaît enfin ce « génie » qu’il associait à la fiction ? Ou faut-il plutôt y voir un geste de réconciliation avec le jeune homme qu’il a été, celui qui avait senti très tôt l’urgence de se livrer à l’écriture romanesque ? Faut-il y reconnaître un geste de publication qui, tout en honorant la perte de l’être disparu, travaille, en creux, l’idée de sa propre disparition ?

Philosophe et sociologue, directeur de recherche émérite au CNRS et docteur honoris causa de vingt-sept universités étrangères, Edgar Morin est l’auteur d’une œuvre transdisciplinaire dépourvue, jusqu’aujourd’hui, de toute forme romanesque. Si en 1959 il publie au Seuil le texte réédité plusieurs fois : 1970, 1991 et 2012, Autocritique, il s’agit d’un récit qui a un but mémoriel, intellectuel et non fictionnel. De même, Mon Paris, ma mémoire publié en 2013, est un récit autobiographique qui retrace les moments les plus importants de sa vie, à travers une promenade dans les quartiers qu’il a habités.

L’Île de Luna se trouve être ainsi sa toute première œuvre romanesque même si l’histoire racontée fait référence à un épisode réel qui a marqué à jamais son auteur. La biographie de celui-ci nous apprend en effet qu’il a perdu sa mère lorsqu’il était très jeune. Lui même n’hésite pas, au cours de ses entretiens, à relater cet épisode malheureux qui aura fait de lui un orphelin. Dans Autocritique il avoue en trois phrases courtes, simples et parataxiques — telles que son amie Duras pratiquait — la violence de l’arrachement de la mort maternelle : « Un accident surdétermina mon évolution. Ma mère mourut. J’avais neuf ans. ». Cette pleine lucidité analytique qui domine l’émotion tout en soulignant l’événement qui détermine une vie au-delà de toute conscience, n’est pas tout à fait absente de L’Île de Luna. Car bien que vibrant, touchant et emprunt d’un lyrisme qui convient précisément à son sujet, le récit voit déjà poindre la veine philosophique de son auteur.  

Mais commençons par le commencement. Edgard Morin a 25 ou 26 ans lorsqu’il rédige son texte-tombeau. L’ « Avertissement » placé en tête du récit, nous indique que « Le roman a vécu près de soixante-dix ans de cette vie sécrète », cette vie propre à ces textes qui, — toujours comme ceux de son amie Marguerite — gisent parfois longtemps dans des armoires bleues. On peut dès lors essayer de dater ce récit à l’année 1946, précisément à l’époque où il publie son premier livre L’An zéro de l’Allemagne auprès de la maison d’édition La Cité universelle créée en 1945 par Marguerite Duras et Robert Antelme. A cette époque Morin, pseudonyme acquis au moment de son entrée dans la résistance où il fait la connaissance de Mitterrand et, ensuite, d’Antelme, habite la Rue Saint-Benoît avec sa compagne Violette. Il part souvent en Allemagne et en Union Soviétique mais il revient toujours dans l’appartement de ceux qu’il nomme volontiers « les miens » : Marguerite Duras, Robert Antelme et Dionys Mascolo. Il leur parle de l’état de dévastation où se trouve l’Allemagne en s’interrogeant sur le « moment zéro » de ce pays qu’ils considéraient tous comme le plus cultivé d’Europe, tant la poésie d’Hölderlin et la pensée d’Hegel avaient nourri leur imaginaire, leur rapport à la poésie et leur espoir philosophique. Comment ce pays avait-il pu produire une monstruosité comme le nazisme et se trouver anéanti à ce point ? Poussé par Antelme qui l’incitait : « fais un livre ! fais un livre là-dessus ! », il finit par écrire et par publier sa première œuvre à caractère sociologique et anthropologique. Après L’An zéro de l’Allemagne, les éditions de La Cité universelle publieront Dionys Mascolo qui, sous le pseudonyme de Jean Gratien, donne une édition des Œuvres choisies de Saint-Just ; Robert Antelme fera ensuite paraître L’Espèce humaine, ouvrage aujourd’hui considéré comme l’un des grands textes du XXe siècle livrant une réflexion saisissante sur l’univers concentrationnaire et l’extrême violence de la déportation, mais qui, sur le moment, ne rencontre qu’un écho limité.

A cette époque Marguerite n’est pas encore connue comme « Duras », elle est « l’épouse Antelme », comme Edgar Morin l’écrit dans Mon Paris, ma mémoire, bien qu’elle ait déjà publié deux romans, Les Impudents et La Vie tranquille, et qu’elle commence à travailler à son prochain récit, Un barrage contre le Pacifique. Morin aime passionnément la littérature au point d’avouer s’être toujours cherché « entre Dostoïevski et Montaigne ». Convaincu que la littérature prépare à la vie, il estime qu’elle l’a conduit « aux portes du monde social » et « politique ». C’est précisément ce monde qu’il découvre et dont il témoigne dans L’An zéro de l’Allemagne. Nourrissait-il aussi des ambitions romanesques qu’il n’osait guère confier à ses amis ? Plus jeune que Marguerite, Robert ou Dionys, craignait-il que son texte traversé d’un romantisme parfois farouche, ne rencontre pas l’assentiment de ces intellectuels plutôt attentifs aux nouvelles expérimentations du roman ? Ou s’est-il refugié dans une pudeur compréhensible, ne souhaitant pas dévoiler les sentiments encore très vifs qui le liaient à sa mère ? Céder au récit, et donc à la littérature, revenait-il à donner une forme à une douleur qu’il n’était pas encore prêt à partager ?

Par ailleurs, en 1946 Elio Vittorini, fait son entrée Rue Saint-Benoît[1]. Romancier, directeur d’une collection prestigieuse chez Einaudi et fondateur de l’excellente revue culturelle Il Politecnico, il a déjà publié deux romans remarqués en Italie, Conversazione in Sicilia (Conversation en Sicile) et Uomini e no (Les Hommes et les autres), bientôt traduits et publiés en France chez Gallimard. C’est un intellectuel qui en impose, à la recherche de nouveaux talents — il sera le premier éditeur de Marguerite Duras en Italie — et porteur d’idées très affirmées sur les formes nouvelles du roman contemporain ; il est aussi l’aîné du groupe, de treize ans plus âgé qu’Edgar Morin. Ces cercles, et celui de la Rue Saint-Benoît notamment, sont particulièrement propices aux échanges critiques autour des textes, où les manuscrits circulent, se répondent et se rejouent sans cesse. On peut alors se demander si L’Île de Luna fut lu par les habitués, et si leurs commentaires, comme cela arrivait souvent, ont contribué à en infléchir la réception ou le destin.

Edgar Morin vient de disparaître, et cette pièce du puzzle qu’on pouvait espérer voir un jour s’ajouter restera sans doute manquante. Ce texte, demeuré inédit jusqu’à la publication en 2017, donne toutefois à voir une part plus secrète de son œuvre et de son imaginaire, où le romanesque ne se contente pas d’illustrer sa pensée, mais en expose les tensions constitutives, entre : « la logique du cœur et le rationalisme, les élans mystiques et le scepticisme ». C’est là que se laisse saisir, avec une netteté particulière, le théoricien de la complexité.

Le penchant romanesque de Morin fonde L’Île de Luna. La mère, qui porte le prénom de l’astre nocturne, apparaît comme une figure d’héroïne symboliste. Elle ne vivra que peu sous les yeux du lecteur, et trop peu pour son enfant qui se nomme, dans ce récit, Albert Mercier — et non Edgar Nahoum ni Edgar Morin, autant de pseudonymes possibles… Associée dès l’incipit à la figure blanche que Charon conduit sur sa barque vers l’île peinte par Arnold Böcklin à la fin du XIXe siècle, Luna est déjà de son vivant, pâle et évanescente, son corps évoque le « marbre bleu de Paros ». C’est une mère idéalisée, sensible aux arts — peinture, dessin, musique — elle est douce et aimante. Sa mort brutale, tenue cachée à l’enfant, qui grandit dans le bonheur de cette relation et dans la jubilation de la composition de son roman, Le Moderne Mignon, vient faire basculer cette enfance encore préservée de la douleur dans l’expérience brutale du deuil. Le mensonge initial, éhonté, transforme ce « tempérament heureux » qui oscille entre rêveries extatiques de la défunte et révolte contre les vivants trompeurs, le conduisant très tôt à une confrontation précoce à la vie.

L’intelligence de la littérature se déploie ici dans un jeu de miroirs fait de belles réminiscences pour le lecteur : Maeterlinck, Poe, Proust, Gide… La sensibilité de la littérature est là pour servir de rempart à la mort. Même si la vérité de la mort est nue. Chez Stendhal, la perte de la mère à l’âge de sept ans s’inscrit dans une expérience morale, fondatrice du malheur, chez le sexagénaire Roland Barthes, la disparition maternelle ouvre à une conscience aiguë, totale, de la mortalité. Pour Edgar Morin cette perte apparaît, paradoxalement, comme une forme d’accès au sentiment d’universel qu’il n’a cessé de chercher.

Aujourd’hui, la disparition d’Edgar Morin est pour nous la perte d’un humaniste, trop humain peut-être, qui n’a cessé de penser les violences du monde et d’en dénoncer les catastrophes contemporaines, notamment le génocide en cours à Gaza. Il opposait avec constance aux guerres, un engagement pacifiste et une pensée tournée vers la vitalité du vivant. Sa disparition réactive enfin, pour celle qui écrit, le souvenir d’une présence fondatrice, celle d’une amie disparue en même temps, figure profondément humaine, terre-mère en ce qu’elle avait ouvert et rendu possible, et dont l’existence, avant même l’absence, avait donné une forme et une direction à plusieurs vies, dont la mienne.  

 

 

 

Note :

[1] Pour des plus amples informations sur la Cité universelle et cette période d’effervescence théorique et intellectuelle qui a nourri le groupe de la rue Saint-Benoît, voir Simona Crippa, Marguerite Duras, la tentation du théorique, Paris, Classiques Garnier/Minard « Bibliothèque des lettres modernes », 2021.

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