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Sylvain Pattieu : « On ne peut déconnecter les questions de classe de celles de race ou de genre car elles sont imbriquées dans la vie des individus»



Sylvain Pattieu (c) Sylvain Cherkaoui pour La Découverte


Avec Une vie qui se cabre, Sylvain Pattieu offre un formidable page turner à cette rentrée d’hiver. Avec une rare fougue romanesque, Une vie qui se cabre présente l’histoire de la jeune Marie-des-Neiges qui, dans les années 60, laisse derrière elle son Sénégal natal pour venir vivre en France. Mais, loin d’être un roman historique, le récit se fait alors uchronique, puissance romanesque du contrefactuel qui déploie autant de possibles où l’ère postcoloniale cède la place à une Union française qui aurait appliqué la loi de Lamine Guèye assurant à chaque ressortissant des colonies la citoyenneté française. C’est peu de dire que, au-delà de la joie du récit, se trament des questions sur le postcolonialisme, la race et le genre que l’historien qu’est Pattieu pose avec une rare éloquence et une incroyable incarnation. Autant de raisons de partir à la rencontre du romancier le temps d’un grand entretien pour Collateral.



Ma première question voudrait porter sur la genèse de votre formidable nouveau roman, Une vie qui se cabre qui vient de paraître chez Flammarion. Comment est né exactement votre souhait, dans une prose romanesque débridée, de raconter l’histoire de la jeune Marie-des-Neiges qui, dans les années 1960, quitte son Sénégal natal pour venir tout d’abord vivre en métropole au cœur d’une réalité politique inouïe, à savoir une Union française qui aurait appliqué la loi de Lamine Guèye assurant à chaque ressortissant la citoyenneté française ? Vous mentionnez dans les riches remerciements de votre roman la double source, première, de votre écriture : celle d’une part, historique, née de la découverte de l’œuvre d’un historien, Frédérick Cooper avec Français et Africain ? Être citoyen au temps de la décolonisation qui évoque la loi de Lamine Guèye ; enfin, d’autre part, celle de la fréquentation du roman de Maryse Condé, Une vie sans fard : comment ces deux découvertes ont-elles concouru à imaginer et donner le ton de l’uchronie d’Une vie qui se cabre ?

 

Je suis historien et écrivain, mon roman a puisé à ces deux sources, en effet, et à ces deux livres très stimulants. Celui de Frédérick Cooper, qui m’avait été conseillé par ma collègue Emmanuelle Sibeud, m’a permis d’imaginer l’arrière-fond politique et social de mon uchronie. Celui de Maryse Condé, que la politiste et écrivaine Audrey Célestine m’avait exhorté à lire, par son souffle littéraire, m’a aidé à construire le personnage principal, Marie-des-Neiges. D’un côté j’avais le cadre, de l’autre j’avais le ton. Je voulais autant que possible semer le doute d’un point de vue historique, c’est-à-dire que le contexte de cet autre monde que j’imagine soit crédible. Cela nécessitait de se documenter de façon très sérieuse. Mais je ne voulais pas que cet arrière-plan prenne le pas sur l’aspect romanesque et sur les personnages, il était important pour moi qu’ils soient animés d’une vie propre et pas simplement des prétextes au déploiement d’une uchronie. Il y avait donc dans mon projet d’écriture ces deux exigences : faire un roman où on puisse à tout moment se demander si ça ne s’est pas vraiment passé comme ça, ou si ça aurait pu, et un roman où on s’attache aux personnages, où on se demande ce qui va leur arriver. J’ai été marqué sur ce point par le roman de Léonora Miano, Rouge impératrice, qui tenait ces deux bouts d’une construction utopique crédible et forte, et de véritables personnages vivant une histoire d’amour. 

Il y a donc ces deux inspirations dans le roman. Une inspiration historique, liée à mon métier d’historien, et au type d’histoire que je pratique : je suis parti d’une histoire sociale, sur le syndicalisme et le mouvement ouvrier, pour travailler désormais toujours sur les questions de classe mais aussi sur les questions de race, la race étant envisagée bien entendu comme une construction culturelle et sociale et non comme une donnée biologique. Cette trajectoire de recherche m’a amené vers les questions coloniales. Et puis une inspiration littéraire, au travers de textes qui me donnent envie d’écrire, qui me mettent en joie et m’animent, Maryse Condé, Claude McKay, Léonora Miano, Aimé Césaire par exemple. La manière dont tout ça infuse ensuite est assez mystérieuse. Je dispose d’assez peu de temps pour écrire entre mon travail d’enseignant, mes recherches, mes enfants, les tâches quotidiennes, ménagères et familiales, la pratique du sport dont j’ai du mal à me passer. Aussi je prends le temps d’être habité par mes personnages, par mes livres, avant même de commencer à écrire. Je me laisse envahir par la joie de l’ambiance, des personnages, des voix du texte à venir. Parfois, je n’ai pas le choix, il se passe plusieurs jours ou plusieurs semaines avant que je puisse me mettre à mon clavier. Un personnage comme Marie-des-Neiges est arrivé je ne sais pas comment, il est entré en moi et il fallait que j’écrive cette histoire pour la libérer de mon petit esprit. 

 

 



 

D’emblée, à lire Une vie qui se cabre, s’affirme donc une véritable uchronie dans laquelle votre pratique d’historien en passe par votre pratique de romancier, dans un va-et-vient permanent puisque, sous l’influence de Quentin Dulermoz et Pierre Singaravélou et leurs futurs non advenus, vous livrez ici une histoire contrefactuelle. Ma question portera ici sur la différence entre vos pratiques d’historien et de romancier telles que les riches épigraphes qui escortent la lecture de votre texte permettent de les saisir.

Si, à suivre Maryse Condé que vous citez, vous avez toujours « éprouvé de la passion pour la vérité », vous n’en demeurez pas moins poète comme Claude McKay : « étant poète, j’ai le droit d’imaginer un grand leader moderne noir. » Est-ce que, dans votre pratique d’écriture, l’histoire s’arrête comme discipline historique quand, dit Césaire, il y a « une vie qui se cabre / dans tous les sens » et que le roman alors peut apparaître pour dire ce qui échappe, pour traduire les sens ? Ne doit-on pas ainsi lire votre remarque selon laquelle « Il y a du sens dans l’histoire, mais aussi sa fille qui part, son corps à lui plus lent, plus douloureux » comme l’expression même de votre poétique romanesque ? Êtes-vous finalement davantage poète que romancier même ?

 

            J’ai choisi de mettre les citations de ces trois auteurs, Maryse Condé, Claude McKay et Aimé Césaire, en exergue de mon roman comme une manière de signifier la dette que j’ai envers eux. Mais bien sûr ces citations ont aussi un sens qui compte pour moi. En tant qu’historien comme en tant qu’écrivain, j’ai cet élan d’aller vers la vie. L’historien Marc Bloch disait que l’historien est comme l’ogre de la légende : « là où il flaire la chair humaine, il sait que là est son gibier ». C’est valable aussi pour les écrivains et écrivaines. En tout cas, c’est là que j’ai envie d’aller, car il y a aussi des auteurs qui choisissent le mort plutôt que le vif, je veux dire par là, qui vont vers ce qu’il y a de plus bas dans l’être humain, en rajoutent et s’en gargarisent. Ce n’est ni ma vision du monde et de l’humanité ni mon esthétique. Il y a aussi un autre point commun entre historien-ne et écrivain-e : la capacité à se mettre à la place de, que ce soit celles et ceux qui ont vécu dans le passé ou des personnages. Une sorte de capacité d’empathie, on pourrait dire, même si ce terme est un peu galvaudé.

            Ceci étant dit, il y a pour moi une différence fondamentale entre l’écriture historique et l’écriture romanesque : l’une vise à argumenter, à prouver, à convaincre, elle renvoie en dernière instance à une scientificité, celle d’une discipline qui s’est construite à travers des techniques précises, le travail sur les archives (quelles qu’elles soient, écrites, iconographiques, orales) et une évaluation par les pairs. Il y a une part de création aussi bien sûr, mais une rigueur qui est nécessaire. L’autre relève d’un geste poétique, du plaisir qu’on éprouve à jouer avec la langue. Elle permet sans doute de saisir, en effet, des éléments qui échappent au sens et relèvent des sens. Ou bien, et ça n’est pas contradictoire, de donner un sens qui relève plus de l’intuition, et qu’on n’a pas besoin de prouver. Du côté de l’histoire, il s’agit de faire parler les signes, les traces du passé, de la manière à ce qu’ils soient les plus lisibles possibles. De l’autre, par la littérature ou la poésie, de veiller à garder une ambiguïté des signes, la possibilité qu’ils ouvrent à un monde insoupçonné. C’est ce que montre bien Deleuze dans Proust et les signes (PUF, 1964).

            Sur le principe, je suis donc plutôt campé sur cette idée d’une séparation stricte entre histoire et littérature, avec des règles et des objectifs différents, scientifiques ou poétiques : je fais soit l’un soit l’autre, et dans les deux cas j’y vais à fond. Mais dans les faits, si je suis honnête, les frontières peuvent se brouiller, pour plusieurs raisons. D’abord parce qu’il y a une véritable poésie des archives, une émotion quand elles surgissent. Beata Umubyeyi Mairesse est écrivaine, pas historienne, mais elle décrit de façon très juste, dans son extraordinaire récit Le Convoi (Flammarion, 2024), l’émotion qui l’étreint quand elle trouve des traces du convoi qui l’a sauvée du génocide des Tutsis, en 1994. Bien sûr, elle est directement concernée par cette histoire, mais même quand on a plus de distance l’émotion est très forte. D’autre part, on est de plus en plus poussés dans les sciences humaines à aller vers une écriture qui laisse place à des préoccupations littéraires. Ce n’est bien sûr pas une nouveauté, on le sait au moins depuis de Certeau et Duby, cependant il ne s’agit pas seulement de récit mais bien de langue. Et même de poésie, qui n’exclut pas la scientificité, comme on le voit dans le livre de l’historien Jérémie Foa consacré à la Saint-Barthélémy (Tous ceux qui tombent, La Découverte, 2021) : le livre est irréprochable d’un point de vue scientifique et ses dernières phrases, dans lesquelles il évoque un bourreau dormant dans le propre lit de celui qu’il a assassiné, sont superbes. Ce texte m’a ému profondément. Il en est de même d’un livre comme Mélancolie ouvrière (Grasset, 2012), dans lequel Michelle Perrot retrouve les traces d’une syndicaliste de la CGT du début du XXe siècle, Lucie Baud. Paul Pasquali et Fabien Truong, les directeurs de la collection L’Envers des faits, dans laquelle j’ai publié mon dernier livre d’histoire (Panthères et pirates, des Afro-Américains entre lutte des classes et Black Power, La Découverte, 2022) m’ont poussé dans cette direction et m’ont aidé à donner à son écriture un souffle issu de la littérature.




            Dans un roman comme Une vie qui se cabre, je me documente très sérieusement, ce qui me permet d’écrire avec d’autant plus de fantaisie, car je sais bien que je joue avec les écarts. Finalement je me sens assez légitime, étant historien, à utiliser l’histoire quand je fais de la littérature. En revanche, je me sens bien moins légitime sur le terrain littéraire et encore moins sur celui de la poésie. Durant mes études, dans le secondaire ou par la suite, j’ai toujours été très impressionné, intimidé, par la poésie. Dire que je suis poète, ça me semblerait bien trop prétentieux, et j’ai bien conscience de répéter un cliché, celui de la poésie supposément snob, en disant ça. Mais mon travail en tant qu’enseignant dans le master de création littéraire m’a ouvert aux travaux d’étudiantes et d’étudiants qui pratiquaient la poésie, écrivaient des textes qui m’emportaient, très différents de la poésie plus classique étudiée au lycée. Je leur en suis très reconnaissant parce que même si au début leurs textes me faisaient peur je les ai beaucoup appréciés. Plusieurs ont publié, dans des livres ou des revues, comme par exemple Benoît Toqué, Mathilde Garcia-Sanz, Sara Bourre, Mélanie Yvon, Paul Aymé, Seynabou Sonko, Vidya Narine (qui a fondé la revue Sève), Stéphanie Vovor, Mattia Filice, Noah Truong, Etaïnn Zwer. D’autres réalisent des performances. J’ai découvert aussi la poésie de Laura Vazquez, de Christophe Tarkos, de Charles Pennequin, grâce au travail mené par Julien d’Abrigeon aux Cafés littéraires de Montélimar, ou celle de Warsan Shire traduite par Sika Fakambi, ou de Lisette Lombé. Je me suis rendu compte que certains des textes que j’écrivais relevaient peut-être de la poésie. J’en ai notamment écrit un pour le festival Concordan (s) es qui a été publié par Alexandre Bord et Cécile Coulon dans la collection l’Iconopop (En armes, 2022). Il y a dans chacun de mes textes un souci de la langue, du rythme. Alors je ne sais pas si je suis davantage poète que romancier, ça serait flatteur, mais j’aimerais qu’il y ait vraiment de la poésie dans mes textes, et je travaille pour ça.  

 

 

 

Un autre point remarquable frappe à la lecture d’Une vie qui se cabre. Loin d’être un objet de simple spéculation, votre histoire contrefactuelle n’opère pas uniquement une libération de l’imagination que vient animer une rare fougue romanesque. Prenant pour socle une revendication politique relative à l’égalité par la citoyenneté octroyée à chaque membre de l’Empire, Une vie qui se cabre déploie l’uchronie comme outil politique entendu comme possible d’émancipation. Ce genre littéraire se lit donc chez vous comme une proposition sociale qui, par l’histoire des possibles qui sont dépliés, entend renverser les dominations, interroger l’universalisme et de dénoncer les ségrégations. En ce sens, le roman œuvre à une manière de perspectivisme presque comme chez Leibniz qui déploie les puissances, comme pour venir réparer des souffrances, vous qui écrivez : « N’oubliez jamais ça : si les Blancs se vantent d’avoir tant apporté au pays, ils l’ont fait sur le sang des nôtres, sur leurs muscles, sur leur volonté de vivre et de construire. » Diriez-vous ainsi que l’histoire contrefactuelle d’Une vie qui se cabre assume pour vous une vocation de justice réparatrice ? Est-ce là sa dimension politique et sociale, celle qui vous pousse à écrire : « Nous devons faire la révolution sociale en même temps que la révolution coloniale » ou encore : « La France sera sauvée par ses colonies et par ses femmes » ?

 

            Pour parler véritablement de justice réparatrice, il faudrait qu’elle ait lieu dans le monde réel et qu’elle donne lieu à un bouleversement des rapports de force mondiaux et des inégalités. Malheureusement, un livre n’a pas ce pouvoir et la persistance des inégalités mondiales, les reculs démocratiques, les guerres, le réchauffement climatique, la montée de l’extrême droite dans de nombreux endroits du monde, la destruction des acquis sociaux dans un pays comme la France, ne poussent pas à l’optimisme. Mais j’ai essayé d’écrire un contrepied littéraire au désespoir ambiant, de déployer un imaginaire d’espoir, pas pour faire de la littérature feel good, mais pour imaginer, à travers l’uchronie, d’autres possibles. L’histoire contrefactuelle permet de se demander à quel moment on aurait pu prendre une autre direction. S’intéresser aux bifurcations possibles dénaturalise le grand récit national, remet en cause tout discours triomphant. Forcément, une telle démarche et un tel imaginaire vont à l’encontre du statu quo actuel présenté comme inévitable, seule politique possible. Quand j’écris « Nous devons faire la révolution sociale en même temps que la révolution coloniale », c’est un programme qui vaut aussi pour aujourd’hui, même si nous vivons désormais dans une ère postcoloniale. On ne peut déconnecter les questions de classe de celles de race ou de genre, car elles sont profondément imbriquées dans la vie des individus et des groupes sociaux. Il n’y a pas de question subordonnée aux autres, et si on veut véritablement changer la société on ne peut pas dire que telle oppression compte plus que telle autre. Le dire comme ça, ça reste assez schématique et théorique. Incarner ces questions dans un roman, dans des personnages qui ont leurs propres paradoxes, leurs courages, leurs lâchetés, leurs élans vers autre chose et l’inertie de leurs héritages, ça permet de rendre ces questions à la fois plus concrètes et plus compliquées. En ces temps où malheureusement certains aimeraient faire peur avec le fantasme d’un « grand remplacement », j’avais envie de proposer un monde où une place plus grande aurait été faite aux anciens peuples colonisés, et finalement, ça donnerait sans doute un monde meilleur.  Mais les chemins de l’émancipation comportent leur lot de contradictions, un roman permet de les incarner, d’imaginer par exemple que de nouvelles élites issues des anciennes colonies pourraient vouloir l’égalité raciale tout en conservant des inégalités sociales. Même une révolution ne peut abolir l’ancien monde d’un claquement de doigt, il y a des inerties, des intérêts contradictoires, des risques de retour en arrière, une fragilité des mouvements de transformation sociale. J’ai essayé d’imaginer un processus de transition qui mènerait à un autre monde, sur la base d’une rupture radicale avec l’ordre colonial, mais dans lequel les combats pour la justice sociale seraient encore en cours. Le tout sans donner une société « clefs en mains » et sans dessiner un monde idéal sorti du chapeau. J’ai été marqué par un livre de science-fiction, Parleur, d’Ayerdhal (sorti en 1997, republié par les éditions Au Diable Vauvert en 2009) qui décrivait concrètement, dans un univers fantasy, un processus révolutionnaire. Et puis je n’ai pas pu m’empêcher d’intégrer, dans ce monde, un Olympique de Marseille qui gagne une Coupe d’Europe sous la présidence de Diouf.

            Concernant Leibniz, j’avoue que je maîtrise mal, si je devais mobiliser des références philosophiques, ce serait celles de mon professeur de philosophie en khâgne, M. Alain Lacroix, qui m’a beaucoup marqué : les présocratiques pour l’idée que conflit et mouvement sont les moteurs des sociétés et des individus, Spinoza pour la joie qui s’en dégage, le désir de persévérer dans son être qui pousse vers la vie, Marx pour la lutte des classes. Et j’ajouterais les penseuses du féminisme qui ont profondément changé mon rapport au monde au sortir de l’adolescence.

 

 

Si l’histoire, ses potentiels et ses soubresauts agitent et soulèvent votre roman, Une vie qui se cabre s’offre avant tout comme un tour de force romanesque, un page turner qui se glisse dans le plaisir du romanesque pour en découdre avec l’histoire mais surtout pour y déployer une science du roman. Ainsi, à travers l’étonnant personnage de Marie-des-Neiges, vous interrogez une forme romanesque : le roman de formation qui vous sert là encore à poser une question politique, celle des vies infâmes, des vies qui n’auraient pas ordinairement le droit à la parole. Comme dans l’un de vos précédents textes, Beauté parade, vous montrez et donnez la parole aux sans-voix, aux exploités, et notamment aux femmes socialement différentes, qu’il s’agisse de votre héroïne picaresque, de Maryse Condé son enseignante ou encore de Suzanne Césaire. En quoi le roman, s’il permet l’uchronie, permet aussi pour vous de trouver à la fois une forme pour faire prendre la parole à celles qu’on ne veut pas entendre mais aussi une forme pour se figurer les souffrances et permettre aux lectrices et aux lecteurs de compatir ? Est-ce que la forme romanesque ne se donne pas pour vous comme une initiation aussi pour le lecteur à mieux comprendre les enjeux postcoloniaux par la voix de celles et ceux qui les endurent puisque vos personnages, Marie-des-Neiges en tête, entretient un rapport presque organique à la littérature, son ouvroir du monde ?

 

Ça me fait plaisir cette idée de page turner, de livre qui nous emporte et qu’on a du mal à lâcher. Parce que c’est mon rapport initial aux bouquins. Petit, j’étais un grand lecteur mais ce qui me plaisait surtout était la narration : j’ai aimé Le Club des cinq et Fantômette, Agatha Christie, Robert Ludlum ou Stephen King. Puis j’ai fait une classe préparatoire littéraire et j’ai compris que je n’avais pas lu ce qu’il fallait. J’ai appris à étudier les œuvres et j’ai perdu du plaisir de lecture. Je me suis arrêté de lire des romans pendant de nombreuses années. Quand j’ai repris, à la fin de la vingtaine, en lisant tout d’abord des autrices comme Olivia Rosenthal, Maylis de Kerangal, Jakuta Alikavazovic ou Alice Zeniter, j’avais gardé mon goût pour la narration, mais pris le temps de digérer et compris que dans un livre, compte aussi la langue, le rythme, la structure. Je me suis rendu compte que les deux m’importaient et me plaisaient. Aujourd’hui encore je lis des livres très différents : des romans contemporains, de la fantasy, du policier, de la poésie. Quand je me suis mis à écrire, j’avais ces deux préoccupations en tête : travailler l’écriture et la langue mais sans tomber dans l’exercice de style. Il y a souvent un côté aventure dans mes livres, qui peut aller vers l’épique. C’était le cas dans mon roman de pirates, Et que celui qui a soif, vienne (Le Rouergue, 2016) ou dans Forêt-Furieuse (2019). J’essaye de construire des personnages qui ont une intensité, qui sont en interrelation les uns avec les autres. J’aime jouer avec la langue, avec ses différents registres, il y a souvent de l’oralisation dans mes livres et je pense que la langue populaire a toute légitimité à être dans les livres, au même titre que le langage soutenu. C’est le cas notamment dans mes ouvrages jeunesse publiés à l’Ecole des Loisirs dans la série Hypallage




Dans mes romans comme dans mes recherches historiques, mes personnages appartiennent souvent aux classes populaires. Il y a plusieurs de mes livres où je suis parti de la parole de personnes qu’on entend moins publiquement : femmes sans papiers dans Beauté-Parade (Plein Jour, 2015), ouvriers d’usine dans Avant de disparaître (Plein Jour, 2013). Beaucoup de gens dans ma famille viennent des classes populaires, même si la plupart ont connu une ascension sociale : mes parents étaient les premiers de leur famille à avoir le bac. Je vis en Seine-Saint-Denis, à Noisy-le-Sec, juste à côté de Bondy, dans un environnement très populaire et avec des gens de toutes origines. De ce fait, je n’ai pas envie que lecteurs et lectrices compatissent, ni de figurer des souffrances, car je suis très mal à l’aise avec les postures misérabilistes. Bien sûr, il y a le poids des dominations, mais aussi la capacité des classes populaires à résister, à contourner, à faire preuve d’agentivité. C’est plutôt de cette manière que je vois mes personnages, et à ce titre je suis bien d’accord avec cette idée de roman de formation, même si ça m’a fait bizarre la première fois que mon éditrice, Emma Saudin, l’a évoqué, parce que je n’avais pas l’impression d’avoir écrit ça. Mais pourtant si, peut-être aussi parce que je relie Marie-des-Neiges à mes propres souvenirs de jeunesse et de formation dans la ville d’Aix-en-Provence.

En tant que Français blanc, je n’expérimente pas personnellement les enjeux postcoloniaux qui se posent à Marie-des-Neiges quand elle arrive en France hexagonale. Mais en tant que chercheur, je travaille sur ces questions et sans prétendre parler d’autre part que de la place où je suis, elles inspirent mon écriture, mon imaginaire, et aussi en tant que lecteur, comme mon personnage, de Maryse Condé ou de Claude McKay. Ce dernier, notamment, m’a permis à travers ces livres, de complètement revisiter les lieux familiers de mon enfance, notamment la ville de Marseille où vivaient mon grand-oncle et ma grand-tante que j’aimais beaucoup. Pour moi c’est arrivé après, pour Marie-des-Neiges son rapport initial à ces lieux est médié par les livres qu’elle a lus.

 

 

 

Enfin ma dernière question voudrait porter sur la place de la géographie dans Une vie qui se cabre. Au-delà de la place que vous donnez à l’histoire, votre roman se constitue au fil du trajet de votre héroïne qui, au gré des épisodes successifs de son existence, la pousse de lieu en lieu, passant de Dakar à Marseille notamment. Désiriez-vous écrire un roman géographique ? En quoi vous paraissait-il là encore nécessaire pour saisir les enjeux d’un monde postcolonial ? En quoi ce roman géographique traduit-il enfin une passion romanesque pour le vivant et plus particulièrement le mouvement, le déplacement dans une histoire qui se dit par géographies successives ?

 

            Je n’imaginais pas du tout écrire un roman géographique, même s’il est vrai que chaque chapitre, sauf un, correspond à un lieu et à un déplacement géographique. J’ai choisi Dakar parce que j’y suis allé voir mes amis qui y habitent, et ça me semblait plus facile à écrire de ce fait. Aix-en-Provence et Marseille parce que j’y ai grandi. Mais il est vrai qu’il me semblait important de parcourir différents espaces de ce monde postcolonial imaginé. Cependant, mon intention plus directe était de construire, comme je le fais souvent, un roman de groupe, avec cette petite bande d’amis qui partagent découvertes, discussions, combats. Cette dimension collective est présente dans la plupart de mes livres, elle me conduit à construire une profusion de personnages et à essayer de n’en abandonner aucun, de leur rendre justice même quand je suis en désaccord avec eux, selon la si belle phrase de Renoir dans La Règle du jeu : « Ce qui est terrible sur cette terre, c’est que tout le monde a ses raisons ». J’aime bien cette idée de « passion romanesque pour le vivant », c’est une belle manière de traduire cette envie de collectif. Elle va de pair avec le mouvement qui est très important pour moi, qu’il concerne la lutte des classes ou simplement le temps qui passe et affecte les individus. Je trouve très belle, à la fois pleine de sens et poétique, cette citation d’Héraclite : « Le temps est un enfant qui s’amuse, il joue au tric-trac. A l’enfant, la royauté ».

 




 


 Sylvain Pattieu, Une vie qui se cabre, Flammarion, janvier 2024, 348 pages, 21,50 €

 

 

 

 

 

 

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