Ananda Devi : « Il faut des gestes extrêmes, sublimes et fous, pour enraciner la mémoire. Et une continuité dans la transmission pour éviter la rupture. » (Chronique d’un royaume perdu)


C’est au cours de ses recherches pour son doctorat d’anthropologie, sur une minorité indienne de l’île Maurice, qu’Ananda Devi rencontre les habitants d’un village isolé au sud de l’île. Ils lui expliquent qu’ils descendent de deux uniques familles, l’une blanche, l’autre noire. L’autrice a porté pendant quarante ans cette histoire avant de se lancer dans cette grande fresque qui raconte la vie de cette famille sur quatre générations. La quatrième de couverture affirme la place particulière de ce roman dans son œuvre en le qualifiant de « geste littéraire le plus libre et le plus fou ». Quand on connaît l’histoire de l’île Maurice et l’œuvre de l’autrice, on comprend que cette présentation n’est pas exagérée. Il s’agit bien de l’aboutissement de tout son travail littéraire sur son île auquel elle a su donner une portée universelle.
« Tu me pardonneras d’avoir pleinement usé, voire abusé, du droit du conteur. De préférer, à l’inflexibilité du réel, une autre manière de dire. »
Ananda Devi a déjà utilisé la fiction pour aborder les questions de l’esclavage et de l’engagisme, elle s’est déjà attaquée à l’endogamie et au mythe de la nation arc-en-ciel, mais dans cette uchronie, comme elle définit elle-même ce roman, elle s’engage dans l’écriture de l’histoire de son île pour en souligner les tabous fondateurs : le racisme et le métissage. Elle détisse ainsi les différentes histoires communautaires, encore traversées par des conflits mémoriels, afin de mieux tisser celle de la République de Maurice. S’attaquer à l’écriture de cette histoire de tous est encore une gageure car c’est dire le métissage, l’esclavage, les responsabilités de chacun, notamment celles des colons esclavagistes.
Le choix de la plantation de canne à sucre comme espace originel n’est pas anodin. Tout commence bien dans ce lieu de la colonisation et de l’esclavage. Tout comme la terre de l’île, l’histoire de sa population est marquée par le sucre qui « depuis toujours, avait été extrait du corps des hommes, et sa douceur du sel de leur sueur et du fer de leur sang ». Comme son illustre voisin de Ferney, Ananda Devi rappelle que c’est à ce prix-là que l’on mangeait du sucre en Europe : « la production du sucre dans cette colonie est liée aux corps gratuits chargés d’engrosser la terre. Sucre et douleur sont les mamelles qui nous ont tous nourris ». Le point de départ de l’histoire de l’île est indéniablement celui de l’esclavage, de la violente déshumanisation subie par une partie de la population et infligée par l’autre, de sa souffrance irrémédiable de l’impossible retour :
« ce voyage impossible vers les terres d’Afrique ou la Grande Île, le voyage à rebours qui éveillerait la mémoire éclatée et remplirait les vides que ce passage à néant avait créé en eux tous : vide d’une ascendance qui s’étendait sur des générations ; vide des traditions qui jadis avaient enrichi le quotidien ; vide des langues qui avaient roulé sur leur langue comme un roucoulement de colombe ; vide, surtout, de cette liberté qui leur aurait permis de marcher en avant sans s’arrêter, avec l’horizon pour seul but et la fatigue du corps pour seule barrière. Tous ces vides qui s’étaient creusés en eux et qu’ils voudraient toujours combler sans jamais y parvenir. »
Le processus de l’abolition a lui aussi laissé des traces. Il a été prolongé pour ne pas pénaliser les planteurs. L’étape intermédiaire de l’apprentissage représente « encore des années avant de mériter, plus que le statut d’hommes libres, celui d’hommes, tout simplement ». Les colons ont alors trouvé une voie détournée pour obtenir une main d’œuvre à moindre coût : ils ont engagé des volontaires de la péninsule indienne. Les conditions de travail et de vie sont similaires à celles des esclaves mais les engagés ont pu garder leur identité, leur langue et leur religion et retrouver leur liberté à la fin de leur contrat. À l’heure de la transformation économique de l’île et de son indépendance, cela a facilité leur ascension sociale, d’autant que le communautarisme a été entériné : « les barrières identitaires se consolident et se figent, fragmentant la population. Pas seulement en fonction des origines géographiques, mais également des religions, des langues, des castes, des couleurs ». Le racisme sous-jacent s’entend dans la langue parlée – « malbar lascar tourkin mazambique ti kong sintok » – mais reste socialement implicite : « Si on ne prêtait pas l'oreille à ce vocabulaire de mépris et de sauvagerie, on ne le connaîtrait pas en lisant les comptes-rendus historiques. Et surtout, personne n'oserait les prononcer à haute voix face à tous, dire aux gens, voilà comment on vous méprise, voilà comment on vous transforme en sous-hommes ». La littérature permet de creuser ces failles, de descendre dans les profondeurs de la société mauricienne.
« Ils seront beaux et grotesques à la fois, comme ces êtres hybrides qui contiennent toutes les vertus et tous les vices. »
Le récit de l’histoire des habitants du Bouchon commence au commencement, celui du domaine de Dumontais. Mme Dumontais y commet le péché originel, « il y en a toujours un à la source des vies humaines. C’est ce qui rend les hommes faillibles ». Elle a trois enfants avec un de leurs esclaves, le Vieux Bouc, « aura de fécondité », qui engendre également trois enfants à une esclave nommée Félicité. Dumontais finit par apprendre que ceux qu’il considérait comme ses enfants et à qui il a donné son nom sont ceux de son esclave. Il les chasse ainsi que ceux de Félicité. Ils s’installent au fin fond de la propriété et se marient entre eux. Si Dumontais, considère ce métissage comme une souillure, Willy a conscience que « les couples qu’ils forment, jaillis de l’ombre, bravant les interdits, auront une signification dans l’histoire mythique de l’île », car ils représentent la genèse du peuple mauricien : « ce n’est pas un seul sang, mais tous les sangs de l’île qui coulent en nous ». Cette affirmation est certainement encore provocante aujourd’hui et pas uniquement à Maurice : « Pour une goutte, une seule goutte, qui ne pardonne pas, qui ne pardonnera jamais, peu importe combien de générations plus tard. Ne l'oublie pas, Virgine. Il te faudra nier cette histoire de sang pur pour combattre l'ennemi le plus vicieux de notre temps » car « la couleur-reine créera[...] de génération en génération des barrières plus souvent que des ponts, réveillera[...] des préjugés plutôt que le partage ».
Le multiculturalisme est également intrinsèquement lié à l’histoire du peuplement de l’île. Il et illustré lors du mariage de Raymond, le créole, et de Magritte, la fille d’un planteur voisin, qui se fait au Bouchon, en mélangeant les traditions. Magritte est en sari et ils font le kari disan des tamouls mais aussi le cochon des catholiques, le poisson des hindous et le biryani des musulmans. Mary donne la saveur finale à ces mets venus d’ailleurs avec les herbes de l’île : « c’était bien l’île et ses brassages intempestifs qu’elle exprimait ainsi ». Cet événement représente l’exemple parfait de l’hybridité consubstantielle de l’île : « Ce mariage au Bouchon serait la première véritable occasion pour toutes les communautés (sauf la blanche, évidemment) de se réunir et d’entrevoir cet avenir possible, sans doute utopique ». Ananda Devi inscrit ainsi sa chronique dans les pas du poète mauricien Malcolm de Chazal et de son roman Petrusmok dans lequel il donne une dimension poétique mais aussi politique au mythe de la Lémurie, théorie pseudo-scientifique élaborée par Jules Hermann, en 1927, d’un continent englouti dans l’Océan Indien, la Lémurie, dont on verrait encore les traces dans les montagnes, sculptées par les géants. Le dernier chapitre du roman d’Ananda Devi, qui s’intitule « Lémurie », fait référence à ce mythe :
« la roche magmatique, bleue indigo, la plus présente sur l'île et dans les eaux littorales où la lave jadis coulée s'est solidifiée en masses aux couleurs changeantes selon la lumière et le temps. Des vagues les ont sculptées en haute forme lamellaires. On dirait des géants ou des dieux noyés surveillant les abysses qui les entourent et qui préviennent les hommes et les femmes de la tribu, pourtant bons nageurs, de ne pas s'aventurer plus loin. C'est ainsi qu'ils se sont mis à les adorer et à faire de la pierre leur divinité ».
Ce rapport fusionnel mais aussi poétique avec l’île permet de s’inscrire réellement dans l’île. Ananda Devi a nommé cette communion physique avec la nature de l’île, l’« élan vert » dans la nouvelle « Les immortelles » de son premier recueil de nouvelles, Solstices. Il anime plusieurs de ses personnages féminins mauriciens. On le retrouve chez les habitants du Bouchon :
« Le goût de l’air a une épaisseur huilée. Mary passe la langue sur ses lèvres, tente d'en reconnaître les composants. Camomille, citronnelle, menthe sauvage, ciboulette, énumère-t-elle ; mais autre chose aussi, une drogue pure, du chanvre enlacé à l’haleine même de l'île. Cela leur donne des visions, des accès de panique ou de fou rire. Des cratères cachés s'ouvrent à leurs pieds. Ils ont parfois l'impression d'effleurer des dimensions hors du temps et de l'espace en tendant la main. Ils lèvent les pieds pour ne pas y tomber, franchissent des gouffres qui n'existent que dans leur imagination. »
Mylène finit par se fondre dans le paysage au milieu de ses choux fleuris, elle devient un « tertre fleuri et vert », est « vêtue d’une fine robe de verdure et de toiles d’araignée », « des fleurs s’ouvraient aux pieds de Mylène. Un papillon se posa sur sa tête. Une abeille sortit de sa bouche ».
Le conteur possède également cette capacité à voir au-delà du temps humain, à s’intégrer à l’univers :
« Tout comme je surplombe l'espace, je surplombe aussi le temps. Et je comprends que ces dimensions que nous percevons ne sont pas les plus importantes. Je vois des strates superposées qui se prolongent au-delà du mémorable. Je vois l'infini du vivant, pour autant que le vivant englobe le minéral, car la terre est vivante, la pierre est vivante, la lave est vivante, et leur pensée est infiniment vivante. L'infini du vivant qui traverse l'espace et notre pitoyable temps d'existence. »
L’écriture mythique et poétique n’a pas pour autant pour objectif l’idéalisation.
« Il faut la patience de fourmi du chroniqueur pour reconnaître les événements qui comptent. Les véritables causes et les véritables conséquences. Ne pas non plus laisser de côté les ombres et les fantômes, qui ont aussi leur rôle à jouer. »
Les personnages du roman sont emblématiques des Mauriciens dans leur hybridité, leur lien poétique à l’île mais également dans leur opacité d’êtres humains. Le conteur dit avoir entendu les histoires qu’il raconte, dans le ventre de sa mère. Il est également nourri de celles de l’autrice. Le lecteur croise ainsi plusieurs personnages de ses autres récits, comme s’ils faisaient tous partie de cette vraie histoire de Maurice, celles des failles, de l’hybridité, des monstres. Alceste rappelle le Doktor du Sari vert, Magritte la jeune fille du recueil de L’Ambassadeur triste, qui visite un temple avec sa mère et qui danse avec Shiva. Sidney voit Joséphin en rêve – comme l’autrice elle-même – et le narrateur affirme que « des années plus tard, un pêcheur nu a vraiment existé dans les environs, qui est entré dans la légende. On le nommait Josephin le fou, ou Zozefin-foucka, et il allait à la pêche, le soir, nu comme un ver. (...) Mais c’est une autre histoire... », celle du roman Joséphin le fou. Lila, la femme indo-mauricienne du camp des engagés pourrait être une sœur des narratrices emmurées de Moi, l’interdite (2000) et de Pagli (2001). Enfin, Virgine semble porter l’espoir de la Sara du Jour des caméléons, celui de la renaissance de l’île après le cycle de la destruction.
Cette chronique porte donc toutes les histoires de Maurice, celles du racisme, du communautarisme, de la violence, elle donne à voir ce qui est invisibilisé mais le conteur précise que son unique message serait celui de rejeter la vengeance qui « n'a jamais été une consolation ni une réparation. Juste la continuité de ce cycle de violence qui a fait de nous tous, humains, les esclaves de notre nature ».

Ananda Devi, Chronique d’un royaume perdu, Grasset, août 2026, 464 pages, 24 euros


