Akram Belkaid : A contre-courant : de quelques préjugés, de quelques pratiques (Chroniques du ramadan - Voyage intimiste au cœur du jeûne)
- Christiane Chaulet Achour

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« La surprise teintée de méfiance demeure de rigueur. Si ça jeûne, allez savoir ce que ça cache, ce que ça pense vraiment et, surtout, ce que ça pourrait commettre »
Une nouvelle fois, le ramadan vient de se terminer. Mis en librairie en février, l’ouvrage d’Akram Belkaïd s’est adressé à un double public : celui des jeûneurs qui ne savent pas toujours le sens des rites et qui sont invités à réfléchir à leur pratique ; celui des non-jeûneurs, essentiellement les non-musulmans et, parmi eux, les Français, auxquels il entend donner quelques clefs de compréhension d’une pratique religieuse trop souvent stigmatisée. Car comme le dit la phrase mise en exergue il est peu de religion qui suscite autant de méfiance et de rejet que l’islam. Dans l’avant-propos, il précise également :
« En France, les lignes de clivage se multiplient, l’islamophobie est un excellent fonds de commerce pour qui veut engranger des voix. Mais je reste persuadé que la lutte contre l’ignorance et la porte que l’on ouvre pour laisser entrer la lumière sont les moyens efficaces pour lutter contre les haines et les antagonismes. Il n’y a rien de mystérieux ni de prosélyte dans la pratique du jeûne du ramadan ».
Rappelant la célébration de l’Aïd-el-fitr en France en mars il y a une année, il écrit : « Ce que je retiens de cette journée, ce sont ces centaines de personnes bien habillées qui se sont égaillées dans les jardins de la capitale. Boubous flamboyants, costumes impeccablement repassés, robes multicolores, gamins gambadant autour de leurs parents. […] Sur les réseaux sociaux, certains esprits étriqués se sont étonnés de cette soudaine visibilité, incompatible, selon eux, avec la laïcité. Faut-il donc se cacher ? Avoir la joie discrète ? Ce n’était qu’une présence apaisée, fugace même. Ce n’était même pas un défilé comparable aux festivités du nouvel an chinois auxquelles on assiste chaque année dans le 13earrondissement de Paris. »
Fadwa Miadi, dans Le Courrier de l’Atlas du 27 février 2026, a eu un coup de coeur pour cet essai, qualifiant ces chroniques de « savoureuses » et de « truculentes » : « Entre zlabia, iftar chez les Yankees et la Nuit du doute, […] il explore le jeûne, les traditions liées à ce mois sacré. »
Engageons-nous à notre tour dans ce voyage au cœur du ramadan qui fait retrouver des faits familiers et nous en fait découvrir d’autres inconnus ou méconnus. L’ennui est exclu car l’essayiste mêle adroitement des informations basées sur une documentation solide (beaucoup de références en notes sur lesquelles le lecteur désireux d’aller plus loin peut approfondir), des anecdotes drôles ou édifiantes, des plongées dans les réseaux sociaux, pour le meilleur et pour le pire, et ce qui assure à cet essai sa crédibilité et sa légitimité des traces autobiographiques nombreuses. Akram Belkaïd se présente comme un croyant épris de spiritualité et de rationalité, invitant à une découverte « à la fois apaisée et réaliste » sur une pratique observée par des centaines de millions de personnes à travers le monde. Elle revêt des aspects religieux, culturels, identitaires mais aussi commerciaux.
En vingt chapitres, chacun portant sur un point particulier mais essaimant en observations sociologiques, précisions culinaires, anecdotes démonstratives et confidences personnelles, on peut affirmer qu’on fait le tour de la question.
Le voyage commence par la question de l’alcool toléré, interdit et se poursuit par la fameuse « Nuit du doute » tiraillée entre tradition et science, dilemme non tranché et qui aboutit, sans consensus selon les pays, en un mixage des deux. La rupture du jeûne, en fin de journée, est l’occasion souvent de repas collectifs qui sont des lieux de solidarité et de convivialité : leur absence pendant le covid a été durement ressentie. C’est le moment alors de s’arrêter sur les appellations de ce moment essentiel. On peut lire une mise au point linguistique pointant l’évolution des pratiques langagières selon les influences dominantes.. Le premier jour de jeûne est difficile : comment en parler ? Comment le vivre ? Puis, tout un chapitre est consacré aux dattes, fruit emblématique du premier geste de rupture ; leurs différentes sortes sont passées en revue avec les préférences de l’essayiste. Après avoir savouré les dattes, c’est le moment de savourer les questions idiotes et récurrentes, certaines vraiment désopilantes, sur la salive ou toutes sortes d’interrogations, des plus sottes aux plus inattendues, dont on peut trouver la réponse sur le net (se laver les dents, prendre des médicaments, etc…) auprès de spécialistes autoproclamés ou d’imams reconnus. Trois chapitres abordent encore des questions très pratiques : celle des achats souvent compulsifs, comme si accumuler de la nourriture allège la faim… L’essayiste met en garde contre le gaspillage, tout à fait contraire à l’esprit du ramadan. Il consacre tout un chapitre au mets-vedette de la rupture du jeûne : la chorba incontournable et aussi variée que possible ; enfin à la remarque recevant une réponse contrastée : le jeûne est-il bon pour la santé ?
Les dix chapitres restants entrent plus profondément dans l’aspect plus controversé du sujet, entrecoupés par deux pauses culinaires et gustatives sur les bricks et la Zlabia. Cette pâtisserie est l’occasion d’une allusion à la fratrie Belkaïd : « Ma sœur Meryem, qui vit aux Etats-Unis, et mon frère Yacine, qui vit à Madrid, éprouvent, eux aussi, beaucoup de mal à trouver de la zlabia digne de ce nom. Seul mon frère Mahdi, qui vit dans la belle ville de Ténès, en Algérie, n’a pas ce problème. Universitaire, Meryem a même consacré un article à sa quête effrénée de la précieuse confiserie ». Il ajoute, quelques lignes plus loin : « Il y a quelque chose de mystérieux dans la zlabia. En manger, c’est en vouloir encore ».
Ainsi le chapitre 11 porte un titre qui met en alerte : « Que va-t-il nous tomber sur la tête ? » : il évoque les accusations qu’on pourrait nommer de l’islamophobie light : les pénuries qui surgissent sont « la faute du ramadan » même si démonstration est faite que ce rite n’a rien à voir avec un jeu commercial. A. Belkaïd prend plusieurs exemples et ne résiste pas – et il a bien raison – au fameux « pain au chocolat » de François Coppé volé à des petits Français par des « voyous qui leur expliquent qu’on ne mange pas pendant le ramadan ». Cela a valu à Copé le surnom, sur les réseaux, de « Le Pen au chocolat ».
Toujours dans ce chapitre sont dénoncés les -ismes : « Au cours des dernières années, nous avons eu droit à plusieurs "ismes" visant explicitement les musulmans. Il y avait déjà l’accusation de sympathie pour le terrorisme et d’adhésion à l’intégrisme ; nous avons désormais les dénonciations respectives du séparatisme et de l’entrisme. Le jeûne du ramadan – de plus en plus visible, ne serait-ce que parce que l’économie l’a intégré dans ses plans de profit – est idéal pour étayer les accusations de séparatisme. Qu’est-ce donc que cette pratique en marge des habitudes de la société française ? Comment peut-elle être ainsi perceptible – envahissante – dans un espace public proclamé neutre ?
Il termine en évoquant les métiers du BTP particulièrement éprouvants pour les ouvriers sur les chantiers qui, néanmoins, font leur travail sans se plaindre.
Le chapitre suivant va s’amuser à brocarder les séances de séduction organisées par les « yankees » ou d’autres, pour propose un iftar à des musulmans triés sur le volet. C’est assez savoureux et on en apprend encore sur les pratiques politiques. Le chapitre suivant, « Arrêtez tout, je jeûne ! », passe à l’attaque, de l’autre côté si je puis dire. A partir d’une scène vécue lors d’un match de foot au stade de France, l’essayiste rappelle ce qui a de plus en plus cours : le « self islam », c’est-à-dire une pratique que l’on adapte à ses besoins et désirs pour être musulman sans en suivre les règles. Cette notion mise sur le marché par Abdenour Bidar a été critiquée par Alain Gresh. Il enchaîne alors sur les paris sportifs pratiqués et pourtant interdits pendant le ramadan. C’est l’occasion de montrer que les religions sont bien d’accord pour appeler les croyants à la réserve et à la discrétion, sans ostentation : l’exemple est pris dans L’Evangile et le Coran. Après ce rappel de « bonne conduite » aux jeûneurs, l’essai s’intéresse aux « dé-jeûneurs » en faisant allusion à des initiatives prises pour que puissent cohabiter dans un même espace ceux qui jeûnent et ceux qui ne jeûnent pas. L’exemple du jus d’orange de Bourguiba, l’hiver 1960, bien connu, est rappelé et n’a pas donné entièrement l’effet escompté. La liberté de conscience est nécessaire et plusieurs anecdotes sont racontées.
Un chapitre plus léger est consacré au brick tunisien et à des souvenirs personnels. L’essai enchaîne sur la télé et les loisirs : les nuits de ramadan… et le fameux « Joyeux ramadan ! » comme un « Joyeux Noël ! » Il évoque aussi les émissions du ramadan dans les télés des pays musulmans avec leur bon côté et l’autre moins recommandable : « Grâce aux feuilletons, le ramadan offre l’occasion d’aborder des questions essentielles et de provoquer le débat dans des sociétés où la parole est trop souvent muselée. Mais il y a aussi de nombreux programmes futiles, des sketchs à l’humour plus ou moins corrosif et des fictions qui laissent le spectateur pantois, comme lorsque des feuilletons turcs sont diffusés avec un doublage en langue tunisienne plombé par une postsynchronisation quasi inexistante. »
Le chapitre 17, « Prier » est tout fait à part et prenant : véritable vade-mecum de la prière, il illustre le désir de l’essayiste de montrer que le ramadan est lié à une pratique de méditation et de repli spirituel sur soi. Il enchaîne alors sur Laylat Al-Qadr, « la Nuit du doute » et la fin du ramadan. Le tout dernier chapitre reprend la définition des deux Aïds : l’Aïd el-fitret l’Aïd-el-adha.
Il n’aura échappé à aucun lecteur que l’ouvrage s’ouvre par trois citations en exergue. Pour l’obligation du ramadan, un des piliers de l’islam, la sourate la plus connue et qui fait autorité (Sourate 2, verset 187, « La Génisse). La 3ème citation est celle du sens dérivé : « faire du ramdan » avec une définition savoureuse… La seconde est une citation de Gérard de Nerval. J’y reviendrai en conclusion.
Tout de suite après, le premier texte est un « Préambule - Jeûner après Gaza ». Il rappelle à la mesure les jeûneurs dont « la faim » s’arrête en fin de journée à l’heure de l’iftar. A Gaza, ni la faim ni la soif ne s’arrêtent : « La faim, la vraie, est impitoyable, elle détruit et laisse des séquelles irrémédiables, même si l’on reprend ensuite un mode de vie normal. En comparaison de ce martyr, le jeûne du ramadan, avec son aspect festif et convivial, n’est qu’une aimable promenade de santé ».
On a ainsi, d’entrée de livre, des renvois à explorer et le rappel de la tragédie de Gaza. Comme il n’est pas possible de présenter tous les ouvrages d’Akram Belkaïd, je ferai deux détours : sur un autre texte consacré à Gaza et sur… Gérard de Nerval. Je commencerai par une courte présentation de l’auteur.
Akram Belkaïd est un journaliste et essayiste algérien. Né en 1964 à Alger, il est diplômé de l’Ecole Nationale d’Ingénieurs et de Techniciens d’Algérie (Enita). Après avoir travaillé en tant qu’ingénieur de maintenance dans une compagnie aérienne, il décide en 1991, après quelques collaborations ponctuelles avec des journaux et des revues, de se consacrer pleinement au journalisme. Il s’installe en France en 1995 et entre, la même année, au quotidien économique et financier La Tribune Desfossés. Il est aujourd’hui journaliste, rédacteur en chef au Monde diplomatique, où il a dirigé des numéros importants au cœur de l’actualité, dont un numéro remarquable sur Gaza. Il collabore à d’autres sites, journaux et revues. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages sur le Maghreb et l'Algérie.
Quelques titres : en 2005, Un Regard calme sur l’Algérie sur l’histoire récente de ce pays, notamment durant la "décennie noire" ; en 2011, Être arabe aujourd’hui sur les révoltes populaires au Maghreb et au Machrek et leurs conséquences ; en 2013, Retours en Algérie, récit de voyage où l’auteur a accompagné dans son pays natal une centaine de lecteurs de l’hebdomadaire catholique français La Vie. En 2020, il a déjà publié chez Tallandier, L’Algérie - Un pays empêché en 100 questions.
Je voudrais m’arrêter sur une nouvelle particulière de son recueil, Pleine lune sur Bagdad, publié en 2017 et présenté ainsi par Saïd Djafeer, sur le site HuffPost Algérie, le 22 juin 2017 : « Ceux qui ont pu visiter l'Irak sous embargo en 2002, alors que s'accumulaient les nuées malsaines de la guerre, pouvaient sentir de Baghdad au Nadjaf, et sans doute jusqu'à Basra, que le désespoir avait une consistance palpable, matérielle. Si lourde que certains en arrivaient à voir dans le cataclysme qui s'annonçait une issue possible. Beaucoup admettrons par la suite que c'était une illusion, une fausse issue, pour les peuples et les individus d'Orient ou du monde arabe qui sont un peu comme les humains dans la mythologie grecque constamment ballotés entre les humeurs changeantes des Dieux de l'Olympe.
Le magnifique recueil de nouvelles d'Akram Belkaïd qui se lit comme un roman polyphonique avec des personnages qui s'entrecroisent tous au moment où un des Dieux de l'Olympe moderne, de l'Empire, donne l'ordre d'entamer le carnage, m'a replongé dans l'Irak de 2002 ».

Le point de rencontre des quatorze nouvelles est le 20 mars 2003, « la nuit de pleine lune » où les Etats-Unis ont déclenché l’invasion de l’Irak pour renverser le pouvoir en place. Se positionnant dans différents pays et villes du Maghreb au Machrek, l’écrivain saisit des situations et des personnages très divers pour faire vivre aux lecteurs le quotidien d’Irakiens, de Palestiniens, de Saoudiens, de Koweïtiens, de Syriens, d’Algériens, de Jordaniens, de Libanais, de Marocains, de Tunisiens qui ont vécu, les uns et les autres, cette irruption brutale de l’intervention américaine. Chaque nouvelle insère dans ses lignes la poésie dont on sait qu’elle est un genre majeur dans la civilisation arabe et hautement appréciée dans tous ces pays. Il en valorise aussi l’élément métaphorique le plus utilisé, la lune. Certains poètes reviennent comme Nâzik al-Malâïka (1922-2007) mais aussi Mahmoud Darwich (1941-2008) ou Mohammed Dib (1920-2003). La poésie n’est pas citée comme ornement : elle est profondément inscrite dans la vie et la culture des personnages mis en scène. Le choix du sujet de chaque nouvelle est fait pour donner une information mais aussi pour créer un décalage entre le lecteur et ses représentations communes de ces sociétés. Il privilégie aussi la description de la nature, de la nuit, des intérieurs d’une famille, d’un couple ou de réunions amicales avec une précision voulue sur les toponymes pour asseoir notre géographie vacillante de ces pays.
En écho au préambule que j’évoquais précédemment, je ne parlerai que de la nouvelle située à Gaza, « Après le chemin… », publiée donc en 2017 : c’est une séquence très visuelle – on l’imaginerait bien transposée au cinéma ou au théâtre – avec un minium de personnages : une grand-mère et sa petite fille, ainsi qu’un ami Yassir qui vient leur rendre visite. Avant d’animer la scène, le cadre est donné sans aucune ambiguïté quant au regard du narrateur :
« Gaza, de nuit. Immense prison à l’air libre. Cage étroite pour humains sans droits ni libertés. La honte du monde dit éclairé. Malédiction éternelle pour celles et ceux qui permettent et tolèrent cette infamie. Premières images. Une grand-mère, altière, vêtue d’une robe d’intérieur noire, un fichu sur les cheveux, la peau blanche et un visage anguleux où deux yeux verts, à peine mobiles, fixent avec sévérité sa petite-fille. »
Cette petite fille puis l’environnement sont brièvement croqués : l’ameublement est sommaire et surtout, le regard glisse sur deux cadres reliés « par un chapelet d’ambre », signe de deuil : le fils semble-t-il de la grand-mère et son épouse, les parents de la petite fille, donc. Yassir quand il sera dans la pièce, les regardera subrepticement par deux fois indiquant, sans qu’il soit besoin d’y insister, qu’ils sont morts. Le narrateur prévient aussi son lecteur de la signification de la précarité du lieu : « La maison est promise à la destruction […] Un jour, on ignore quand mais il viendra, l’armée israélienne la dynamitera et les bulldozers la transformeront en un tas informe hérissé par les treillis d’acier. »
La grand-mère et la petite fille sont en pleine séance d’apprentissage de la calligraphie. Pour en souligner l’importance, le narrateur détaille chaque instrument nécessaire, chaque geste, chaque exigence. La petite fille sait lire et lit à haute voix ce que la grand-mère a écrit : « - Je parcourrai cette longue route jusqu’au bout, jusqu’au bout de moi-même. Sur les chemins, il y a encore des chemins, il y a de quoi voyager. » Malgré sa fierté d’entendre sa petite fille lire, la grand-mère reprend son air sévère pour l’obliger à parvenir à la perfection dans le tracé des lettres. Elle donne la signification des signes les plus importants de la calligraphie arabe : c’est un échange plein de subtilités mais très vite le narrateur ramène son lecteur à Gaza en notant les bruits du dehors car une opération de ratissage a lieu. Malgré l’inquiétude, la leçon se poursuit et s’y intercalent les pensées de l’aïeule qui sait interpréter les bruits du dehors : « La lune et ses filets d’ivoire ne pourront rien pour eux. Il y a bien longtemps qu’elle ne peut plus rien pour les enfants de Gaza. »
Le texte de la nouvelle insère les poèmes que la grand-mère est en train d’écrire et qui sont l’écho du titre de la nouvelle. Elle transmet à sa petite fille la foi en un chemin à poursuivre, même si ce ne doit être que par l’imagination. S’ouvre alors une autre séquence avec l’arrivée de l’ami Yassir qui admire les progrès de la petite fille. Il est venu commander la calligraphie de poèmes qu’on lui a demandée. Bien entendu, les vers choisis disent, de façon symbolique, la résistance des Palestiniens. Il est fait allusion à l’assassinat bien réel d’une militante américaine pro-palestinienne, Rachel Corrie. La petite fille s’applique à sa calligraphie jusqu’au départ de Yassir. L’ultime séquence est celle où la petite fille a l’autorisation d’écrire. Ce qu’elle fait, laissant sa grand-mère interloquée par son choix de poème : « Et nous, nous aimons la vie autant que possible. Là où nous résidons, nous semons des plantes luxuriantes et nous récoltons des tués. »
Cette nouvelle est d’une grande sobriété et d’une forte efficacité en concentrant dans un cadre nettement dessiné pour qu’il n’y ait pas d’ambiguïté possible, la triple transmission : celle de la poésie, celle de Mahmoud Darwich qui de la grand-mère passe aux combattants et à sa petite fille ; celle de l’apprentissage de la calligraphie dans sa beauté et sa difficulté ; celle de la culture d’un peuple qui ne l’oublie pas au cœur du dénuement et de la tourmente. Cette nouvelle dit l’île de la culture maintenue envers et contre tout au cœur de Gaza.
A une question que je lui ai posée sur le double registre d’expression : littéraire et journalistique, Akram Belkaïd a répondu : « La littérature permet de s’affranchir des règles du journalisme. Pour évoquer tel ou tel sujet, je n’ai pas besoin de citer des noms, de mettre en danger des informateurs. Je décris une réalité mais je peux la mettre au service d’une fiction. La littérature me semble être le moyen idéal pour rendre compte de la complexité d’une situation ou d’une personnalité. Le journalisme va à l’essentiel et s’interdit de dérouter ou surprendre le lecteur. Il est limité et toujours imparfait. Il manque toujours quelque chose dans un reportage. Une information, une confirmation, un point de vue supplémentaire. La littérature offre une liberté totale à commencer par celle d’inventer et d’imaginer des situations. Le journalisme, lui, reste corseté par le strict et absolu respect des faits. J’ai eu des témoignages sur tel sujet mais j’ai aussi lu des récits sur le sujet. Ce qui est magique avec la littérature, c’est que l’on peut fusionner le tout. Ce que l’on a appris et ce que l’on imagine. Les articles et les reportages informent mais ils ne sont pas faits pour émouvoir ou stimuler l’imagination ».
Lisant dans Collateral l’article de Cécile Vallée sur l’écrivaine et essayiste indienne, Arundhati Roy, j’ai trouvé que le positionnement d’Akram Belkaïd sur ces « Chroniques du ramadan » et sur cette nouvelle sur Gaza correspondait bien à ce qui est dit de l’écrivaine : « Plus notre monde se fracture en esquilles acérées et plus nous nous entre-tuons au nom de nos gènes, de nos dieux, de nos drapeaux, de nos langues, de notre couleur de peau, de la pureté de nos racines, de nos histoires vraies et fausses, plus je tiens à cette réponse, toujours la même : " je suis là, maintenant". Ce n'est ni un slogan, ni une solution à quoi que ce soit. Seulement le ressenti personnel d'une errante hors réseau. » Cécile Vallée commente : « Elle ne milite pas, elle fait entendre les injustices, les souffrances, elle transmet, partage ce qui la touche. Arundhati Roy donne ainsi tout son sens au récit autobiographique ». Il y a aussi ce mélange d’observation et d’autobiographie chez Akram Belkaïd qui interpelle et ne prêche pas.
Et puisque Nerval a été sollicité par l’essayiste, je finirai avec lui. Il n’est pas inutile de proposer deux petites incursions dans Le Voyage en Orient (1851) de cet écrivain français, certainement le plus ouvert aux autres cultures et particulièrement à ce monde de l’Orient qu’il découvre et transmet ; il suffit de comparer son voyage à celui de Chateaubriand ou de Flaubert ! Il se trouve à Péra et rentre au lever du jour après une soirée de « Ramazan » (Tome II du Voyage en Orient) :
« Du petit minaret situé au-dessus du téké, partit aussitôt une voix douce et mélancolique qui chantait : Allah akbar ! Allah akbar ! Allah akbar…
Je ne pus résister à une émotion étrange. Oui, Dieu est grand ! Dieu est grand !... Et ces pauvres derviches, qui répètent invariablement ce verset sublime du haut de leur minaret, me semblaient faire, quant à moi, la critique d’une nuit mal employée. Le muezzin répétait toujours : Dieu est grand ! Dieu est grand !
« Dieu est grand ! Mahomet est son prophète mettez vos péchés aux pieds d’Allah ! » Voilà les termes de cette éternelle complainte… Pour moi, Dieu est partout, quelque nom qu’on lui donne, et j’aurais été malheureux de me sentir coupable d’une faute réelle ; mais je n’avais fait que me réjouir comme tous les Francs de Péra, dans une de ces nuits de fête auxquelles les gens de toute religion s’associent dans cette ville cosmopolite. – Pourquoi donc craindre l’œil de Dieu ? La terre imprégnée de rosée répondait avec des parfums à la brise marine qui passait, pour venir à moi, au-dessus des jardins de la pointe du sérail dessinés sur l’autre rivage. L’astre éblouissant dessinait au loin cette géographie magique du Bosphore, qui partout saisit les yeux, à cause de la hauteur des rivages et de la variété des aspects de la terre coupée par les eaux ».
Précédemment, dans le Tome I du Voyage en Orient, un sous-chapitre a pour titre, « Côtes de Palestine » : « Au pied de ces monts, Kaiffa déjà dépassée, faisant face à Saint-Jean-d’Acre, située à l’autre extrémité de la baie, et devant laquelle notre navire s’était arrêté : c’était un spectacle à la fois plein de grandeur et de grâce. La mer, à peine onduleuse, s’étalant comme l’huile vers la grève où moussait la mince frange de vague, et luttant de teinte azurée avec l’éther qui vibrait déjà des feux du soleil invisible. » En littérature, il est souvent intéressant de lire dans le rétroviseur, de noter les toponymes et l’atmosphère des lieux….
Akram Belkaïd, Chroniques du Ramadan, voyage intimiste au cœur du jeûne, Tallandier, 235 p., 19,90 euros


