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Eliot Ruffel : « L’écriture est un moyen de me confronter à des choix qui s’imposent dans la narration quand il serait parfois difficile de les faire dans la vie » (Pilote automatique)

  • Photo du rédacteur: Johan Faerber
    Johan Faerber
  • il y a 2 heures
  • 10 min de lecture


Eliot Ruffel (c) Patrice Normand/L'Olivier
Eliot Ruffel (c) Patrice Normand/L'Olivier

Une grande et forte réussite : tels sont les mots qui viennent à l’esprit pour qualifier le second roman d’Eliot Ruffel, Pilote automatique qui vient de paraître à L’Olivier. Après le formidable Après ça qui fut l’un des temps forts de la rentrée 2024, Eliot Ruffel revient avec un récit qui sonde à nouveau le malaise conjoint de la masculinité et des jeunes adultes dans ce personnage d’Oscar. Employé comme livreur d’électroménager, le jeune homme, contrepoint célibataire et solitaire d’un frère qui s’établit dans la vie, sillonne sa ville moyenne de province où le jour il livre, et le soir il échange avec ses amis. Avec une puissance de notation à la Carver et un sens de l’ellipse rarement atteint, Ruffel dessine une écriture singulière par sa force de suggestion. Autant de raisons pour Collateral de rencontrer le jeune écrivain le temps d’un entretien.

 

 


Ma première question voudrait porter sur la genèse de votre très beau second roman, Pilote automatique qui vient de paraître aux Éditions de l’Olivier. Comment vous est venue l’idée d’écrire le quotidien d’Oscar, jeune employé de vingt-cinq ans dans une chaîne d’électroménager dans une ville moyenne qui, soit avec son collègue Kamel ou Marco, part la journée en tournée livrer parfois « huit grosses machines à laver de neuf kilos Siemens et trois frigos Liebhert de type américain, bien larges bien galère à manipuler » ? Ce récit s’inspire-t-il d’une quelconque expérience personnelle ou bien surgit-il à la faveur d’une lecture qui vous aurait conduit à dessiner les personnages de Toutac ou encore Sanders, amis d’Oscar ? Comment avez-vous abordé la toujours délicate question de la parution du deuxième roman : comment avez-vous choisi de faire paraître ce texte, puisque, comme vous avez déjà pu le dire, vous êtes très productif ?

 

L’idée première de ce texte naît d’une courte expérience personnelle de livraison d’électroménager en intérim et du motif particulier que constituent ces « micros interactions » avec les client•e•s. Je trouvais le décalage intéressant entre la position des travailleurs amenés à livrer toute la journée et celles et ceux qui les reçoivent dans ce qu’il y a d’intime d’accueillir chez soi. Ce motif me permettait d’esquisser des personnages et de tenter d’en saisir au plus vite leur essence, qu’en un coup d’œil le personnage d’Oscar sache à qui il a à faire.

L’écriture de ce livre a donc commencé par l’écriture de journées de travail et très vite sont apparus les amis d’Oscar, dans la volonté d’explorer les à-côtés et de déplacer le curseur du sujet central vers l’amitié, l’attention au quotidien et la famille. Le travail devenant au fur et à mesure, pour le roman comme pour le personnage d’Oscar, une activité secondaire qui cadre le quotidien.

Le choix de publier ce texte s’est fait en discussion avec mon éditrice à qui je parlais d’un autre texte que j‘étais en train de finir et que je lui ai donné à lire, et dans l’envoi s’est glissé un morceau de texte qui émergeait, qui très vite est devenu Pilote automatique (qui ne s’appelait évidemment pas comme ça durant le travail). La discussion a plutôt été de choisir ensemble quelle histoire convenait le plus pour un deuxième, mais la peur d’écrire un deuxième ne m’a jamais gênée durant l’écriture, peut-être aussi parce qu’à la sortie d’Après ça je travaillais déjà sur d’autres textes. Cela me rassurait aussi durant l’écriture de ne considérer aucun de ces textes comme finis ou publiables et de les écrire dans mon coin. La réelle peur associée naît au moment où le texte est lu puis au moment où il est publié.

 

 

 

Un mot sur le titre : Pilote automatique. Comment l’avez-vous choisi ? S’agissait-il d’imprimer un double sens de lecture à votre récit ? Le premier sens, propre, renverrait à l’univers du travail de livreur d’Oscar qui, à chaque livraison, se trouve être le co-pilote chargé dans le camion du GPS et de la musique, qui, dans cet univers salarial froid et déshumanisé, agit presque mécaniquement, à rebours du slogan de l’entreprise au dos de son polo : « Branchés sur vos envies. »

Le second sens, figuré, renvoie au schéma d’une vie toute tracée, celle du frère d’Oscar, Clément, tel qu’il l’expose dès les premières pages à l’occasion d’un repas dominical : « il s’est mis à détailler sa vie de la vie, disait que d’après lui elle n’est qu’un long rail, que le but est de fabriquer sa locomotive et qu’une fois que c’est chose faite, il y a plus qu’à mettre en route le moteur. Le reste se fait tout seul, l’itinéraire défini à l’avance. » Sens figuré confirmé par Oscar lui-même : « Des fois, je m’imagine redevenir un enfant à qui rien n’appartient, pas même les décisions pour savoir quoi dire quoi faire et où aller. Toute ma vie j’aimerais me tenir sur la banquette d’une voiture et demander quand on arrive sans que personne ait jamais la réponse. » Est-ce ainsi dans ce double sens qu’il faut entendre Pilote automatique ?

 

Le choix du titre s’est fait à la fin. Je trouve que « pilote automatique » fait très vite image, renvoie instantanément à un univers visuel lié au travail, à une forme industrielle, une automatisation. Quand ce titre est apparu, il résonnait d’abord pour moi avec la vie d’Oscar et sa manière d’être au monde, et de par son véritable sens à l’univers du travail qui rythme ses journées. En écrivant le personnage d’Oscar, je nourrissais l’envie de pouvoir activer un mode automatique avec lequel ses choix ne lui appartenaient plus. Et peut-être que paradoxalement, l’écriture est un moyen pour moi de me confronter au quotidien à des choix qui s’imposent dans la narration quand il serait parfois difficile de les faire dans la vie.

 

 

 

Pour en venir au cœur de Pilote automatique, ce qui frappe, comme dans votre premier roman, c’est combien Oscar, le narrateur, se définit avant tout dans un maillage interpersonnel avec les autres personnages. A commencer donc par Clément, son frère, contre lequel il se construit moralement comme en antithèse totale : « Il racontait sa vie, ne disait plus je mais on, on va refaire la cuisine, on va prendre un chat, on gagne tous les deux bien notre vie, on s’aime et on va se marier. » Tout au long du roman, qu’il s’agisse de ses choix de vie ou encore quand Clément le sollicite pour être le témoin de son mariage, Oscar devient le contrepoint actantiel et narratif de son frère, voire son contre-modèle réactif même pour l’emploi en CDI. En quoi vous paraissait-il important dans l’architecture de votre récit d’opposer les deux frères au point qu’à la suite d’un de leurs laconiques échanges téléphoniques Oscar « raccroche, observe sa photo disparaître avec l’envie d’en faire autant » ?


Cette dualité est née dans l’écriture et n’était pas aussi marquée dans la première idée que je me faisais de ce texte. Elle s’est en quelques sorte imposée et créait comme une brèche entre les deux, un gouffre que l’un comme l’autre tente de traverser en faisant un pas vers l’autre au moment où ils doivent faire famille, se retrouver pour des repas et autres événements. Plus l’écriture avançait et plus il m’intéressait de construire le personnage d’Oscar en négatif de son frère Clément, sans pour autant enlever la tendresse et les souvenirs communs. L’enjeu était surtout d’essayer d’interroger ce lien fraternel qui se délite, mais de toujours nourrir l’espoir qu’il puisse se renouer un jour.

 

 

A ce premier couple en antithèse, Pilote automatique ajoute sciemment un ensemble d’autres personnages masculins comme Toutac et Sanders par rapport auxquels Oscar se définit également. A ce cercle d’amis vient s’ajouter deux autres personnages masculins, Kamel et Marco, ses collègues avec la particularité comme les deux premiers eux-mêmes de se définir par rapport aux femmes qu’ils fréquentent mais aussi bien à la stabilité des relations qu’ils entretiennent, notamment Kamel, le danseur du casino le week-end, avec Mag. En ce sens, même si Oscar se dessine comme le centre narratif, diriez-vous que Pilote automatique peut se lire comme un portrait de groupe ?

 

Je crois oui. Cependant, je dirai plus qu’il est un portrait de masculinité qu’un portrait de groupe, car les différents groupes amicaux sont très hermétiques les uns avec les autres. La seule scène qui les réunit physiquement est celle du casino. Je parle plus facilement de masculinité car il s’agissait pour moi de ça, de comment ces hommes de différents âges trouvent leurs places dans la vie, qu’elle soit en tant que père, qu’homme, que compagnon ou ami.

 

 

Au-delà du groupe d’amis et de collègues, Pilote automatique pose ouvertement une question sociologique, celle d’une génération qui a aujourd’hui 25 ans. Comme rarement pour un roman français se pose frontalement la question de différences générationnelles au contemporain puisque, à intervalles réguliers, les parents interrogent ces divergences d’une génération l’autre : « Mon père aime répéter qu’à son époque on se posait beaucoup moins de questions, alors que maintenant elles tournent sans cesse dans ma tête, attendent tapies dans des recoins pour avoir des réponses. » Un peu plus loin, la mère lance à son tour : « Ma mère comme un filtre qui se déchire laisse parfois échapper que notre génération est foutue, complètement foutue. » Les parents n’ont guère tort, Oscar déclarant : « Après le lycée et les études sup, j’avais rien prévu, ou plutôt tout l’avait été pour moi. » Avez-vous cherché à représenter ici la Génération Z ?

 

Cette tentative de représentation d’une Génération Z n’était pas aussi consciente et n’était pas le premier moteur de l’écriture de Pilote automatique. En essayant de construire le personnage d’Oscar, il était inévitable de le situer dans un environnement, dans un monde qui parfois ne tourne pas rond. Et je crois que l’écriture de son quotidien ouvrait des failles, des brèches qui me permettaient d’interroger des questions d’héritage culturel, de différences générationnelles et de visions sur le monde. Oscar est un personnage construit de références personnelles contemporaines allant des jeux vidéo aux goûts musicaux qui parcourent le texte, et il soulève parfois des questions que j’ai pu, ou que je peux, me poser.

Au-delà de l’aspect générationnel, j’ai le sentiment que la question de trouver sa place dans le monde est une question qui se pose à chaque âge et pour chaque génération, à la seule différence que la génération Z est frontalement et en permanence confrontée à cette question, qu’elle soit posée par l’urgence climatique, politique, personnelle… Peut-être que pour la génération Z il n’est plus tellement question de trouver sa place, mais de trouver un « rôle ».

 

 

Un des points marquants de Pilote automatique consiste dans sa composition narrative d’une rare force. En effet, comme dans Après ça, le récit s’élabore sur un retournement sinon un coup de théâtre narratif qui repose sur une étonnante ellipse. Inattendu, l’événement qui fait prendre un cours nouveau à l’histoire surgit dans l’histoire à la faveur d’un récit elliptique, comme empreint sur le moment d’une amnésie qui hante ensuite la narration. Comme dans Après ça, la tension narrative s’élabore autour d’une ellipse narrative : Oscar cherchera dans ce brouillard à reconstituer ces minutes de drame dans un récit qui, soudain, voit flou. En quoi vous paraissait-il nécessaire de proposer une ellipse narrative dans laquelle « le temps s’étire, se fige jusqu’à ce que d’un coup je me ressaisisse, reprenne mes esprits et conclue » ?

 

Ce drame et l’ellipse qui en découle n’ont d’autre incidence que de forcer le personnage d’Oscar à reprendre pied, à reprendre prise sur le réel et chercher à le questionner pour en trouver les réponses. Il passe d’un rapport plutôt passif à regarder le paysage défiler, à rêver de se voir agir en pilote automatique à l’idée d’une quête de vérité, de recoller les morceaux ensemble et de tenter d’avoir enfin une image complète.

Je ne sais pas si la question était de l’ordre de la nécessité pour ce drame soudain, mais plutôt une tentative de traduire la vie et sa violence qui parfois survient de manière injustifiée et rabat les cartes pour tout le monde, intime de se poser les questions inhérentes à sa propre vie. Comme un miroir qu’on vous tend et dans lequel vous n’avez d’autres choix que de vous y regarder véritablement.

Et enfin, ce drame pose aussi la question de la mémoire qu’on garde, de sa fiabilité et de notre capacité à construire du souvenir et d’y associer de l’image. De la spirale dans laquelle Oscar semble se plonger en découle de multiples perceptions de réel qui sont aussi vraies que fausses, mais qui lui sont propres.

 

 

Tissant des échos d’un récit à l’autre, Pilote automatique pose, à l’instar d’Après ça, la grande et vaste question de l’après. Si dans le premier roman, cette interrogation se posait après le drame qui ébranlait les deux amis, ici la question de l’après renvoie notamment à l’avenir et prend une dimension salariale : « On n’en parle jamais mais tu comptes faire quoi après ? Je le regarde de travers, surpris, comment ça après ? Bah ton taf d’intérim là, c’est pour toujours tu penses ? » Cette question de l’après s’articule cette fois à une autre question celle du recommencement notamment quand le père d’Oscar lui propose de « recommencer à zéro » en revenant vivre chez ses parents. Comme avez-vous ainsi abordé la question de l’après, de la suite, des conséquences dans ce nouveau récit ?

 

En refusant de chercher des réponses tout au long de l’écriture. La question de « l’après » me terrorise car elle suppose qu’il y a un « pendant », et je crois que l’écriture est justement cet endroit de l’instantané narratif dans lequel j’essaye au mieux de ne pas m’interroger sur le « après », mais de construire une succession de « pendant ».

Le livre se termine sur une fin ouverte, n’apporte aucune réponse sur l’après d’Oscar mais elle a, je crois, le mérite de poser des questions. Mon travail dans l’écriture n’est pas de donner des réponses et de figer les choses, mais d’explorer des possibilités et humblement questionner le réel et le rapport qu’on peut entretenir avec.

J’ai écrit Pilote automatique en articulant des causes et des conséquences qui, au fur et à mesure, déplacent le quotidien d’Oscar jusqu’à ce qu’il n’ait d’autres choix d’à son tour devenir le moteur de la cause, puis d’en assumer les conséquences.

 

 

 

Enfin ma dernière question voudrait porter sur les influences qui ont innervé l’écriture de Pilote automatique. Si dans sa peinture générationnelle, on pense à la littérature anglo-saxonne, les relations entre frères fait penser aux couples de faux frères qui singularisent les romans de Tanguy Viel. Qu’en est-il ?


Tanguy Viel a été une lecture très importante quand j’ai découvert l’écriture, et ce pour de multiples aspects comme la maîtrise de la narration, de partir d’un détail et de dézoomer, de tisser un maillage social situé sur un territoire précis qui, lui aussi, joue un rôle.

Raymond Carver n’est jamais loin pour le rapport au quotidien, au détail et à l’attention de l’anodin.

Si les influences littéraires me sont essentielles, les influences cinématographiques me sont plus nombreuses de par leur matérialité, le rapport à l’image, la présence d’un cadre, le montage, le hors champ etc…

Je pense notamment au cinéma de Michel Franco, de Frederick Wiseman, d’Albert Serra, de Virgile Vernier ou de Jonathan Vinel et Caroline Poggi. Ces influences sont très variées, aussi bien dans les esthétiques que dans les systèmes narratifs mais elles questionnent toutes un rapport au réel en tentant de le représenter, de le faire ressentir ou d’en habiter un nouveau.

 

 

 

Eliot Ruffel, Pilote automatique, L’Olivier, mars 2026, 160 pages, 18 euros

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