Arundhati Roy : « Lisez donc ce livre comme si c'était un roman. Il n'a pas de plus vaste ambition » (Mon refuge et mon orage)
- Cécile Vallée

- il y a 1 jour
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C’est ce que conseille l’autrice indienne au lecteur de ce récit autobiographique qui raconte sa relation avec sa mère, une femme aussi féroce que généreuse et engagée. Il est aussi question de son propre parcours d’écrivaine, elle qui a obtenu un succès planétaire avec son premier roman Le Dieu des petits riens, et qui a consacré sa plume à des combats importants dans son pays, le troisième personnage de ce récit romanesque, donc, qui dit la complexité du monde et des êtres humains dans une écriture précise et authentique.
« Elle n’a traité personne aussi mal que toi. »
C’est la remarque que lui fait son frère, étonné de la voir si accablée à la mort de leur mère. Il faut dire que Mary Roy était capable de traiter sa fille de tous les noms, de l’accuser de n’être « qu’une pierre de meule à [s]on cou », de lui dire qu’elle aurait préféré pouvoir avorter et de ne pas lui parler pendant sept ans. Elle n’a pas été plus tendre avec son fils à qui elle pouvait dire : « tu es laid et stupide. A ta place, je me suiciderais ». L’autrice affirme ainsi que l'attitude de sa mère envers son frère « a infléchi et compliqué à jamais de multiples nuances [s]a propre interprétation du féminisme ».
Mary Roy est un paradoxe ambulant. Aussi généreuse que capricieuse et despotique, elle ne lâche rien comme l’indique la narratrice dans sa dédicace à celle « qui n’a jamais dit tant pis ». Elle retrace son histoire en l’interprétant, sans forcer le trait. Elle ne lui cherche pas d’excuses mais ne l’accable pas non plus.
Née dans la petite communauté chrétienne syriaque du sud de l’Inde, Mary Roy fuit la violence que son père, Entomologiste Impérial, inflige à sa femme et ses enfants, en se mariant. Son époux s’avère être un homme alcoolique. Elle le quitte, en emmenant ses deux jeunes enfants. Elle revient dans la maison familiale, ce qui créent les premières tensions avec son frère aîné et sa mère. Obligée de déménager à nouveau à cause d’une forme sévère d’asthme, elle s’installe dans le village natal de sa mère, Ayemenem, au Kerala.
Elle se lance alors dans les deux grands chantiers de sa vie : son école, renommée au-delà de l’état du Kerala, et sa bataille contre la loi du Travancore, loi spécifique aux Chrétiens en Inde, qui permet aux seuls garçons d’hériter. Elle gagne le procès contre son frère et parvient à faire abolir cette loi tout en récupérant sa part de l’héritage familial.
Quant à l’école, elle est ouverte, à Kottayam, ville voisine d’Ayemenem, dans deux petites salles louées au Rotary Club et ne compte, au départ, qu’une seule classe primaire. Elle s’agrandit rapidement. Mary Roy achète un terrain, fait construire au fur et à mesure des bâtiments, une piste d’athlétisme, une piscine. L’école devient un véritable campus, très prisé, allant du primaire au secondaire. Elle y propose une éducation complète qui inclut l’hygiène, les arts et le sport. Et surtout, son école est mixte :
« Mrs Roy s'est donné pour mission de détromper les garçons sur leur prétendu droit divin à dominer. Elle a fait d'eux des hommes attentionnés, respectueux, tels que la ville en avait rarement connu. D'une certaine manière, elle les a libérés, eux aussi. Elle les a délivrés du fardeau de se conformer à l'image que la société se faisait d'eux. Elle a élevé des générations d'hommes doux avant de les envoyer dans le monde. Quant à ses élèves filles, ce qu'elle a fait pour elles, l'esprit qu'elle leur a insufflé n'étaient rien de moins que révolutionnaires. Elle leur a donné une colonne vertébrale, elle leur a donné des ailes, elle les a aidées à s'envoler. Elle leur a consacré une attention indéfectible, un amour sévère, et elles lui en ont renvoyé la lumière. »
Guidée par « un sentiment d’indignation farouche », elle aide également des femmes qui sont rejetées ou qui fuient leur famille. La narratrice qualifie sa bonté de « radicale » : elle « ne demandait rien en contrepartie » mais « elle ne compatissait pas, ni ne tentait de les consoler ». Si les femmes ne saisissaient pas son aide, elle n’insistait pas, ne les assistait pas. La narratrice la compare à un « gangster » pour « sa brutalité, sa générosité, sa cruauté, sa tyrannie, son sens des affaires, ses humeurs sauvages et imprévisibles ». Cependant, l’un des chauffeurs de l’école lui fait remarquer que « de la part d’une femme, seul le style extravagant de Mrs Roy pouvait fonctionner dans [la] ville de Kottayam ».
Alors que l’antithèse du titre français, qui est une citation du texte, dit bien la relation explosive mais constructive que la narratrice a entretenue avec sa mère, le titre original, Mother Mary comes to me, insiste sur le long chemin qu’il lui a fallu pour parvenir à comprendre comment cette relation l’a construite :
« Pour qu'elle rayonne sur ses étudiants et qu'elle leur donne tout ce qu'elle possédait, il avait fallu, semblait-il, que nous – mon frère et moi – absorbions sa face sombre. Aujourd’hui, pourtant, je suis reconnaissante à Mrs Roy de ce cadeau d'obscurité. J’ai appris à le garder tout près de moi, à le cartographier, à passer ses ombres au crible, à le fixer jusqu'à ce qu'il livre ses secrets. Il est aussi devenu une voie vers la liberté. »
Sans embellir cette relation, elle affirme être ce qu’elle est grâce à cette mère qui ne lui a jamais fait de cadeau, qui ne l’a pas protégée, mais qui ne l’a pas non plus empêchée et qui, surtout, lui a donné une éducation. C’est aussi une façon de se raconter sans se présenter comme une héroïne.
« Mrs Roy m'a appris à penser, puis ma façon de penser l’a rendue furieuse. Elle m'a appris à être libre et s'est déchaînée contre ma liberté. Elle m'a appris à écrire et m'en a voulu de l'écrivaine que je suis devenue. »
À 16 ans, l’autrice quitte le Kerala et sa mère pour intégrer une école d’architecture à Delhi. C’est comme si elle partait à l’étranger par la distance et la différence de langue. Elle fait des rencontres importantes, se lie d’amitié, se marie parce qu’il est impossible de vivre en union libre en Inde à ce moment-là. Sa devise – « a. N’importe Quoi Peut Arriver à N’importe Qui. b. Mieux Vaut se Tenir Toujours Prêt » – lui permet de saisir des opportunités et de ne pas se laisser enfermée dans ses choix. Elle suit son mari à Goa mais revient à Delhi quand elle en éprouve le besoin. Elle y rencontre le cinéaste Pradip Krishen et joue dans son film Massey Sahib. Ils commencent une relation qui durera longtemps et travaillent, ensemble, à l’écriture de scénarios. Cependant, ce n’est pas ce genre d’écriture qu’elle recherche :
« Dès lors que j'ai pu décrire ma rivière, décrire la pluie, décrire un sentiment et vous permettre de le voir, de le sentir, de le toucher, je pouvais me considérer comme une écrivaine. Mon premier acte de littérature serait de passer un pacte personnel avec la Meenachil. Je voulais tenter d'écrire le contraire d'un scénario. Un livre obstinément visuel mais inadaptable en film. Même si une telle chose n'existait pas je voulais essayer. »
C’est ce qu’elle réussit à faire dans son premier roman Le Dieu des petits riens. Mais elle n’a publié, pour l’instant, qu’un seul autre roman, Le Ministère du Bonheur Suprême, qu’elle a mis dix ans à écrire. Ce n’est pas parce qu’elle accorde moins d’importance au genre romanesque mais parce qu’elle est sensible aux porosités entre la fiction et la réalité. Elle en donne un exemple personnel. A la lecture de son premier roman, sa mère lui demande comment elle a su que son père et elle se rejetaient la garde des enfants. La narratrice soutient que c’est de la fiction mais sa mère lui certifie que c’était la réalité : « j’ai appris ce jour-là que la plupart d'entre nous sommes une soupe vivante de mémoire et d'imagination, et peut-être pas les meilleurs arbitres pour distinguer l'une de l'autre ». Elle ajoute que la fiction est construite de « notre passé, de notre présent, de nos lectures, de notre imagination, certes. Mais peut-être aussi d'intuitions prémonitoires sur notre futur ». C’est la raison pour laquelle elle rapproche ce récit autobiographique, dans lequel elle a voulu percevoir sa mère « à travers les prismes qui n’étaient pas seulement colorés par l’expérience qu’ [elle] avai[t] d’elle » afin de « l’apprécier pour la femme qu’elle était », du genre romanesque. Cependant, si elle ne s’inscrit pas volontiers dans les genres littéraires, c’est surtout parce que ce n’est pas l’enjeu de son écriture.
« Femme libre. Ecriture libre. Comme ma mère Mary me l’avait enseigné. Je ne m’étais pas contentée d’éviter la cage dorée. Je l’avais pulvérisée. »
Cette « cage dorée » est celle dans laquelle elle a commencé à se sentir emprisonnée après le succès fulgurant de son premier roman, qui l’a introduit dans le milieu littéraire. Or, pour elle, être écrivaine, c’est être une « humaine fonctionnelle », c’est-à-dire avoir des mots pour dire le monde, pour en dire les horreurs. Marquée par le massacre des Sikhs après l’assassinat d’Indira Gandhi, et le fait de n’avoir pas su exprimer sa « fureur et son dégoût », elle a cherché une langue qui lui permette de pouvoir décrire, de rendre visible ce qui est caché. Cette langue d’écrivaine, qu’elle nomme son « animal-langue », la mène au-delà des frontières génériques. C’est une écriture descriptive qui donne à voir mais qui voit également au-delà, comme l’illustre cette courte scène :
« C’était par une belle nuit claire. Nous avons dépassé une charrette tirée par un buffle, une lanterne allumée suspendue à l'arrière. Son conducteur allongé sur le dos chantait aux étoiles, confiant à son animal le soin de le ramener chez lui. Je me rappelle avoir éprouvé de la jalousie envers cet homme, à la pensée qu'en Inde, quelles que soient la constance et la pugnacité de nos combats, quelle que soit sa religion, sa classe, sa caste, ou son école de pensée, jamais aucune femme ne se sentirait assez tranquille sur une route déserte pour retourner chez elle en chantant aux étoiles conduites par son buffle. »
Elle donne ainsi à ce souvenir, qu’il soit imaginé ou non, une portée politique.
Cette dimension politique de son écriture fait de son pays, l’Inde, le troisième personnage central de ce récit mais aussi de toute son œuvre. Ce pays si violent et inégalitaire, envers les femmes mais aussi les musulmans écartés « de la vie publique en Inde – de la politique, des affaires, du journalisme, de certains blocs d’habitations et des quartiers hindous » depuis l’installation au pouvoir du BJP, parti nationaliste hindou, et de l’actuel Premier ministre. Elle dénonce aussi le système de castes depuis Le Dieu des petits riens, ce qui lui a valu son premier procès. Cependant, elle refuse le qualificatif de « militante », qu’elle juge pléonastique par rapport à la conception politique qu’elle a de son métier d’écrivaine :
« Des années durant, j’ai cheminé de forêt en vallée fluviale, de village en ville frontière à travers mon pays pour tenter de mieux le comprendre. Tout en voyageant, j’écrivais. Ce fut le début de ma vie nomade, désordonnée, d’écrivaine traître et séditieuse. »
Elle a commencé par suivre ceux qui combattaient contre la construction d’un grand barrage, dans la vallée de la Narmada au Gujarat, qui allait engloutir des villages où vivaient principalement des minorités. Elle redoutait de ne pas pouvoir décrire les enjeux multiples de la situation – l’irrigation, l’agriculture, le déplacement de population – mais elle a trouvé la meilleure façon de le faire et a été publiée :
« Pour le Bien commun en a dérouté plus d'un dans sa façon d'envisager le rôle de l'écrivain dans la société. Qu’était donc cet essai ? du journalisme ? un article de recherche ? une œuvre littéraire ? un travelogue ? Le lobby pro-barrage a vu rouge et décrété qu'il s'agissait de pure fiction. Même certains de ceux qui affirmaient soutenir notre cause étaient mal à l'aise. J’ai été sermonnée en public par des hommes qui se tenaient pour des progressistes sur la bonne façon d'écrire, le ton à adopter, et les sujets que j'étais autorisée à traiter. »
Emprisonnée une journée pour cette publication, elle rencontre des musulmanes du Cachemire dont la femme d’un Cachemiri condamné à mort. Elle décide d’aller sur place pour comprendre la situation. Elle est touchée par cette région ravagée par l’oppression du gouvernement nationaliste indien :
« Pour un citoyen indien pourvu de la plus petite miette de conscience, voyager au Cachemire signifie être privé de chez-soi. Après avoir découvert le Cachemire, vous ne pouvez pas retourner aux anciennes conversations, aux vieilles blagues, aux plaisirs inoffensifs. L’innocence amorale délibérée, cultivée, de la plupart des Indiens quant à ce qui s’y passe et ce qui est commis en leur nom là-bas devient difficile à supporter. Presque sans m’en apercevoir, mon cercle d’amis intimes a changé. J’ai changé. Mon humour a changé. Il est devenu légèrement cachemiri – plus triste, plus noir. »
Elle publie Et il convient de mettre un terme à sa vie, phrase prononcée par le tribunal à propos du militant cachemiri.
Le troisième grand épisode de sa vie d’écrivaine est son observation des guérilleros naxalistes. Elle les accompagne plusieurs semaines dans la forêt de Dandakaranya, au sud-est du subcontinent, dans laquelle des entreprises, avec l’aval du gouvernement, s’approprient des territoires de tribus indigènes : « une vieille histoire qui doit être racontée encore et encore parce qu’elle remet en question la signification du progrès, du bonheur et de la civilisation même ».
Elle dénonce la « paresse intellectuelle » : celle qui nous fait accepter l’inacceptable, qui ne creuse pas les failles, qui se contente de ce qui lisse et non de ce qui révèle les aspérités. Pour autant, l’autrice ne défend aucune idéologie, ne propose aucune recette magique :
« Si je savais mieux m'analyser, j’appréhenderais probablement mieux de nombreux aspects du monde et, à coup sûr, de mon pays, où tant de gens semblent révérer leurs persécuteurs et paraissent reconnaissants d'être soumis et d'obéir à ce qu'on leur dit de faire, de porter, de manger, de penser. Il y a quelque chose d'épineux là-dedans, quelque chose de déroutant, concernant la condition humaine. Mais à certaines choses il est peut-être plus avisé de garder leur mystère. Je suis pour la montagne qu'on n’escalade pas, pour la lune qu'on ne conquiert pas. Je suis lasse des théories et des explications à n'en plus finir. Je pense que je commence à préférer les descriptions. »
Elle ne milite pas, elle fait entendre les injustices, les souffrances, elle transmet, partage ce qui la touche :
« Plus notre monde se fracture en esquilles acérées et plus nous nous entre-tuons au nom de nos gènes, de nos dieux, de nos drapeaux, de nos langues, de notre couleur de peau, de la pureté de nos racines, de nos histoires vraies et fausses, plus je tiens à cette réponse, toujours la même : « je suis là, maintenant ». Ce n'est ni un slogan, ni une solution à quoi que ce soit. Seulement le ressenti personnel d'une errante hors réseau. »
Arundhati Roy donne ainsi tout son sens au récit autobiographique.

Arundhati Roy, Mon refuge et mon orage, traduit de l’anglais par Irène Marcit, Gallimard, "Du monde entier", mars 2026, 399 pages, 26 euros.


