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  • Photo du rédacteurJohan Faerber

Tesson est un « grand écrivain » : la Sorbonocratie au secours de la Nation


Sylvain Tesson (c) Capture d'écran France 2

L’affaire Tesson nous a dit et encore redit une chose seule, au cœur de cette guerre culturelle qui est livrée par les forces réactionnaires, qu’elles s’exhibent au Printemps des Poètes ou au JT de 20h de Laurent Delahousse : le Grand écrivain est le nerf de la Guerre – de cette guerre des nationalismes que les uns et les autres se livrent tant, à l’étranger comme en France même, le Grand écrivain s’impose comme la figure vernaculaire par excellence de la littérature française.

On pourrait même dire qu’il fait partie du folklore français. Si bien que, si la France a fini par s’identifier si parfaitement, à travers le monde, à ses Grands écrivains et qu’ils sont entrés dans une vaste synonymie, elle ne peut pas ne pas se tourner vers eux pour espérer, dans la tempête, assurer son salut.

De fait, depuis la IIIe République, le culte de l’écrivain se présente comme la forme première de résistance à l’oppression venue de l’extérieur, voire encore bien davantage de l’intérieur. Si la France se défend, c’est toujours par ses lettres : telle serait la loi républicaine fondatrice, sa noblesse d’âme même qu’elle se murmure à elle-même. C’est que, pour la France, à toute époque, il ne faut pas uniquement connaître les Grands écrivains qui composent notre présent, il faut aussi procéder à l’archéologie de ces Grands écrivains disparus qui nous ont fondés : tous nos grands morts revêtus du drapeau tricolore qui ont su faire rayonner la mère patrie au firmament des nations du monde.

Dès lors, prise d’une passion sans faille pour le passé et usant à outrance de ses vertus commémoratives, la République française aime la littérature pour en faire un outil politique : comme si la constitution française avait été écrite par de Grands écrivains, manière de texte ultime. En ce sens, la littérature, quand elle se voit parée d’un usage républicain, ne consiste plus qu’en une infinie galerie de portraits de Grands écrivains morts mais fondateurs, comme autant de pères pèlerins. Ces Grands écrivains ne sont jamais convoqués pour leurs textes, leur écriture ou leur poétique, mais pour leur valeur performative dans le champ discursif du débat public. La littérature sert ici à discourir, non à écrire : tel est le précepte du Grand écrivain républicain.

On se souvient combien, sous la IIIe République naissante, les années 1880 s’agitent violemment pour savoir quel est le Grand écrivain français qui, parmi tous les Grands écrivains français, sera le plus Grand écrivain français, c’est-à-dire celui qui représente le mieux les valeurs républicaines. Faut-il préférer Bossuet et Racine à Voltaire ou Diderot pour élever, à savoir éduquer, la jeune République ? Faut-il, en dépit de leur excellence respective, préférer, comme le dira Gustave Lanson, la monarchie chrétienne avec Bossuet et Racine, ou, avec Voltaire et Diderot, les origines de l’ordre intellectuel de la Révolution française ? La question est, on le mesure, purement rhétorique. Le choix est déjà fait dans la mesure où, à chaque Grand écrivain, correspond une valeur majuscule de la République dont il se donne comme le vecteur et le signe. Comme si la littérature se réduisait alors à une somme de personnages porte-valeurs de la République.

Et c’est sans surprise que cet usage républicain de la littérature via les Grands écrivains revient dans nos années 10 et nos années 20, car ces années sont bel et bien les années 1880 du 21e siècle. En convoquant de nouveau, avec force, les Grands écrivains du passé, notre temps retrouve les élans de la IIIe République et en restaure les figures afin d’inculquer le sentiment national à travers un retour non moins triomphal de l’histoire littéraire comme pratique d’analyse et d’enseignement du fait littéraire. Car l’histoire littéraire est toujours une histoire littéraire politique, et dont la visée consiste toujours, qu’on le veuille ou non, à restaurer un certain nationalisme. Le nerf de la guerre culturelle en littérature serait là. Qu’on le veuille ou non.

Et de nos jours, à l’instar des années 1880, la littérature se voit pleinement aujourd’hui mise au service d’un devoir républicain. Les Grands écrivains du passé ne sont plus tant les messagers de la République que ses missionnaires les plus actifs. Mais d’un siècle l’autre, l’histoire littéraire ne revient pas au même point en se répétant : elle n’a pas progressé, elle se fait régressive, répressive. Là où, au tournant des années 1880, l’histoire littéraire s’offrait comme une éducation, elle se révèle aujourd’hui comme l’outil politique et social d’une rééducation aux valeurs oubliées ou piétinées de la République.

Un seul élément paraît ne pas varier dans cette guerre culturelle de Jules Ferry à Vincent Bolloré : la puissance institutionnelle à l’œuvre derrière cette histoire littéraire, c’est-à-dire l’université qui, sans le dire, thésaurise et sécularise les Grands écrivains comme autant de valeurs boursières : pour cette université, les Grands écrivains s’affirment comme des valeurs davantage fiduciaires que littéraires. Se lit ici décidément le règne de la Réaction – de la vieille France qui use des écrivains pour affronter une crise d’autorité et chercher à se réaffirmer par pur autoritarisme.

C’est ce qu’en son temps Albert Thibaudet nommait déjà avec force la « Sorbonocratie ». Car, ici comme sous la IIIe République, la Sorbonocratie des lettres prend une forme publique qui contribue à la glorification patrimoniale des Grands écrivains dans une évidente visée didactique. Il s’agit d’obtenir le renforcement du sentiment patriotique tout d’abord sous une forme éditoriale, donc, de la Sorbonocratie.

Cette forme ne varie pas depuis la IIIe République, et c’en est même plutôt rassurant. De fait, sous la IIIe République, le sentiment national s’est déployé depuis les Grands écrivains devenus les totems mêmes de cette guerre culturelle. Née dans les lendemains meurtris de la défaite de Sedan, cette stratégie consista essentiellement dans le succès d’une collection rassemblant les plus illustres écrivains de l’histoire de la littérature française. Commercialisée par Hachette dès 1888, cette collection explicitement intitulée « Les Grands écrivains français » s’offre comme une collection biographique et bibliographique qui, pour l’essentiel, est rédigée par des professeurs enseignant à la Sorbonne. Cette collection marqua durablement les esprits, à commencer par Sartre qui dit avoir grandi au biberon de ces hagiographies d’abord républicaines avant d’être littéraires.

Fondée par Jean-Jules Jusserand, la collection entend répondre à une double ambition plus politique que littéraire : en premier lieu, sceller un pacte républicain par la littérature en transmettant aux jeunes générations un trésor national pour assurer un lien national d’un individu l’autre. En second lieu, la collection consacrée aux Grands écrivains se propose de sceller un pacte démocratique en se diffusant, à prix modique, au plus grand nombre, et cela dans le but d’asseoir l’unité nationale. La vie et l’œuvre des Grands écrivains doit se lire comme le livre d’heures de la République et de la passion France.

Alors quel visage éditorial prend, de nos jours, cette Sorbonocratie ? Peut-être avant tout celui d’une collection qui, là encore, à l’instar des « Grands écrivains français » d’Hachette, entend à la fois transmettre et vulgariser la vie et l’œuvre des Grands écrivains patrimoniaux, et cela afin de faire vibrer la nation de leur souvenir commun. Il revient à la collection « Un été avec » consacrée aux Grands écrivains français d’assumer ces ambitions sorbonocrates. Sa visée est sans ambiguïtés : faire découvrir au plus grand nombre de Grands écrivains. Commercialisée par les éditions des Equateurs dès 2013, cette collection a été fondée par Laura El Makki productrice à Radio France et se présente comme une collection annuelle de monographies radiophoniques puis imprimées. A chaque été, son Grand écrivain.

Aisément reconnaissable à ses couvertures avec un lecteur dans un transat, la collection procède en deux temps : tout d’abord une série d’émissions diffusées sur les grandes ondes de France Inter qui, ensuite, sont rassemblées en un volume sous la forme de courts chapitres. L’ensemble de ces brefs textes finit ainsi par brosser le portrait biographique et bibliographique d’un Grand écrivain patrimonial à la manière d’un père fondateur de notre culture. Victor Hugo, Montaigne, Pascal, Proust, Baudelaire, Rimbaud ou encore Paul Valéry entre autres, aucun ne manque à l’appel. Derrière le ton léger et estival qui offre aux émissions comme aux ouvrages qui en sont issus un succès public, il s’agit de donner à entendre, tous les matins, aux auditeurs de France Inter un panthéon radiophonique miniature des Grands écrivains qui ont fondé la culture française.



Et, Sorbonocratie oblige, aucun de ces Grands écrivains n’est présenté par un quelconque anonyme :  il faut toujours de Grandes voix pour venir conter les Grandes plumes, comme dans un effet miroir diffracté. C’est pourquoi « Un été avec » pioche parmi les écrivains célèbres de l’époque pour venir dire les Grands disparus. Comme Jusserand fit appel en son temps à la renommée d’Anatole France notamment pour signer un titre, « Un été avec » s’adresse à l’un des écrivains les plus en vue de ces dernières années : Sylvain Tesson. L’opération éditoriale opère sur un double tableau : commercial tout d’abord, le nom de Sylvain Tesson offrant à la collection l’audience plus que large d’un écrivain qui séduit le public ; narcissique ensuite pour Sylvain Tesson lui-même, évoquer un Grand écrivain équivaut à un processus de légitimation par assimilation. Un Grand écrivain ne peut être dit que par un autre Grand écrivain : la guerre culturelle permet d’abord de tirer des bénéfices pour soi.

D’un siècle l’autre, la formule éditoriale de la Sorbonocratie en vient, emportée par la puissance réactionnaire de l’époque dont elle procède, au cœur noir de nos années 10, à réaffirmer, par les écrivains, des valeurs patriotiques contre les Barbares de son siècle. Comme la collection de Jusserand, la collection d’El Makki, sous ses dehors de vulgarisation bon teint, en vient à déployer dans certains volumes comme ceux de Sylvain Tesson un esprit terriblement belliciste, qui vient à faire la guerre à une partie de la population.

C’est ce que démontre avec éclat le paradigmatique Un été avec Homère de Sylvain Tesson qui, en patriote très affirmé sinon trop affirmé, ne parle en fait, à travers le poète grec, que de cette culture française qu’il chérit tant mais qui lui semble désormais en danger. A travers son éloge de la culture antique occidentale, l’ermite le plus médiatique de France entend surtout montrer à ses lecteurs dans la lignée d’un Maurice Barrès combien notre époque a perdu les fondamentaux civilisationnels. C’est, en vérité, un été avec un réactionnaire majuscule et fanatique que s’apprête à passer le public dès les premières lignes de ce texte, dans lequel Homère n’est que le prête-nom d’une série d’envolées lyriques et philippiques sur la décadence de notre temps. Notre temps serait, selon Tesson, le temps noir et catastrophique d’une déchéance irréversible où la vertu, l’honneur et les valeurs essentielles qui fondent l’humanité ne sont plus de mise. On reconnaît ici sans peine les accents les plus sombres de la prose de Richard Millet dont les préoccupations identitaires rejoignent l’amour de la pureté qu’affectionne Tesson. Décidément, Quintane a toujours raison : le fascisme ne connaît pas que les lignes claires, et ici en plus la ligne est rouge, et elle est franchie.

Et, de fait, Un été avec Homère ne va servir pour Tesson qu’à affirmer un attachement à la patrie qui retrouve la veine nationaliste la plus éclatante du pire de la IIIe République. Se déploie d’emblée, au corps défendant d’Homère, un éloge des racines qui ne peut tromper personne : « La véritable géographie homérique réside dans cette architecture : la patrie, le foyer, le royaume. L’île d’où l’on vient, le palais où l’on règne, l’alcôve où l’on aime, le domaine où l’on bâtit. On ne saurait se montrer fier de son propre reflet si l’on ne peut pas se prétendre de quelque part. » Être de quelque part : la formule est sans appel. C’est s’attacher à une terre, revendiquer une appartenance et être d’un pays, comme si Ithaque symbolisait dans le champ contemporain cette mère patrie qu’il fallait rejoindre et dont de trop nombreuses distractions avaient éloigné les Français, ces Ulysse qui s’ignorent. Il ne faut plus être étranger à sa terre natale sinon « Les voisins deviennent aussi étrangers qu’un Papou pour un Européen du XIXe siècle. » Ou encore : « Demain, des drones surveilleront un ciel pollué de dioxyde, des robots contrôleront nos identités biométriques et il sera interdit de revendiquer une identité culturelle. » Derrière la remarque écologique ne perce pas l’écologie mais un fantasme clairement associé à l’imaginaire fascisant.

Car, selon Tesson, l’humanité a vécu autrefois, dans un temps idéal et idyllique, un âge d’or qui correspond à Homère, lui qui représente sinon incarne une époque de pureté désormais révolue. Notre temps est perdu. Il gît dans l’épaisseur sombre de la pollution, ravagé par une modernité féroce et aveugle qui a perdu tout sens du merveilleux. Le monde moderne est une vaste souillure dont il faut se laver des impuretés. Mais cette pollution, on le comprend vite, n’est pas uniquement à entendre au sens propre mais au sens figuré. Pour retrouver l’idéal grec, celui qui faisait vibrer Heidegger, il faut quitter un monde moderne corrompu : c’est la thèse rebattue du déclinisme d’extrême-droite à laquelle la pensée de Tesson souscrit sans retenue.

Et si le monde est corrompu, si Athènes n’est plus Athènes et si Ithaque, l’île-patrie, est si loin, c’est que la décadence règne. Car Ulysse n’a pas envie d’être queer : « Notre siècle égalitariste s’intéresse aux revendications de l’ego. Bientôt, les spécialistes de l’Antiquité se demanderont si Homère était un écrivain transgenre. » Oui, ce sont des propos transphobes.

La décadence poursuit alors de plus belle son éternel couplet en faisant porter la responsabilité du déclin de la France, cette Grèce perdue, à la race corrompue des sciences sociales crachant notamment sa haine de Bourdieu… Même Oudéa-Castéra n’a pas (encore) osé le faire… Tout se passe donc comme si, pour Tesson, Homère était le porte-étendard d’un patriotisme exacerbé : le Grand écrivain du nationalisme que tous les Français doivent lire pour retrouver les véritables valeurs qui porteront la France. Enfin, si Tesson choisit un auteur Grec pour parler du plus Grand écrivain français, ce n’est pas un hasard mais, paradoxalement, le parachèvement nationaliste suprême, celui d’une esthétique et d’une politique des humanités sorbonocrates qui fait de la Grèce le berceau d’une grande France à retrouver.

La Guerre culturelle est déclarée mais personne n’avait entendu les premiers coups de canon.

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