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Théo Casciani : « Il me fallait ouvrir un univers parallèle pour pouvoir ausculter ce qui se cache derrière notre réalité » (Insula)

  • Photo du rédacteur: Johan Faerber
    Johan Faerber
  • il y a 2 jours
  • 21 min de lecture

Théo Casciani (c) Jules Moskovtchenko/POL
Théo Casciani (c) Jules Moskovtchenko/POL


Aucun doute possible : avec Insula, Théo Casciani signe un des récits les plus puissants de cette rentrée d’hiver, et sans doute de ces dernières années. Après le remarquable Rétine, ce second roman propose un éblouissant et émouvant récit qui, dans un futur imminent dominé par l’extrême droite, voit l’apparition d’un curieux jeu de réalité virtuelle baptisé Insula. A cette enquête autour de la dimension nouvelle qu’offre ledit jeu se mêle un récit du deuil du père qui ne cesse de jouer entre l’intime et l’extime. D’une rare force, Insula surprend par une voix neuve, formelle et sensuelle qui en fait aussi une des réflexions politiques les plus aboutis de notre contemporain. Un tel enthousiasme ne pouvait que conduire Collateral à rencontre Théo Casciani dans un entretien autour de son texte clef.

  


Ma première question voudrait porter sur la genèse de votre formidable second roman, Insula qui vient de paraître chez POL. Comment est né chez vous le souhait d’écrire un récit qui, s’ouvrant sur une soirée de cruising à Londres « au sommet d’un building » de la City, raconte dans un futur immédiat dominé par l’extrême droite l’apparition « d’un nouveau jeu de réalité virtuelle baptisé INSULA » ? Comment vous est venu le souhait de mêler un roman très intime où vous évoquez votre bisexualité, « cette orientation qui ne va à personne, qui me rend trop ci pour les un.e.s et trop ça pour les autres » mais aussi la mort de votre père à un roman très extime peignant un monde contemporain dominé par la technologie ? Six ans séparent Insula de votre premier roman, l’étonnant Rétine : est-ce qu’Insula vous a fait retrouver le goût, comme vous l’écrivez, des « deux choses qui m’intéressent le plus au monde : la fiction et le jeu » ? Est-ce que cette dimension de jeu apparaît dès le titre Insula ?


Ce livre n’était pas prévu. Pour vous répondre, je dois en effet commencer par dire qu’il est le fruit d’un événement douloureux, à savoir le décès brutal de mon père. En janvier 2024, il y a exactement deux ans, alors que je m’étais enfermé chez moi, à Bruxelles, pour achever un autre manuscrit qui m’occupait depuis la parution de Rétine, j’ai appris qu’il était incapable de sortir de son lit depuis plusieurs jours et n’avait plus d’autres choix que de se rendre à l’hôpital où on lui a immédiatement diagnostiqué un cancer, avancé d’abord, fulgurant ensuite, puis bientôt fatal, puisqu’il en est mort à peine plus d’un mois plus tard. Quand, après les obsèques, je me suis dit qu’il me fallait bien me remettre à travailler pour ne pas sombrer dans le chagrin et que j’ai repris l’écriture là où je l’avais laissée pendant toute cette période où je n’avais le temps de rien faire d’autre qu’être à son chevet ou dévasté, il m’était tout bonnement impossible de me remettre au texte en cours. Je ne saurais pas vous dire pourquoi ; peut-être parce que j’étais passé à autre chose, sans doute parce que l’idée de retrouver des pages qui précédaient le drame me paraissait obscène. Un jour, un éditeur britannique m’a appelé pour m’inviter à entamer un nouveau projet. Loin de moi l’envie d’entretenir le cliché romantique de la détresse comme source d’inspiration, mais après avoir hésité à lui raccrocher au nez, sa proposition m’a fait l’effet d’un déclic ; je devais raconter ce que j’étais en train de traverser. Ce n’est pas tant que le tragique de la situation me donnait un sujet, mais plutôt que je sentais que j’avais besoin de soutien pour tenir bon et que ce n’était pas seulement à mes proches de m’accompagner dans cette période ; il fallait aussi que la littérature s’y colle. Pour le dire autrement, face aux nombreuses questions restées sans réponses, je ressentais un vide narratif et me suis dit que c’était maintenant à l’écriture de m’aider à comprendre ce qui m’arrivait et à imaginer la suite. J’avais trop vécu. C’était l’occasion de faire ce que personne n’attendait pas de moi ; renoncer à la prudence et lâcher prise. Je me suis alors souvenu de ce mot, de ce titre ; Insula. Je l’avais d’abord entendu dans la bouche d’un des docteurs de mon père pour désigner une nouvelle zone que la maladie avait décidé d’attaquer. C’est ce jour-là que j’ai compris qu’il n’avait plus aucune chance. J’ai tout de suite été intrigué, pour ne pas dire fasciné, par la découverte sinistre de ce fragment du cortex cérébral ravagé par les métastases alors qu’elle doit normalement réguler des facultés cognitives comme l’intuition, le dégoût ou la dépendance. Je venais de trouver le mobile de mon histoire et le but de mon exploration ; une île qu’on a dans la tête. C’était l’interface parfaite pour naviguer entre ce qui m’était tombé dessus et ce que vous appelez la part « extime » du livre, en évoquant des choses qui ne me concernent pas et me semblaient pourtant avoir quelque chose à dire du périple qui émergeait dans mon esprit. Cette « insula » adopte effectivement un autre sens dès le premier chapitre puisqu’en plus de sa signification réelle, scientifique et médicale, elle prête également son nom à ce jeu de réalité virtuelle d’un nouveau genre, une simulation à laquelle on ne peut accéder qu’en consommant une pilule illégale et stupéfiante. Il me fallait ouvrir cet univers parallèle pour pouvoir ausculter ce qui se cache derrière notre réalité. Je pouvais alors me mettre à projeter ce qui allait devenir un roman à double face, entre témoignage et fantasme, récit et spéculation, pour partir de cette expérience personnelle et mieux m’en éloigner, aborder des sujets contemporains et des thématiques aussi générales que notre rapport à l’amour, à la technologie ou au deuil. À mesure que les différentes couches du manuscrit s’entrecroisaient et que je m’amusais à jouer avec les registres de l’essai, de l’enquête ou de l’anticipation, la fiction a commencé à devenir le remède dont j’avais besoin. Même si je peux vous assurer que ses effets sont puissants, je ne sais pas vraiment s’il a fonctionné ; maintenant que le livre s’apprête à sortir en librairies, je ne me sens ni heureux ni rassuré, parce que la vérité, c’est que j’aurais préféré ne pas avoir à l’écrire.

 

 


Pour en venir au cœur de votre récit, Insula se présente comme un récit à la première personne d’un narrateur, Théo, qui vous ressemble donc à s’y méprendre et qui, de Londres à Marseille en passant par Bruxelles et Paris, se retrouve au cœur d’une double enquête : celle qui le fait partir sur les traces de ce jeu INSULA, et des drogues qui sont liées à son esthétique. Mais aussi, à rebours du ludique, une enquête existentielle qui permet à Insula de s’imposer comme une autobiographie insulaire : où l’insularité de soi glisse comme une île à la dérive dans le monde. Cet autoportrait se donne comme un violent anti-portrait où au dénigrement se mêlent la lucidité et l’intransigeance à soi : vous vous définissez ainsi comme « pas quelqu’un de bien » ou encore comme « Un jeune con marxiste de ma trempe » ou « je me demande parfois si, au fond, je ne convoite pas que la souffrance ». Si vous ajoutez « J’ai mes torts et mes vertus ; je le sais », diriez-vous qu’Insula est avant tout une quête d’identité au risque de l’inconfort de soi qui en vient à faire dire « Je déteste ce que je suis en tant qu’homme et ce que le sperme fait au monde » ?


Je ne veux surtout pas glorifier l’expérience de deuil, mais si je dois déceler une qualité dans ce genre d’horreur, c’est qu’elle s’accompagne souvent d’un éclair de lucidité. Cette sensation a sans doute à voir avec la virulence de l’épreuve, peut-être est-ce aussi affaire de temps, mais si j’avais vécu les vingt-sept premières années de ma vie avec son lot de joies et de mésaventures, comme tout le monde, en réussissant à peu près à m’en accommoder, comme beaucoup, jamais je n’avais eu l’impression d’être à ce point bouleversé. C’était comme sortir d’une apnée. On a l’habitude de parler du phénomène des bulles, ça a même toujours été un de mes sujets de conversation fétiches, mais il a fallu que je me retrouve dans la salle d’attente d’un hôpital pour que la mienne éclate d’un coup. Sitôt la porte franchie, plus personne n’en avait rien à foutre de mes caprices et de mes angoisses ; moi le premier. En un instant, tout devenait limpide. Entendons-nous bien, lucidité ne veut pas dire clairvoyance ; ça se saurait si la mort suffisait à nous rendre plus justes. Cependant, plutôt que d’attendre que les mois passent et m’apaisent, je voulais tirer quelque chose de cet état inédit, avec ses maladresses, ses paradoxes, et surtout, j’espère, son honnêteté. C’est ce regard que je voulais donner à mon narrateur, un regard mythomane, incertain et complexe. Je sais que l’efficacité est parfois nécessaire, surtout aujourd’hui, mais je ne suis pas persuadé que la littérature soit la mieux placée pour ça ni que ce soit ce qu’on attend d’elle. Je me rappelle une citation dont j’ai malheureusement oublié l’auteur qui disait approximativement que le roman sert à combler l’écart qui sépare l’ordre de la science du chaos de l’existence. Les livres qui m’ont le plus touché correspondent à cet axiome. J’ai simplement essayé d’observer avec la même sévérité ce qui m’entoure et ce que je suis, ce qui n’est peut-être pas si courant. Il serait pourtant dommage de ne pas voir la fiction comme un outil de résolution pour le monde comme pour soi-même ; c’est ce qui me paraît le plus excitant narrativement et le plus sain politiquement. Même au travers de fables et de fantasmes, je tiens à être sincère. Puis, je ne sais pas qui s’intéresse aux textes vertueux qui vendent une vision manichéenne de leurs personnages et laissent à penser que d’aucuns n’auraient plus aucun effort à faire, plus aucun regret à formuler ou plus aucun vice à corriger. Pire, je ne sais pas qui peut y croire. Oui ; j’ai mes travers, et c’est pourquoi je préfère voir la littérature comme une zone d’amélioration et l’écriture comme une manière de changer.

 

 


Ce qui ne manque pas de frapper dans Insula, c’est combien, comme nous le laissions entendre, l’intime se conjugue à l’extime pour forger un grand roman de deuil et de mort. À chaque événement intime, comme la mort du père, résonne un événement de la vie publique ou de la vie géologique comme le séisme qui ébranle l’Europe, où dès le début, « le séisme était imminent ». Diriez-vous ainsi qu’Insula peut se lire comme un roman des catastrophes intimes et extimes, où se mêlent les différentes échelles dans une manière d’hyper réalisme qui prend les « champs de ruines » pour décor ? Pourquoi avez-vous ainsi voulu insérer au milieu d’un univers catatonique la question d’un séisme qui ébranle l’Europe ?


Ce n’est pas un choix délibéré ; il était simplement hors de question de décorréler l’épreuve de la disparition du sort du monde. L’inverse aurait été à la fois inacceptable et inimaginable. D’une part parce que les huis clos autobiographiques et les chroniques larmoyantes m’ennuient, la première phrase de l’incipit est d’ailleurs claire à cet égard, et d'autre part parce que dans la vraie vie, la portée de la souffrance s’est vite élargie. À l’instant où j’avais décidé de mettre sur ma table d’autopsie tout ce qui me dépassait, je ne pouvais plus me contenter du portrait de l’hôpital. Je ne suis pas plus philosophe que poète ; le roman est mon seul jouet. Le livre n’est donc rien de plus qu’une chambre d’écho de l’époque telle que je la connais. J’en assume la part d’exagération, par exemple quand je transfère ce séisme inspiré du temps où j’habitais au Japon sur le continent qui est le mien et que je sens tanguer de plus en plus fort, hanté par les rapports d’échelles au point d’imaginer que la planète se mettrait à trembler à l’instant où un corps est pris de spasmes. Cela étant, je suis étonné par la vision qu’on a parfois de mes textes. Je jalouse celles et ceux qui parviennent à dissocier ce que j’écris de la réalité. En parlant du reflux fasciste, du trouble religieux, du péril climatique, des cyberattaques à répétition, de l'accélération capitaliste ou du retour de la violence, je me trompe peut-être, mais je n’ai franchement pas l’impression de délirer. Je crois que c’est tout sauf de la fantaisie. Cette approche hyper réaliste me convient tout à fait. Je ne suis pas d’un naturel défaitiste ou idéaliste, l’influence de Mark Fisher ou Anna L. Tsing m’a poussé à préférer le matérialisme et l'optimisme ; n’empêche qu’avoir été adolescent en marge des centres économiques et culturels, dans une ville rongée par la misère et infectée par l’extrême droite, m’a prouvé que ce champ de ruines est déjà notre décor. Je tenais à confronter ma peine aux vertiges qui font chanceler la société, et c’est précisément la zone de contact entre les deux qui m'intéressait, comme des pierres qu’on frictionne en attendant une étincelle. Les événements se conjuguent et se complètent. La maladie n’est pas la seule catastrophe de ces pages ; mon père n’est pas le seul mort de ce texte. Je ne sais pas si c’est une lamentation ou une consolation, un hommage ou une vengeance, mais le roman que je voulais écrire devait rassembler toutes ces afflictions, personnelles et plurielles. Insula est un livre des deuils. 

 



À ce roman double, qui articule intime et extime, répond aussi une autre dichotomie, celle qui articule réel et virtuel, sérieux et ludique, jeu dématérialisé avec Insula et fiction tellurique : où, dans ce réel jamais véritablement insulaire, charnel et cérébral ne cessent de s’entrecroiser jusqu’à l’indiscernable. Une des scènes, d’anthologie, est la mort du père puis son agonie à l’hôpital qui ne cesse de mêler douleur physique et spéculations morales avec des réflexions telles que « Je tiens tellement à lui que je veux le tuer », père qui a comme une île noire dans le cerveau. En quoi, dans ce roman où les morts pleurent des « larmes de sperme », teniez-vous à allier sans cesse virtuel et réel, sensualité et désincarnation ?


Cette scène d’adieu est la seule qu’on pourrait définir comme à peu près documentaire. Et encore, c’est parce que je n’avais pas d’autre option. C’est autour de ces pages aux faux airs de boîte noire que tout s’est déployé. J’ai déjà eu l’occasion de lire ce chapitre à plusieurs occasions, par exemple à Marseille pour le Festival Actoral avec la musicienne Lyra Pramuk, sous la loggia de la Villa Médicis à la fin de ma résidence à Rome, ou encore en compagnie de l’infirmier Aïssa Nemiri lors des universités d’été de l’association francophone de Médecine Narrative, à l’hôpital de Bordeaux, et je vois bien l’intensité des réactions qu’il suscite. Peut-être à cause de l’absence de métaphores et d’artifices dans ma description d’un moment d’agonie, de la crudité qui m’a tant manqué dans les représentations que je connaissais de la mort et de la franchise que j’ai voulu donner à ce tableau pour capter les émotions mutantes qui l’ont parcouru. Je pense que c’est aussi dû au fait que ce passage conjugue l’expérience vécue à des réflexions plus larges concernant la foi, le désir, et bien sûr, la virtualité. Mais, là encore, il y a parfois un malentendu sur la nature de ce que j’écris. Pour peu que j’aborde la question technologique, on me présente tantôt comme un écrivain de science-fiction, ce qui ne dérange pas tant que ça l’amoureux de J-G. Ballard que je suis, tantôt comme un nerd invétéré, ce qui ne me vexe pas non plus parce que je suis bien obligé de plaider coupable. Sauf que je ne fais que regarder la réalité actuelle. Quand j’explore l’emprise de la technique, la surveillance de masse, la gamification du travail, la guerre à distance, l’impact de ces métamorphoses sur nos désirs, nos mouvements, nos goûts ou que-sais-je encore, je me demande dans quel monde vivent les gens qui n’y voient qu’un horizon dystopique. Sans aller jusqu’à jurer que tout ce que j’écris est vrai façon Philip K. Dick, j’aurais même tendance à dire l’inverse, force est de constater que mon futur est souvent déjà présent. J’ai beaucoup relu Baudrillard pour écrire ce livre, notamment Simulacres et simulation, et je souscris pleinement à l’idée que la fiction devient essentielle à l’heure où la réalité tend à s’estomper. Ces phénomènes me passionnent parce que j’ai grandi avec eux, mais surtout parce que je crois que la littérature est la plus à même de s’en soucier. D’après moi, les troubles auxquels nous contraignent les multiverses, les réalités augmentées ou les intelligences artificielles ne peuvent être domptés qu’en leur opposant d’autres histoires ; les nôtres. Si les cerveaux du pouvoir numérique regorgent d’idées pour ébaucher notre avenir, je ne vois pas pourquoi les écrivain·e·s devraient s’en priver. Nous devons nous approprier ces enjeux. Ces dernières années, en ayant la chance de côtoyer des artistes comme Arca, Dominique Gonzalez-Foerster, Damien Jalet ou Jonathan Glazer et de penser des environnements alternatifs à leurs côtés, j’ai pu mesurer combien ces questions soulèvent autant de défis politiques que formels. Idem dans mes cours à la Cambre, où je n’arrête pas de faire l’éloge de la spéculation. Pas pour nous distraire, non ; parce que je crois que c’est urgent. J’ai parfois l’impression d’être renvoyé à des débats éculés, à commencer par l’éternel duel facta-ficta que je trouve un brin dépassé maintenant que nos visages sont couverts de filtres, nos identités criblées de données et nos croyances bercées de complots. L’authenticité n’est pas mon problème. La traduction de mes textes à l’étranger me prouve que l’imaginaire est loin d’avoir baissé les bras si l’on dépasse nos frontières, qu’on y défend mieux qu’ici des auteur·ice·s francophones que j’adore, que ce soit Antoine Volodine, Léonora Miano, Hélène Cixous ou Céline Minard, et que je peux compter sur des voix complices, comme celles de Jonas Eika, Pol Guasch et Stéphanie LaCava. Seules les mécaniques du roman peuvent me permettre d’arpenter cette zone grise, face à la sensualité des pixels et à la robotisation des corps, dans une fusion totale des espaces tangibles et digitaux. Je suis allé vers Insula en quête de nouveaux repères, de l’autre côté de la réalité, au beau milieu de notre cerveau. Et la seule arme que je me suis trouvée, c’est la fiction.

 

 


Ce qui ne manque pas d’être le plus puissant dans votre roman, c’est la manière dont Insula peut aussi se lire comme un roman politique. Politique, il l’est par la légère distorsion temporelle qui installe une dystopie imminente, celle de l’arrivée au pouvoir en France de l’extrême droite et qui vous fait croiser dans un train Jordan Bardella. Politique, il l’est par le bilan que vous dressez de l’époque où les rumeurs ont remplacé les virus, où les réseaux sociaux ont remplacé la télépathie. Vous dites même d’emblée : « Je viens d’une drôle d’époque ; celle dont les membres ont décidé de conjurer leur sort, en réinventant leur genre » en opposant symétriquement : « Cette drôle d’époque est aussi celle durant laquelle d’autres refuges sont apparus, des cercles, des clans, des identités dont on ne sort jamais ». Diriez-vous ainsi qu’Insula est un roman politique en ce qu’il souligne les îles identitaires comme danger ?


Absolument. J’en avais marre de l'homogénéité de mes cercles, de l’absence de désaccords et de nos combats isolés. J’avais besoin de renouer avec la politique telle que je l’ai apprise, avec ses doutes et son inconfort, au milieu d’opinions multiples et parfois hostiles. Cette diversité ne nous est pas étrangère ; il suffit d'y prêter attention. Voilà pourquoi je me suis mis à rêver d’un texte où mes différentes versions pourraient enfin coexister. Les univers que je construis sont souvent remplis d’aéroports et de gratte-ciels, baignés par l’esthétique des métropoles, des foules et de la nuit, et Insula ne déroge pas à la règle, mais pour la première fois, j’ai senti que je devais aussi situer mon récit là où j’ai grandi, pour adopter un autre point de vue et héberger toutes mes dimensions. J’imagine que la mort du père était une bonne excuse pour ce retour aux origines. En plus des séquelles que je garde de cet endroit où la haine s’abat systématiquement sur qui n’est pas tout à fait blanc, tout à fait hétéro, tout à fait masculin ou tout à fait riche, je voulais sonder ce que m’avaient appris ces années de jeunesse. Je viens de lire A Toast to St Martirià, la retranscription du magnifique discours improvisé par Albert Serra lors des fêtes traditionnelles de sa bourgade catalane, et dans lequel il constate que malgré tous ses voyages et toutes ses rencontres, tout compte fait, son monde entier pourrait tenir dans ce petit village. Alors oui, je voulais m’attarder sur la contre-révolution en cours parce que j’en ai connu les premiers symptômes. Quand on me demande d’où je viens, je m’expose à des sourires moqueurs, à des regards méprisants ou à des mimiques plaintives. Et plus le temps passe, plus ça m’énerve. Certes, c’est un emblème des mouvements réactionnaires et un laboratoire du mauvais vent qui souffle sur la France, mais j’ai mal au cœur en pensant que cet endroit appartient aussi au gamin un peu pédé qui ressemble à celui que j’étais et qui doit survivre dans ces conditions bien plus terribles que celles que j’ai endurées, à la famille immigrée qui ressemble à celle de mes ami·e·s qui doit essuyer des coups bien plus sévères que ceux que se prenaient leurs parents ou à la dame qui ressemble à ma grand-mère et doit cacher sa honte d’être pauvre pour éviter des insultes bien plus acides que celles de son époque ; mal au cœur aussi en pensant à la solidarité que j’ai connue là-bas et plus jamais retrouvée ensuite, ce lien qui unit toutes celles et tous ceux qui sortent de la norme virile et bourgeoise d’une ville qui figure pourtant parmi les plus multiculturelles et les plus précaires du pays ; mal au cœur surtout en m’apercevant que c’est dans ces rues que j’ai appris que l'art n’était pas décoratif parce que beau, mais beau parce que politique. Je n’ai plus trop de raison d’y mettre les pieds, la plupart de mes proches se sont échappé·e·s et il faut beaucoup m’aimer pour avoir le courage de m’y accompagner, mais je m’efforce d’y aller régulièrement, quitte à devoir dormir dans un hôtel glauque en face de mon lycée. Je découvre chaque fois de nouvelles lubies racistes, sexistes ou autoritaires, je vois bien que les communautés se morcellent, que les identités se fortifient et que la peur s’accentue, mais je reste ému en croisant des groupes adolescents qui traînent dans les rayonnages de la médiathèque pour voler des exemplaires de La Princesse de Clèves que j’ai volés il y a dix ans et qui se partagent des anecdotes jusqu’à pas d’heure parce qu’il n’y a rien d’autre à faire. Je ne suis pas sûr que mon roman les passionne, mais j’ai souvent pensé à cette bande en me demandant qui pourrait lire Insula.

 

 

Un des points les plus remarquables d’Insula est la poétique du roman qui, de loin de loin, s’esquisse entre deuil paternel et enquête virtuelle. Cette poétique serait là encore une politique puisque vous donnez une définition du roman reprise par ailleurs en quatrième de couverture et qui fixe un horizon existentiel à l’art romanesque : « Le roman me permet surtout de rassembler les gens, les endroits et les choses que la réalité tient toujours éloignés, de les réunir dans un seul et même espace mental et ne nourrir l’espoir secret d’une relation ; un site de rencontres ou de cruising, c’est comme vous voulez. » Comment avez-vous déployé cette poétique dans Insula ?


Effectivement ; cette phrase est une sorte de mode d’emploi du roman. Je n’ai jamais su écrire autrement, à vrai dire. J’ai du mal avec les représentations univoques ou uniformes. J’aime la forme littéraire pour sa capacité à explorer des réalités composites et à naviguer dans des réseaux qui me semblent à la fois plus précis et plus sensibles. Souvent, quand l’idée d’un texte me vient, et qu’importe sa forme, je me mets à réunir un ensemble de matériaux hétéroclites, qu’il s’agisse d’une photographie ou d’un vêtement, d’un rêve ou d’un meme, d’un niveau de Final Fantasy, d’un refrain de Frank Ocean ou d’une scène de Cronenberg, d’une peinture qui a attiré mon attention, d’un vestige numérique, du plan d’un bâtiment, d’une anecdote que j’ai glanée par-ci ou d’une référence que j’ai trouvée par-là, bref, n’importe quoi, seulement guidé par l’intuition qu’ils ont des choses à se dire, comme des ami·e·s qu’on présente en les imaginant bien ensemble. L’exercice de l’écriture consiste alors à donner du sens à cette mosaïque, à en associer les fragments et à en assumer les différences, jusqu’au moment où je commence à cerner ce que je leur trouvais en commun. C’est ainsi que je trouve un sentiment de justesse à mes histoires, notamment pour décrire des situations bien plus confuses qu’on ne le croit, dans une fête comme à la morgue. Avec Insula, je voulais rassembler en vrac le souvenir de la maladie et ma propre réalité augmentée, mon père et le personnage de Théo, mais aussi le cauchemar d’un lanceur d’alerte de l’armée américaine, la folie d’un influenceur exalté, la solitude d’un torero, le stream d’une fan de K-Pop, le Purgatoire de Dante, et j’en passe, pour mieux comprendre pourquoi tous ces éléments ont partagé le même moment de ma vie. Il y a forcément des raisons ; je ne veux pas croire au hasard.

 


Un des points majeurs de votre récit consiste aussi à évoquer un manuscrit fantôme intitulé Morale qui commencerait par le mot « Bien » et se terminerait par le mot « Mal » et qui, entre les deux, raconterait ce qu’il advient de la morale en notre temps. Comment avez-vous conçu ce jeu de mise en abyme dans Insula ?


C’est une discussion que nous avons eue avec mon éditeur, Frédéric Boyer. Je ne suis jamais contre une mise en abyme, mais je ne suis pas le plus à l’aise avec ce genre de dispositifs. Pour autant, dès lors que je m’étais résolu à analyser ce qui occupait ma vie à ce moment-là, même remâché, même digéré, même transformé, il m’aurait été impossible de faire l’impasse sur ce manuscrit qui m’obsédait depuis des années et qui venait de se fracasser contre la réalité. Je n’ai pas trouvé de meilleure façon de l’évoquer dans Insula, mais je dois avouer que c’est l’une des remises en question les plus pénibles auxquelles cette expérience m’a obligé. Dès 2018, je me suis mis à travailler sur une sorte de cosmogonie teintée de science-fiction qui ambitionnait de parler d’émotions et de technologies sur plusieurs centaines de pages, en prenant un malin plaisir à refuser les échéances d’un milieu éditorial qui veut qu’on publie un livre tous les deux ans dans l’espoir qu’il y en ait un bon dans le lot. Je me disais que les lecteur·ice·s méritaient mieux que d’être des tamis et j’ai essayé de changer le protocole d’écriture en adaptant le système du feuilleton au présent, avec des lectures régulières d’extraits sous des formes aussi diverses que le jeu vidéo, le film, l’exposition, l’opérette ou le karaoké, en France comme à l’étranger, à Kyoto, à New York, à Londres ou à Barcelone, au Centre Pompidou ou au Louvre, avec des invité·e·s que j’admire et dont les œuvres avaient nourri mon utopie, comme Apichatpong Weerasethakul, Forensic Architecture, Hito Steyerl, Aurore Clément, Michèle Lamy, Jesse Kanda ou Hans Ulrich Obrist, bref, j’avançais chapitre après chapitre avec enthousiasme et concentration en rêvant de désenclaver la littérature et de mettre mes visions à l’épreuve de différents regards tant qu’elles étaient encore malléables, pour que la parution devienne le résultat de cette aventure. Mais je préfère ne pas parler davantage de ce texte tant que je ne sais pas ce qu’il deviendra ; disons que même s’il montre de plus en plus de signes de vitalité, il est encore dans le coma. Le tout est que cette période s’est accompagnée d’un entêtement acharné ; je m’étais jeté à corps perdu dans cette aventure, manipulant chaque détail et relisant les mêmes passages pendant des heures et des heures, ce qui faisait dire à certains de mes proches que j’étais bel et bien capricorne, et à d’autres que j’étais juste complètement dingue. Je pensais maîtriser la situation, je jurais à qui voulait l’entendre que le roman arriverait en temps voulu et qu’il serait prêt quand il serait parfait ; à qui voulait l’entendre, et surtout à mon père. Et puis voilà que ce père est tombé malade puis nous a quitté·e·s en l’espace de quelques semaines, si bien que je me suis retrouvé à imprimer mon brouillon sur une ramette de papier comme un abruti puis à la balancer dans son cercueil à l’entrée d’un crématorium, coincé entre les jambes raides d’un cadavre qui allait prendre feu. Ce jour-là, j’ai compris de la façon la plus cruelle qui soit que mes petits principes et mes grandes certitudes étaient toxiques ; non seulement le cadre prétentieux que je m’étais fixé me causait du tort et faisait souffrir mon entourage, mais en plus, avec mes conneries, mon père était mort sans avoir lu la moindre ligne de mon livre. Mon logiciel venait de subir une mise à jour ; je savais désormais que certaines choses nous échappent, qu’il faut trouver comment s’en débrouiller et que rien ne sert de chercher le contrôle. Qu’il vaut mieux se fier à ses instincts et ne pas laisser le temps filer. Il n’y a pas si longtemps, j’ai entendu Anne Carson dire que la fin se trouve toujours derrière nous. C’est ainsi que je me suis résolu à donner une place à ce manuscrit brûlé dans Insula, moins par souci de réalisme que pour montrer le rôle de ces vies parallèles qu’on se fabrique et qui deviennent la toile de fond d’autres histoires bien réelles. Bien sûr, le projet que j’avais à l’esprit n’avait rien à voir avec celui que le narrateur abandonne, je n’ai jamais eu la mauvaise idée d’écrire quelque chose qui s’appellerait Morale, mais je voulais créer un contrepoint à cet usage maladif de la fiction pour en pointer certaines limites. J’ai rapidement pensé que ce livre dans le livre pourrait devenir le support le plus approprié pour évoquer les questions éthiques qui traversent Insula, dans un jeu de miroirs entre causes et conséquences, entre le « bien » qui ouvre le roman et le « mal » qui le referme, pour que le texte puisse examiner ce qui les sépare et devenir un espace de tension ; un portail entre le vrai, le faux, le réel, le digital, la vie et la mort.

 

 

Enfin, ma dernière question voudrait porter sur la singulière ponctuation qui apparaît dès la première phrase et jusqu’à la dernière : l’usage du point-virgule. S’agissait-il pour vous, alors que son usage est tombé en désuétude, de le réhabiliter ?


Je me méfie de la ponctuation. Déjà pour une raison visuelle, et il ne faut rien y voir de plus qu’une preuve de ma minutie maniaque, parce que je me sens piégé quand des signes viennent annoncer trop tôt la couleur de la page. Je déteste ouvrir un livre et savoir à l’avance qu’une interrogation ou une exclamation va bientôt finir par arriver. Il en va de même pour la structure des paragraphes, parfaitement réguliers dans Insula, les titrages ou les puces qui séparent les chapitres. Marie-Mam Sai Bellier, la graphiste et typographe qui a confectionné l’ouvrage avec l’équipe de P.O.L, m’a aidé bien au-delà de son intervention et m’a permis de mieux aborder les virages de ce récit. Les auteurs qui m’ont soutenu à mes débuts, Jean-Philippe Toussaint et Enrique Vila-Matas en tête, m’ont appris que l’aspect des textes importe davantage qu’il n’y paraît. Si je n’ai aucun dogme particulier en la matière, en entamant l’écriture de ce roman, j’ai en effet choisi de m’en tenir à cette économie on ne peut plus simple ; des points, des virgules, et parfois, en les combinant, des points-virgules. C’est vrai que j’en croise de moins en moins, mais j’ai toujours eu de l’affection pour cet outil, ce « nœud » pour reprendre les mots de Claude Simon. Une fois cette décision prise, il me restait à lui trouver une logique. Je voulais me détacher du modèle de la phrase-tiroir, que j’ai pourtant appris à adorer grâce à ce signe chez Proust, Foster Wallace ou Zadie Smith. Et comme l’histoire s’est imposée à moi, puisque j’ai dû lui apprendre à cohabiter avec le reste de ma vie et qu’il se trouve que cette vie consiste parfois à collaborer avec d’autres artistes, ma réflexion à propos de la ponctuation s’est souvent déroulée au milieu d’une salle de montage, sur le plateau d’un théâtre ou dans un studio d’enregistrement, en marge de discussions animées sur la durée d’une transition, la position d’une lumière ou la puissance d’une percussion. J’ai fomenté mes stratégies dans ces environnements, j’imagine que le livre en porte quelques traces ; il doit en tous cas beaucoup à ce faisceau d’influences et d’amitiés. Et peu à peu, tandis que les mécaniques du texte commençaient à m’apparaître et que je pouvais enfin en tester les rouages, je me suis dit qu’en plus de mes ustensiles habituels, celui qui tranche ou qui ponctue, celui qui glisse ou qui balance, je venais de m’en trouver un nouveau, capable d’articuler, d’assembler, de juxtaposer, autrement dit, de faire ce que le roman tout entier essaye de faire ; connecter.




Théo Casciani, Insula, POL, janvier 2026, 160 pages, 18 euros




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