à Hélène Perlant, une lettre de loin
- Jean-Michel Devésa

- il y a 2 jours
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Depuis quelque temps, entre nous, chère Hélène, il est beaucoup question de lettres. Et pas seulement parce que désormais nous habitons à mille deux cents kilomètres l’un de l’autre. Ces lettres auxquelles je fais allusion, ce sont celles, « volées », qui traînent sur les manteaux des cheminées et qui demeurent invisibles à la semblance de celle qu’a imaginée Edgar Allan Poe (The Pulaned Letter, 1844) et du commentaire desquelles bien des psychanalystes, et en particulier Jacques Lacan, ont nourri une partie de leurs travaux ; ce sont ces « lettres » que les politiciens et les communicants exhibent afin de les « évacuer » du champ de vision de celles et de ceux qui triment ; ce sont ces réalités qu’on ne détecte pas ni ne distingue alors qu’elles crèvent la vue car leur exposition éblouit autant qu’elle paralyse, et qu’il faut être sacrément armé, comme Persée, pour les affronter et déjouer la paralysie qu’engendre leur contemplation si celle-ci ne s’inscrit pas dans une démarche critique visant à transformer l’« objet donné » (par les sens, le « bon » sens, les évidences, les préjugés sociaux, les inepties et les truismes forgés et véhiculés par les zélateurs et supplétifs du système) en « objet de pensée ». Ces « lettres », qui ne sont pas d’elles-mêmes déchiffrables ni intelligibles, réclament un type d’investigation et d’appréhension qui en rebute plus d’un, y compris parmi celles et ceux dont la fonction et le métier leur assignent le statut de « décrypteurs » : l’œil de Big Brother, le voyeur suprême, s’est poché ; l’axe de la surveillance a troqué sa verticalité et sa dimension disciplinaire pour l’horizontalité enchevêtrée de nos regards embués et de nos écrans orientés par les algorithmes du capital financier.
Cette semaine, après avoir lu votre ouvrage, j’ai eu envie de vous faire part de quelques remarques destinées à prolonger la discussion que nous avons entamée lorsque vous avez réagi aux mises en cause dont, en 2025, la presse vous a accablée, avant et après votre décision de participer au livre d’Alain Esquerre (et de Clémence Badault), Le Silence de Bétharram, Le Récit choc du lanceur d’alerte et ancien élève, vous aviez relaté comment, élève de l’établissement, vous y aviez été maltraitée. Les fois où je suis passé à Bordeaux, et alors que vous étiez engagée dans la rédaction du Déni, nous avons poursuivi nos échanges : auprès de moi, vous désiriez « tester » tel ou tel aspect de votre argumentation, méthode que vous avez suivie avec plusieurs autres, parmi vos relations ; et, de mon côté, je n’ai cessé de vous mettre en garde contre le danger auquel vous exposeriez en publiant votre essai, celui d’être incomprise, voire dénigrée, parce que vos analyses seraient caricaturées, en bute à de multiples contresens : vous et moi, chère Hélène, nous sommes des modernes, en l’occurrence – et pour paraphraser Pier Paolo Pasolini – nous sommes une femme et un homme anciens, nous avons en effet lu les classiques, récolté les raisins dans la vigne, contemplé le lever ou la chute du soleil sur les champs, et de ce monde créé par la violence et la brutalité, par la nécessité de la production et de la consommation nous ignorons que faire… Aussi sommes-nous enclins à donner raison au poète, cinéaste et écrivain italien : si les lucioles ont disparu des nuits de Rome et des autres métropoles méridionales d’Europe c’est parce qu’un nouveau fascisme a « naturalisé » l’oppression et l’exploitation en une « heureuse » aliénation, et que ce fléau s’est déployé dès les années 1950, lorsque le « progrès » a endossé au quotidien les atours de l’Amérique, enchaînant toujours plus étroitement les sujets à des dispositifs qui tendent à transformer les humains en prothèses de la technologie…
Pour débattre, entre nous, de ce Déni, la voie épistolaire me semble la plus appropriée parce qu’elle suppose que j’aie en tant expéditeur mûri mes observations et que, comme destinatrice, vous puissiez vous y reporter à votre guise… Voilà qui n’a rien pour vous étonner, à l’instar de Pasolini, de ce nouveau monde – qui hélas est aux antipodes du monde nouveau en lequel, à vingt ans, avec des dizaines de milliers d’autres, je me croyais être un des annonciateurs –, je déteste « la précipitation, le bruit, la vulgarité, l’arrivée »…
Cet automne et cet hiver, j’ai bien senti que je ne vous convaincrais pas. Je souhaite en ami – en ami sur qui vous pouvez et pourrez compter au milieu des bourrasques – vous faire part de la crainte qui est la mienne depuis que vous m’avez confié vos desseins : qu’on vous cloue au pilori, ce serait un moindre mal – si on vous chicanait et échenillait, cela signifierait qu’on aurait pris la peine de vous lire – or je ne serais guère soufflé que vos analyses passent à la trappe, et que ce soit de votre part un coup d’épée dans l’eau, faute de correspondre à ce qu’« on » attend de vous, en l’occurrence un témoignage autorisant les présentateurs des radios et des télévisions, et les scribouillards de gloser sur le mode du voyeurisme affligé : « la fille de… » dénonce les sévices dont elle a été victime et s’explique sur le silence dans lequel elle s’est drapée jusqu’à l’an dernier…
La veille de l’arrivée du Déni en librairie, aux deux extrémités du spectre politique français, Le Figaro et Libération se sont fendus à d’infimes variantes près du même article, reprenant la dépêche AFP signalant la publication de votre essai : « Hélène Perlant évoque dans un livre le poids d’être la ‘fille de’ François Bayrou »(Le Figaro) et « [en rouge :] Famille, je vous tais [en noir :] François Bayrou : Hélène Perlant évoque dans un livre le poids d’être ‘fille de’ » (Libération), cela en était confondant tant le cirque médiatique participe du grotesque. Cela ne commençait pas « mal » : c’était simplement l’expression du fonctionnement « normal » de cet agencement par lequel on fabrique « l’opinion publique », en martelant la fibre émotionnelle, en procédant à des approximations, en jouant au plus malin et au cavalier blanc, comme Libération, avec son jeu de mots convenu « Famille je vous tais/Famille je vous hais » suggérant de façon « subliminale » que, malgré tout, votre bouquin cachait quelque chose de fondamental, et qu’en dépit de tout ce que vous énonceriez devant les micros, les caméras et dans les colonnes des journaux vous y avez « tu » ce qui importait vraiment, et qui touche au silence et au non-dit de votre père et de votre famille concernant les violences et les atteintes pédophiles commises à Bétharram…
À moins que ces deux recensions aient été conçues par une intelligence artificielle, aucune des personnes qui ont « rewrité » la bafouille de l’AFP n’a-t-elle ouvert votre livre ? Faut-il en conclure que l’attention d’aucun échotier n’a été retenue par votre épigraphe (« Aux colchiques / Qui sont filles de leurs filles / depuis toujours ») qui, remaniant (par soustraction de la proposition relative « qui sont comme des mères ») deux vers célébrissimes de Guillaume Apollinaire (« Les Colchiques », Alcools) – qu’en outre vous mentionnez et commentez sur un mode lyrique à la page 218 de votre Déni –, laquelle épigraphe indique dans quelle perspective politique vous vous placez, celle d’un questionnement du lien de filiation, que ce soit pour les rejetons des personnalités ou qu’il s’agisse des enfants de ces « sans-dents » (ignoblement brocardés par François Hollande) ?
Votre livre, pour en rendre compte, Le Point, La Croix, Le Parisien ont retenu à quelques nuances près le même angle d’attaque – paresseux suivisme. En Suisse, Le Matin n’a pas été mieux inspiré. Pour vous, de ce consternant autisme, j’ai été malheureux : chroniqueuses et chroniqueurs, flanqués ou non d’une I. A., se vautraient dans la facilité que d’emblée vous invalidiez, vous réduire à n’être que la fille de votre père en étêtant implacablement votre raisonnement. C’est à l’aune de pareils « rabotages » qu’on mesure la pauvreté et la misère intellectuelle d’une société.
Quant à moi, alors que je ne suis plus jeune ni large d’épaules, exorcisant sur mon écritoire une mort dont je m’aperçois qu’elle n’a cessé de me frôler jusqu’à ce que je la nargue dans la rutilance de mes fictions, je vous ai retrouvée, dès l’incipit de votre texte, voyoute, insolente, drôle et provocatrice, en un mot : vivante, en cours et en voie d’émancipation, désengoncée des mécanismes successifs d’aveuglement et de culpabilité inhérents au scénario infernal dans lequel l’agression et le crime pervers plongent les proies qui n’ont pas été acculées au suicide ou vouées purement et simplement à la mort, assassinées ; et certainement pas : survivante, réduite aux simulacres et aux feintes que les rescapé(e)s endurent, et dont ils doivent s’arranger, pour ne pas naufrager leur esquif.
Votre démonstration (assez bien « ramassée » dans une vidéo du 28 mars du médium Brut. – j’y reviendrai) s’adosse à votre expérience, celle d’une lycéenne (sous le régime de l’externat) de Notre-Dame-de-Bétharram (qui, en 1989, est en Terminale) qu’on a passée à tabac et dont néanmoins le regard, jusqu’à ce que le scandale éclate (à l’automne 2023 avec la création d’un groupe Facebook d’anciens élèves, et le déclenchement d’une enquête judiciaire en février 2024), a « glissé » sur les ignominieuses pratiques qui y régnaient, sans s’y « arrêter » ni les identifier, mais en les refoulant : « le déni » stérilise « le savoir », en l’entravant, « alors qu’il y a du voir » (p. 99).
Votre réquisitoire à l’encontre des coupables est sans complaisance ni ambiguïté, néanmoins vous ne vous comportez pas en Fouquier-Tinville, votre souci n’est pas de grossir les rangs de celles et de ceux qui « actionnent » la guillotine 2. 0. avant même que les « présumés coupables » ne comparaissent devant un tribunal, et il est étranger à toute stigmatisation de celles et de ceux auraient pu déposer une plainte devant la police et en justice, ou témoigner, alerter, mettre en garde, et qui s’en sont abstenus, si bien qu’ils sont taraudés par le sentiment d’avoir failli. Tout votre effort consiste à récuser le truisme selon lequel ce sont les dysfonctionnements qui expliquent comment, au sein des institutions, sévissent les criminels, c’est l’inverse que vous soutenez : l’organisation ordinaire de celles-ci et leur économie habituelle « fabriquent » l’espace dans lequel les individus en fringale de pouvoir et d’abus sur les autres sévissent au détriment de celles et de ceux qu’ils ont pris pour cibles. Voilà pourquoi, à Bétharram, on a frappé et violé des enfants « sous le regard d’une statue » (p. 41) de la vierge Marie (un brin moins sulpicienne que celle blaguée par René Crevel, la « Notre-Dame du coup de pied dans le bas-ventre », dans Le Clavecin de Diderot) : aussi ceux-ci, dans des configurations de ce type (« il y [a] des petits Bétharram sur tout le territoire », p. 38), sont-ils très vite, pour ne pas périr, « en train d’apprendre à faire avec le déni des adultes », puisque « ce qu’on ne peut pas voir murmure quelque chose de ce que les autres n’ont pas pu voir de l’enfant que nous avons été » (p. 38-39).
De même avez-vous raison de caractériser la violence dont vos condisciples et vous-même avez été assaillis en la dissociant de celle que vos aîné(e)s ont essuyée et/ou infligée :
« Ce n’est pas rien d’être la première génération à avoir subi une violence qui n’existait officiellement plus, qui était strictement interdite. La violence n’a pas la même signification lorsqu’elle sait sa propre interdiction. Et il existe une différence de nature, jusque dans le regard, entre frapper en terrain autorisé et frapper en transgressant, entre atteindre un corps et s’attaquer à un sujet pour le détruire. Cette part-là, faite de jouissance de la transgression, échappe durablement au langage. Elle se renouvelle à chaque époque, ruse avec l’évolution des cadres légaux, et laisse celui qui la subit atteint de l’intérieur., là où les mots arrivent toujours trop tard. Des coups ? Des claques ? Oui. Mais pas les mêmes que les vôtres. L’envie et la conscience de détruire en plus. » (p. 28-29)
Dans ces conditions, le déni est en corrélation structurelle avec la perversion : nul besoin de finasserie, le stratagème le plus efficace réside non pas dans le camouflage mais dans l’ostentation du piège tendu, comme c’est le cas dans la fiction de Poe, il contraint celles et ceux qui en ont repéré des éléments à renoncer à leurs préventions initiales : s’il y avait matière à inquiétude les suspectés d’être malintentionnés ne se résoudraient-ils pas à s’entourer de davantage de « discrétion » ? C’est à celle ou à celui qui se demandait s’il n’y a pas anguille sous roche « que revient le travail intérieur qui empêche les évidences de s’assembler » (p. 21). Puisant dans la littérature et la psychanalyse, votre intellection de cet engrenage est aux antipodes des imprécations qui, sous couvert de morale et d’éthique, excluent que sous le pire monstre gîte toujours de l’humain (quoique « réduit à l’infantilité », p. 67) et qu’inversement l’individu le plus bonhomme n’est pas exempt d’une once (ou plus) de monstrueux… Or, les gazettes n’ont guère de prédilection pour les énoncés de cet acabit, elles cultivent plus volontiers la punchline, c’est la conséquence des chaînes, des canards, des supports et des flagorneurs qui sans réserve acquiescent aux idées courtes… Je frémis au sort que vos thèses risquent de connaître si elles sont soumises à la râpe de leur moulinette, leur police laminant et broyant les positions et interprétations originales bien plus drastiquement que, chez Alfred Jarry, la machine à décerveler du Père Ubu…
Pour être franc, à la même infortune me paraît promise la conclusion qui est la vôtre : le manipulateur et agresseur joue et répète la scène où il jouit de l’humiliation de l’autre, de son assujettissement, de la violation de son intégrité, sous la présence sans regard de la mère ; l’enfant / la victime, par le truchement duquel le pervers se venge de celle « qui n’a rien vu, de celle qui ne voit jamais rien » et qui, jadis, s’est cantonné à un rôle de « témoin impassible » (p. 52), est relégué à un devenir-fétiche. Il s’ensuit que, dans l’enseignement privé catholique plus qu’ailleurs, ainsi que vous le notez, l’enfant « battu » et/ou « violenté » n’a pas été seulement « choisi » mais aussi « offert » (p. 56).
Ma réticence à considérer l’éventualité que votre livre, chère Hélène, contribue à un débat sérieux, sans concession, et débouchant sur une prise de conscience et des mesures (réglementaires et/ou législatives) de nature à renforcer la protection des enfants et des jeunes à l’école, dans les clubs, les associations, les amicales et l’espace public, s’étend à votre maniement d’un « outillage » conceptuel analytique qui m’est familier et que j’emploie moi-même, mais qui est, en dehors de quelques cercles, de plus en plus décrié et d’abord méconnu de la majorité du corps social âgé de moins de trente ans : je ne serais qu’à moitié interloqué si on vous raillait de vous fonder sur l’Œdipe freudien pour décrire ce qu’il advient au père en contexte pervers (p. 61-69) et lorsque vous enregistrez que « [f]ascinée par ses propres rituels, la société ne sait jamais tout à fait ce qu’elle protège », et qu’elle ignore si « cela opère à l’endroit ou à l’envers », « [l]e crime s’[y] confond[ant] avec sa réparation » et « [l]e remède avec le mal » (p. 70).
Que vous résistiez à l’air du temps et que vous vous refusiez de regarder les humains et le monde au travers de la « grille » épistémologique actuellement dominante, laquelle hybride scientisme et subjectivité, sans que jamais on ne s’interroge si l’emprunt de tel concept ou de telle notion en provenance d’un champ spécifique et son annexion à un autre sont judicieux et efficients (au contraire de ce que préconisait Claude Lévi-Strauss quand il défendait la perspective d’un fécond « bricolage épistémologique »), ce n’est pas moi qui vous réprimanderai de vous référer à des repères dont je déplore qu’ils soient en passe d’être « évacués » de la sphère académique et des polémiques qui retentissent dans la Cité. Je ne puis que saluer votre résolution à ne pas troquer ce cadre théorique pour les raccourcis des écrans ; mais je demeure sceptique devant la vastitude de l’horizon que vous avez tracé pour vos lectrices et vos lecteurs, votre essai progressant par prolongements et ramifications, dont l’ambition est si élevée que vous finissez par jauger plusieurs des rouages de la formation économique et sociale, et qui nécessitent un socle épistémologique bien plus approfondi que celui en possession par les femmes et les hommes de 2026 lesquels, indépendamment de leur âge, ne lisent quasiment plus avec un crayon en main et dans les parages d’une bibliothèque (universitaire, municipale) mais en « scrollant » sur un smartphone ou une tablette. Votre livre (un peu plus de deux cents cinquante pages rédigées sans étalage d’érudition) n’aurait-il pas été plus « incisif » si vous l’aviez limité aux aspects les plus prégnants de la violence, du harcèlement et de la pédophilie régnant au sein d’institutions scolaires confessionnelles ?
Vous terminez votre décryptage de l’« affaire Bétharram » aux alentours de la page 78, en postulant que la réalité est ambivalente (p. 75) et en formulant le vœu que grandisse et croisse « […] un catholicisme qui ne soit pas l’allié du déni » (p. 75) – bien que vous n’ayez plus la foi. C’est l’évocation de la khâgne de Sainte-Marie (p. 74), – où vous vous êtes réfugiée après avoir été agressée par votre classe d’un lycée public qui avait cru « malin » de vous enlever et de vous humilier lors d’un simulacre de « tribunal » et de « prison du peuple » –, qui préside à cette ouverture sur une problématique connexe, que forcément vous ne pouvez que survoler : une église progressiste, au XXIe siècle, est-elle concevable ? Vous me permettrez de me concentrer sur ce qui est au cœur de vos investigations : le processus psychologique et les déterminations sociales qui pendant six décennies ont oblitéré la perception de la situation traumatisante, scandaleuse, dans laquelle élèves, professeurs et parents étaient « pris » à Bétharram.
Chère Hélène, j’espère ne pas vous décevoir : à l’orée de la septantaine je ne me convertis pas soudainement (et benoîtement) aux mystères des « forces de l’esprit » parce que « le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement » ; j’essaie de raisonner en « tacticien » de cette « guerre de position » qu’il nous faut livrer si nous ne voulons pas être balayés par les vents mauvais qui soufflent sur le pays en cette période d’anomie où l’on voudrait bien nous faire avaler des vessies pour des lanternes.
Contre la régression sociale et pour nouer d’indispensables alliances, on ne fera jamais l’économie de boussoles ; nous empruntons les nôtres aux avant-gardes (politiques, artistiques et culturelles) de la « vieille » Europe : la « peste » analytique que Freud croyait apporter aux États-Unis, le surréalisme, ce qu’on a appelé « la modernité », l’espoir de renouveau levé en mai-juin 1968, et le marxisme (dont je ne fais pas une Bible mais que je refuse de jeter aux orties avec les eaux sales du bain…).
Parmi ces « phares », figure évidemment Sade (que j’ai appréhendé dans les pas d’Annie Le Brun et de son compagnon Radovan Ivšić dont je salue ici les mémoires)… Serais-je trop timoré en estimant que vos feuillets, précisant ce en quoi Sade nous aide à « [a]ttaquer le soleil », à « regarder les fantasmes en face » afin de « questionner le fond du désir pour comprendre d’où […] sortent [« les demandes de mort »] » (p. 78-79 et 80-81), ils braqueront une fraction de votre lectorat et ne convaincront pas suffisamment votre « public » parce qu’ils sont trop allusifs et que notre « environnement » mental et critique en 2026 ne ressemble en rien à celui des décennies1960-1970 ? Bref, en rompant des lances contre les « gardiens du déni » (p. 78), j’ai l’impression que vous vous exposez à vous faire étriller. Tant pis si je vous consterne ! Je vous garantis ne pas m’être acheté sur le tard une de ces vertus de pacotille dont se pare la bourgeoisie sur le retour. Ce qui m’anime, c’est la définition des conditions à remplir pour que vos travaux aient une chance d’être reçus par un large public : le bouclier pour affronter Méduse, à quelle hauteur vous faut-il le brandir ? Trop haut, sa protection ne vous barrera-t-elle pas la vue de l’adversaire ? Et trop bas, ne serez-vous pas à la merci de celui-ci ?
Néanmoins, sur les rives de la Sarine que j’arpente chaque jour, roulant dans ma caboche mes romans en gestation, monte une rumeur, en France un renversement s’effectuerait chez les « prescripteurs » et les bateleurs littéraires – sinon un retournement de veste : je suis acerbe –, sous la pression de la visibilité que vous avez « décrochée » par votre ténacité, votre intervention sur Brut. (mise en ligne le 28 mars) aurait été visionnée en cinq jours un million de fois, on murmure qu’il n’est pas impossible que votre Déni soit au bout d’une semaine parmi les dix meilleures ventes… Vous et moi ne doutons pas que « le » lecteur ressort d’une espèce qui n’existe pas ; nous n’avons cependant pas abandonné toute confiance dans les lectrices et les lecteurs, ces inconnus réels, ces anonymes que les élites qui détiennent les différents pouvoirs ont tendance à mépriser : votre « optimisme de la volonté » contrecarrerait-il l’issue qu’on pouvait présager de la lutte du pot de terre contre le pot de fer ? Si cela est, votre élan ne vous aura pas égarée et vous aurez eu davantage de flair que moi, ma trajectoire, mon éducation, mon tempérament, ma névrose m’ancrant dans un « pessimisme de l’intelligence » qui, quelquefois, me bride les ailes.
Il n’empêche que, si ma peur que vous vous rompiez dans une vaine « guerre de mouvement » et mes bavardages vous agacent, n’hésitez pas à me renvoyer dans les cordes, je n’ai pas le monopole de l’art de faire « bouger les lignes » : écrivain, je me heurte, comme vous, à la quadrature du cercle, comment m’« adresser » sans me renier à une frange élargie d’amatrices et d’amateurs, de passionnés, de la littérature contemporaine ?
Votre plume, chère Hélène, « mime » avec aisance l’ininterrompu d’un fil associatif rapprochant, comme par court-circuit, les versants éloignés d’une seule et même réalité ; vous mettez en rapport les unes avec les autres, les unes après les autres, les multiples facettes du contentieux et de la connivence que les humains entretiennent entre eux. Votre livre repose sur cette profusion et sur le va-et-vient, auquel d’emblée vos lecteurs sont avertis, entre « les souvenirs personnels et les notations impersonnelles » dans le but « d’installer, discrètement, un espace de résonance » (p. 17). Je pressens que la rédaction de ce Déni vous a coûté. L’écriture est certes un moyen d’exploration, elle produit un savoir, mais elle sollicite la personne toute entière de celui ou de celle qui y a recours, elle ne participe pas du baume ni de la thérapie, elle est donc dérangeante, a fortiorilorsque, comme vous, on récuse le pathos et le racolage :
« Je cherche, pour moi et pour les autres, une manière de parler de soi qui ne dise pas tout et qui n’ouvre pas la porte sur la chambre de l’agression. Une manière d’écrire qui ne redouble pas la catastrophe intime. Une manière de dire qui fasse signe, qui dessine un espace commun, sans livrer aux autres ce lieu de moi où quelque chose s’est rendu à la violence qui réclamait son trophée, et qui ne tient debout que parce qu’il reste à l’abri. » (p. 133-134).
Toutefois, à mon goût, cette construction vous a entraînée à des détours. Alternant les passages d’introspection et de remémoration, et les développements de nature sociologique dans lesquels vous démythifiez la famille, le réalisme dans les arts et quelques autres « clichés » (p. 164) servant à « mettre la réalité à la porte » (p. 164), vous mobilisez Proust, Eschyle, Bossuet et Balzac, avant de vous recentrer sur l’itinéraire au bout duquel vous vous êtes « extirpée » de « l’archaïque » (p. 214) et de l’impensé / de l’impensable.
Vous en appelez ensuite à une insurrection du vivant, à une insurrection de celles et de ceux qui étouffent sous le masque des conventions, qui étouffent de vivre leur mort à petit feu, dans une vie qu’ils ne rehausseront jamais en existence. Moi qui ne vous ai croisé qu’après votre « renaissance », un après-midi où je recevais Julia Kristeva à Bordeaux, je pressens combien votre vie « d’avant » a confiné à la survie, sinon à une vie éteinte, à un semblant de vie, aux confins d’une « déjà-mort ». Et si avec cette intuition je ne fais pas fausse route, je m’enhardis à rapporter votre circonspection à l’endroit du « déni maternel » (p. 222) à la triste et démoralisante réalité d’avant votre « éveil ». L’hommage que vous rendez à Louis-René des Forêts m’a ému : il m’a touché comme un vibrant manifeste, une « profession de foi » (ne soupçonnez aucune ironie dans la convocation de cette expression ; ne lui prêtez pas non plus de connotation blasphématoire), en la vie et son chant obstiné. Enfin, au péril d’en être conspuée, vous avez mobilisé Balthus, pour « en sortir », dites-vous (p. 238), des agressions et des traumatismes, de la langue qu’elles nouent, des corps meurtris et des personnes avilies, de « la chambre double » dépeinte par Baudelaire. Et c’est avec Georges Perec que vous avez rêvé mais sérieusement : si des lieux peuvent être « beaucoup plus que des points sur une carte ou des murs d’abri », s’ils peuvent être « un moteur de récit, une matrice de gestes, une promesse » (p. 247), et si dans le même temps nous ne nous racontons pas d’histoire parce que des « paradis » il n’y en a pas, et que « [d]e tels lieux n’existent pas » (p. 248), nous voilà aptes à assumer de ne pas protéger « les enfants de la réalité » car nous les protège(r)ons « dans la réalité » (p. 253). Toutefois, pour nous libérer des rigidités qui nous asphyxient, il faut que surgisse une « faille » (p. 259), il faut un coup de canif au quotidien auquel nous nous étions résignés. Ma mélancolie induit que parfois – ou plus fréquemment ? – le sujet empêtré dans sa routine n’a pas le bonheur d’être alerté ni « bougé » par pareille « effraction » : il est des frayages ô combien souterrains que, faute de mots pour les nommer, les intéressés ne les discernent pas… On ne circonscrit pas toujours commodément un symptôme à sa cause, n’est-ce pas ?
La présente missive récapitule, chère Hélène, la plupart des arguties que je vous ai opposées à chacune de nos retrouvailles bordelaises de l’année écoulée. Mes ressassements et ma frilosité vous exaspèreront-ils ? En cet avril qui saigne partout dans le monde, là-bas, sur les champs de bataille, ici et ailleurs, dans les « réduits du viol » (p. 113-120) et au sein de ces institutions-sanctuaires, la famille, l’école, dont la clôture favorise la prolifération du crime, physique et psychique, j’ai désiré, non pas prolonger nos conversations, mais leur imprimer un tour spécial : que notre controverse substitue au registre de la réplique celui d’une articulation écrite, mais pas muette, sédimentant en chacun de nous deux, et qu’ainsi cette ébauche de correspondance coïncide avec ce que j’appelle le divan de l’écriture.
Hélène Perlant, Le Déni, Michel Lafon, mars 2026, 264 pages, 19,95 euros


