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Amandine Agić : « J’avais envie d’ajouter ma voix à celles de la petite internationale littéraire des diasporas yougoslaves et bosniennes » (D'un pays qui n'existe plus)

Photo du rédacteur: Johan Faerber
Johan Faerber
il y a 19 minutes
10 min de lecture
Amandine Agić (c) Marie Docher/L'Agency
Amandine Agić (c) Marie Docher/L'Agency


Avec D'un pays qui n'existe plus, Amandine Agić signe un des plus bouleversants premiers romans de cette rentrée littéraire. Paru aux éditions de l'Olivier, ce fort récit autobiographique dévoile l'histoire d'une jeune fille qui, issue de la seconde génération d'immigrés, née en France, raconte son expérience diffractée de la guerre en Ex-Yougoslavie dont dont père est issu. Être la descendante d'un pays démantelé et disloqué par la guerre, telle est l'expérience singulière de ce texte poignant. Un texte qui revient sur cette guerre totalement oubliée et pourtant centrale dans la géopolitique actuelle puisqu'elle constitue le théâtre du dernier génocide commis en Europe qui résonne aujourd'hui évidemment avec celui de Gaza. Collateral ne pouvait manquer d'aller à la rencontre d'Amandine Agić, véritable révélation de cette rentrée.




Ma première question voudrait porter sur la genèse de votre poignant et singulier premier roman, D’un pays qui n’existe plus qui vient de paraître en cette rentrée aux éditions de L’Olivier. Comment est né le souhait chez vous d’écrire à la première personne ce récit autobiographique dans lequel, issue de la seconde génération d’immigrés, née en France, vous racontez votre expérience comme diffractée de la guerre en Ex-Yougoslavie, en particulier à Sarajevo puisque, dites-vous, votre « père vient d’un pays qui n’existe plus » ? Y a-t-il un épisode déclencheur particulier qui vous a incitée à vous pencher sur la Yougoslavie « avant la disparition, la dislocation, le démantèlement du pays, avant la guerre et le génocide » mais aussi après dans l’écho de son effondrement ? Est-ce que cette interrogation que porte tout votre récit, à savoir, comme vous le dites, « Comment se propage une guerre et comment commence-t-elle ? », est née de la photographie de famille initiale ? 


J’ai le projet d’écrire sur la Yougoslavie et la Bosnie et la guerre et le génocide depuis une vingtaine d’années. Comme je n’ai jamais lu ailleurs le livre que je portais, j’avais envie de l’écrire. J’ai toujours constaté autour de moi une méconnaissance au mieux partielle de l’histoire de cet ensemble qu’on appelle les Balkans ou de l’histoire plus récente des Musulmans d’Europe. J’avais envie d’ajouter ma voix à celles de la petite internationale littéraire des diasporas yougoslaves et bosniennes. J’avais un peu laissé tomber ce projet parce que j’avais fini par me dire que si je n’y parvenais pas, c’est parce que je n’étais pas assez motivée.

Quand des ami.es ont commencé à répéter ce que disaient en boucle les médias au moment de la dernière attaque de la Russie sur l’Ukraine, que c’était la première fois depuis la seconde guerre mondiale qu’on assistait à une guerre en Europe, ce projet est un peu remonté à la surface, par colère. Comment ça, la première guerre en Europe depuis 1945 ? 

Mais je n’arrivais pas à me lancer dans l’écriture. Je ne parvenais pas à écrire sur cette enfance passée à me raconter différentes histoires sur les couvertures anti-snipers de Sarajevo. Cela m’était impossible après une journée de travail ou pendant mes vacances. 

Écrire, ce n’est pas comme vous le disent les personnes pour qui l’argent n’est pas un souci une question de temps ou de dévouement ou de sacrifice transcendantal ou de don quasi mystique. Disposer de plusieurs mois devant soi pour rédiger un texte sans savoir s’il sera jamais lu par quelqu’un.e d’autre que votre partenaire, c’est être dans une situation confortable. C’est ça écrire. 

Tout le monde reprend la pièce à soi de Virginia Woolf en occultant la partie du texte où elle exige également une rente. Je n’ai pas vraiment eu une pièce à moi parce Paris. Mais j’ai connu cet horizon de calme sans souci de faire rentrer de l’argent à la veille de mes 40 ans quand j’ai été licenciée dans le cadre d’un licenciement économique. 

La photo dont vous parlez et dont l’histoire ouvre le livre m’a servi d’excuse presque, d’incitation, parce qu’il était plus facile d’écrire sur un objet, même un objet dont je n’ai qu’une photo. 

Un ami qui avait monté avec d’autres personnes une maison d’édition associative, les Cacahuètes, m’a proposé en 2021 de publier un texte. Il devait rentrer dans une machine à cacahuètes que la maison d’édition mettait à disposition de bars ou de librairies. J’ai écrit trois courts textes. Le premier de ces textes était consacré à cette photo. C’est cet ami, d’autres ami.es et ma compagne qui m’ont plus tard aidée à écrire D’un pays qui n’existe plus. 

Pour résumer : j’avais une envie un peu floue d’écrire depuis 20 ans, c’est une réflexion maladroite qui a redonné au projet une urgence. C’est le licenciement économique qui m’a donné la situation matérielle de le faire. De là, c’est la photo de 1993 prise en photo au début des années 2020 par une de mes cousines qui m’a aidée à me lancer.





Pour en venir au cœur de D’un pays qui n’existe plus, vous installez sans attendre votre récit dans une voix travaillée par un manque central ou décentrement géographique : celui d’être la fille d’un immigré yougoslave qui entreprend de raconter la guerre en Bosnie, non depuis la Bosnie même mais depuis la France où votre père a émigré. Se dit ainsi une guerre comme vécue à distance, une guerre qui, par la puissance du récit, se mue en vertige, en tache aveugle, qui livre le récit comme par procuration et par une impuissance tragique. D’un pays qui n’existe plus raconte ainsi une guerre comme on rassemble des manques, comme « Les enfants d’immigrés d’aujourd’hui (qui) raconteront une autre histoire quand viendra pour eux le temps de se dire. » 

S’agissait-il ainsi pour vous de raconter cette guerre depuis ce manque mais aussi bien cet entre-deux qui vous fonde : entre deux pays et deux histoires comme lorsque vous vous demandez « Combien de fois l’espoir de prendre soin depuis un autre monde, un lointain si lointain de la Yougoslavie, un pays en paix, un pays où personne ne comprend ce qui se passe, là-bas, en Yougoslavie » ? 

S’agissait-il également de sonder combien, de manière stupéfiante, les immigrés yougoslaves ne sont plus très vite écartelés entre deux pays mais deviennent apatrides puisque, dites-vous, « J’entends parler de mon autre pays, et je remarque que c’est désormais un ex-pays. Je ne savais pas que les pays pouvaient ne plus être » ?


J’ai cru en commençant l’écriture que j’allais trouver une réponse aux questions qui revenaient régulièrement et que mes proches m’ont parfois posées : Comment as-tu appris qu’un génocide menaçait les tiens en Bosnie ? Comment as-tu compris que ton pays était en guerre ? Je n’aurai jamais la réponse à ces questions. Ce n’est pas grave. Ce n’est en tout cas pas ça qui est grave. 

D’un pays qui n’existe plus est ainsi, entre autres choses, un constat d’échec. Ce texte dit que je ne saurai jamais vraiment ce que j’ai compris et à quel âge, pas plus que je ne saurai un jour qui je serais sans ce passé-là ni ce que je lui dois vraiment. J’ai rapidement abandonné le projet de mieux me comprendre et d’expliquer pour aller vers autre chose et je pense que c’est aussi ce qui en fait un texte singulier. Il montre, j’espère, la mémoire en action : des strates de compréhension et d’incompréhension, des accidents de sens et des détours dangereux.

Il dit ces absences en creux, mais il dit d’autres choses. C’est aussi un texte de tendresse et d’amour, un récit des diasporas ouvrières, j’espère que c’est un texte qui montre une trajectoire touchée par l’histoire et que rien n’oblige à enterrer nos colères.




Ce qui ne manque également pas de frapper à la lecture de D’un pays qui n’existe plus, outre la mélancolie et l’étrangeté de l’expérience de la guerre depuis la France, c’est combien votre récit se tisse comme un récit d’enfance, qui dit la brutalité du passage à l’âge adulte. Votre roman se partage alors entre deux aspirations : d’un côté, le récit de formation se fait celui d’une enfance qui veut s’achever au plus tôt : « J’ai hâte de ne plus être une enfant. » Et de l’autre ce même récit place l’enfance sous le sceau de la perte : « C’est bien de grandir, mais si des personnes ne me voient pas assez régulièrement, elles pourraient oublier qui je suis. Ma famille yougoslave pourrait-elle oublier qui je suis ? » Ainsi, l’enfance devient-elle un territoire troué, « Une enfance morcelée » qui vous condamne à « rapiécer nos histoires » et à vivre dans les « mémoires empêchées, les récits en lambeaux ». S’agissait-il ici, notamment avec la Yougoslavie qui, dites-vous encore, « devient un espace intérieur », de montrer combien l’expérience de cette guerre entraîne une confiscation de l’enfance ?


Bien des personnes autour de moi partagent ce souvenir d’enfance de vouloir grandir pour être prises plus au sérieux, pour jouir d’une liberté qu’on imagine totale pour les adultes, du point de vue de l’enfant. Et peu de personnes autour de moi ont des origines ex-yougoslaves. C’est je crois une expérience assez commune. Cette impatience, cette envie de pouvoir par exemple un jour regarder la télévision tard ou manger à l’heure qui m’arrange qui me donnait envie d’être adulte n’est pas forcément liée à ce qui se passait en Bosnie.

La guerre et le génocide en Bosnie ne m’ont pas fait passer à l’âge adulte, ils m’ont confrontée à ce à quoi aucun enfant ne devrait être confronté, jamais et nulle part et même à distance. J’y ai perdu une part d’innocence, une insouciance et une naïveté qu’on voudrait que les enfants conservent plus longtemps. Pour autant, j’ai été enfant. C’est peut-être le propre de l’enfance, c’est en tout cas un élément important de la mienne : j’ai été cette enfant qui jouait en ayant peur d’apprendre que ma famille avait été décimée.

Je ne dirais pas que mon enfance a été confisquée parce qu’elle a par ailleurs été, aussi, très heureuse. C’est l’enfance d’une fille d’immigré pendant les années 1980 puis 1990, l’enfance d’une fille d’immigré venu d’un pays qui ne comptait pas de nombreux ressortissants dans la banlieue populaire de Clermont-Ferrand à cette époque. J’ai eu une enfance singulière et j’aimerais pouvoir me dire qu’elle a été unique, mais je crois que bien des enfances sont heurtées par l’histoire. 

Elle a été successivement belle et triste, belle ou triste, et ce n’est pas en cela une enfance exceptionnelle. C’est peut-être parce qu’on ne laisse pas beaucoup de place en France aux récits de l’exil et de l’immigration qu’on peut avoir l’impression que l’enfance est une expérience monolithique. 




Ce qui forge la puissance de votre roman, c’est également la manière dont la narratrice, devenue adulte, faisant des allers et retours à Sarajevo, ne cesse de poser des questions sur le génocide en Bosnie, génocide qui, sur le mode de l’implicite et de la suggestion, trouve des échos flagrants avec notre tragique actualité : les massacres à Gaza. Car la particularité de votre récit est de dire cette guerre depuis la voix d’une émigrée musulmane, la minorité massacrée par les Serbes lors de la guerre : « L’été de mes 10 ans, l’armée des Serbes de Bosnie a massacré des hommes et des garçons parce qu’ils étaient musulmans dans l’est de la Bosnie. ». Vous le dites ainsi sans détours : « Je pleure aussi de porter un nom qui me désigne et m’a déjà désignée, dans toute l’ex-Yougoslavie parce qu’il m’a déjà désignée en Croatie, comme musulmane. » S’agissait-il ainsi pour vous de tisser des liens, depuis cette horreur génocidaire, avec notre présent ?


C’est dans un contexte particulier que j’écris cette phrase : je suis alors en train de recopier à la main une partie de la liste des hommes et des enfants tués à Srebrenica dans le cadre du génocide et remarque qu’ils sont nombreux à porter le prénom de mon père, mon nom de famille ou une variation. Je ne pleure pas de honte ou pour prendre de la distance avec cette partie de ma culture. 

J’avais de fait commencé à écrire avant le génocide à Gaza et l’actualité de mon propos est venue me percuter au point de ne pas pouvoir écrire pendant une longue période. Je n’ai donc pas eu le projet de tisser des liens avec le présent : ces liens existent de fait et je n’aurais pas pu, même si je l’avais voulu, les effacer. Si la tragique actualité de mon texte, en filigrane, le rend puissant, j’aurais aimé qu’il ne raconte qu’une histoire révolue quitte à perdre de cette puissance.




Enfin ma dernière question voudrait porter sur les autrices et les auteurs qui ont pu influencer l’écriture de votre premier roman. Vous signalez admirer Lola Lafon ou encore Marie-Hélène Lafon : en quoi leurs lectures ont-elles guidé votre écriture ici ? On pense aussi sur le questionnement de la langue au très beau premier roman de Polina Panassenko, Tenir sa langue qui racontait aussi l’histoire d’une migration de la Russie vers la France en posant la question de langue comme vous le faites aussi bien par ses manques lorsque vous écrivez que « Ce souvenir n’a pas de langue, pas de mot » ?


Mes souvenirs sans mots sont pour moi les plus heureux des souvenirs. Ce sont des souvenirs lumineux de l’avant-guerre, des images fortes d’une enfance de sens - odeurs, goûts, bruits. Ce sont des moments de pure tendresse de ma tante pour moi, la douceur des étés yougoslaves. Ce sont les souvenirs si forts qu’ils n’ont pas besoin de récit pour exister en moi. Ils ont cette qualité particulière parce qu’ils datent d’une époque d’innocence à double sens, ma prime enfance coïncidant avec l’avant-guerre. Je pense que s’ils ont cette puissance pour moi, c’est aussi parce qu’ils ne sont pas ternis par un problème trivial de langue commune. Ils sont ce qui me reste d’un monde de douceur, un monde sans massacre et une vie où le sens ne dépend finalement pas d’un système linguistique. 

Je n’ai pas encore lu Tenir sa langue, mais il est sur ma liste de livres à lire. Le dernier roman de Polina Panassenko, A voix haute, parle aussi du silence, des béances que l’histoire laisse dans nos vies, des silences que l’on subit, de ceux que l’on brise et de ceux que rien ne viendra achever. Nos livres sont très différents, mais je crois et j’espère qu’ils peuvent toucher les mêmes personnes.

Je ne saurais pas déterminer si Marie-Hélène et Lola Lafon m’ont influencée ou comment elles ont guidé mon écriture. Il se trouve que je les ai citées une fois qu’on me demandait quels écrivains j’aimais parce que j’avais, heureux hasard, posé 2 livres de l’une sur un livre de l’autre dans le bazar de ma bibliothèque. Comme bien d’autres, elles m’ont montré ce qu’on pouvait construire avec des mots. Elles m’ont libérée d’une idée de ce que devait être un livre en suivant pourtant des trajectoires très différentes.





Amandine Agić, D'un pays qui n'existe plus, L'Olivier, août 2026, 160 pages, 18,50 euros








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