Mascare : « Je ne souhaite pas être un étendard, je ne porte pas la mémoire de tous les harkis, de tous les humiliés, j’ajoute ma pierre à l’édifice » (Belgazou)
- Johan Faerber

- il y a 1 jour
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C’est sans doute l’un des plus grands chocs littéraires de cette saison sinon de ces dernières années : avec Belgazou, son premier texte qui paraît chez Corti, Mascare signe une véritable déflagration. A mi-chemin entre l’enquête personnelle et l’investigation généalogique, Mascare fore la mémoire des siens, celle d’une petite-fille de harki qui porte le poids de « la déjà vieille guerre des années 60, 1960 ». Au cœur d’un pays déchiré par l’extrême droite, Mascare convoque dans une phrase d’une rare puissance un pays qui ne sait pas regarder en face son passé colonial. Bref texte, impression maximale : pour parler de ce qui marquera indéniablement, Collateral ne pouvait manquer de partir à la rencontre de cette jeune autrice promise à un bel avenir.
Ma première question voudrait porter sur la genèse de votre remarquable et fulgurant premier texte, BELGAZOU qui vient de paraître ces jours-ci chez Corti. Comment vous est venu le désir d’écrire sur votre expérience personnelle et autobiographique, celle d’une petite-fille de Harki qui, née en France, porte le poids de « la déjà vieille guerre des années 60, 1960 » et qui vit, comme le dites si bien, dans « un pays qui ne sait pas se regarder en face », à savoir dans un véritable « bain toxique » ?
Mon idée est de sortir la mémoire coloniale de la famille biologique. De la même manière qu’on parle aujourd’hui de culture du viol, je cherche à faire entendre les mots de la culture de l’empire. Je veux sortir de la maison familiale, de l’album photo pour créer le cadre de la responsabilité collective. Cette histoire est la nôtre, pas la mienne. Comme le dit Baldwin : “Nous sommes capables de supporter un lourd fardeau une fois que nous avons découvert que ce fardeau c'est la réalité et que nous renonçons à chercher l'impossible” Ca y est nous y sommes. Porte. Porte-le avec moi ce fardeau, portons ensemble.
Y a-t-il eu un événement particulier ou une lecture qui a provoqué ce souhait de convoquer « les fantômes d’Algérie » dans ce livre spectral où, écrivez-vous encore, « les fantômes poussent comme les poils » ?
Je ne souhaite pas être un étendard, je ne porte pas la mémoire de tous les harkis, de tous les humiliés, j’ajoute ma pierre à l’édifice. Je porte l’absence, le trou, je ne suis pas à la recherche de la racine comme on parle d’une racine pour une dent, je suis le trou laissé par la carie qu’on a essayé de soigner. En ce moment l’extrême droite tente de séduire un électorat varié, les harkis en font partie. Avec ce texte j’essaye de faire rempart au mensonge. Je parle de la guerre et de la peur. Je ne suis pas dans l’Histoire, l’Histoire est faite pour une petite partie de l’humanité, celle qui se sent à l’aise chez les notaires. L’Histoire c’est les harkis bourgeois qui ont eu le choix et qui regrettent l’Algérie française, ceux qui avaient quelque chose à gagner. Moi je suis héritière du vent, il n’y a pas de titre de propriété pour les vents. Je fais partie de celles et ceux qui n’auraient pas dû survivre comme le dit Lorde. Belgazou est la trace de ce qui a été et qui ne laisse pas de trace, parce qu’il faut méthodiquement effacer les preuves pour continuer à faire marcher l’empire. L’empire français est toujours efficace économiquement et les archives de la guerre d’Algérie sont toujours sous scellés. Par contre, les vents et les peuples savent. Je suis vraiment attachée à cette connaissance, nous savons de la même manière que les fleurs savent fleurir et faner, les poils savent pousser.
Enfin, comment avez-vous choisi le titre de votre livre, BELGAZOU : comment est née cette bête dont vous dites : « J’ai cru que pendant des années Belgazou était une bête imaginaire, une créature qui sortirait de mon esprit » ou encore « une bête qui me permet de gémir » ?
Belgazou c’est un petit nom inventé, un surnom. Colette l’écrivaine, appelait sa fille comme ça. Ma mère a deux prénoms, un prénom algérien, Dali, et un prénom français, Colette. J’aimais bien la sonorité de ce mot, Belgazou, et je ne connais que deux Colettes, ma mère et l’écrivain. Ce nom ne renvoie à rien dans la réalité, Belgazou c’est un petit nom d’oiseau comme on dit. Je donne beaucoup de surnoms aux gens que j’aime, des épitaphes, des noms in- ventés, c’est un geste d’amour. Belgazou est un geste d’amour.
Pour en venir au cœur de BELGAZOU, il convient d’évoquer sans attendre la place que votre texte consacre à la question de la place des Harkis dans la société française mais aussi dans l’Algérie contemporaine : une place qui est niée, comme un trou social qui oblige à répéter : « Harkis. Harkis. H.A.R.K.I.S. » Dans de très fortes pages, vous clamez : « Je viens d’un peuple traître » tant s’impose une forme d’exclusion absolue et de violence inouïe d’une double discrimination des deux côtés de la Méditerranée puisque, comme dit, « Ils étaient les ennemis faciles, ennemis de tous, ils ont été piégés de tous, ils ont péri. » Ma question ici sera double : s’agissait-il pour vous dans BELGAZOU d’évoquer de manière sensible et donc sensorielle par cette histoire familiale douloureuse une véritable généalogie de la souffrance qui n’est jamais écoutée et presque jamais prise en charge par aucun discours ?
Pour l’Histoire les Harkis ont trahi l’Algérie, la machine dialectique coloniale a bombardé cette idée et nous vivons dans l’écho de cette bombe. Quand je dis « Je viens d’un peuple traître », tout de suite on pense traître à l'Algérie, et moi je dis, non, mon peuple a trahi la mort, il a trahi le récit imposé, mais il n'a pas trahi l'Algérie. Mon grand-père était un berger, ma grand-mère était proche des milieux de cabaret, et nous n’avons pas de matériaux mémoriels pour convoquer nos ancêtres, la mémoire populaire passe par les gestes, mon grand-père je le revoie cueillir des figues, toujours emprunter les chemins les plus sinueux, aux abords des lotissements. Nous n'avons pas de mots, ce n’est pas ma culture, nous avons les figues et les tambours. La graphie, le mot écrit pour moi vient d’abord de l’acte notarial, c’est un outil dans l’empire, la france est un pays administratif parce que c’est un ancien empire, c’est un pays où le papier tue exproprie, condamne. Quand je fais de la littérature je ne veux pas occulter cet héritage de l’usage des mots.
Enfin, s’agissait-il pour vous de convoquer une réflexion plus large sur l’impossibilité, dans cette souffrance, de trouver sa place dans une société qui vous refuse, dans une histoire des dominés ?
Notre place est sûrement proche de la flamme du soldat inconnu. C’est la même logique, comment faire accepter la guerre ? Comment faire passer l’idée que les corps et les âmes sont sacrifiables ?
Ce qui frappe dans BELGAZOU, c’est la manière dont votre écriture s’organise autour d’un véritable trou de connaissance et de reconnaissance que votre écriture cherche à approcher : c’est comme si votre texte luttait contre l’histoire officielle, contre ce qu’elle se refuse à dire puisque, comme vous l’écrivez, « Et c’est un trait particulier de mon peuple, mes massacres viennent d’Algérie, mais je n’ai pas d’images ». Votre texte chercherait ainsi à restituer ce qu’on ne connaît pas, et ce qu’il est encore interdit de connaître autrement que par les émotions et les sens qui sont en avance sur les documents officiels. Est-ce cela aussi cette figure presque mythologique de Belgazou, c’est-à-dire une puissance surnaturelle, fantastique qui cherche à proposer un savoir sensible du monde des harkis qui dépasse l’historiographie convenue ?
Je ne sais rien des Harkis, le “monde sensible des harkis” ne m’est pas accessible, et je crois que ça n’existe pas “Les harkis”, sensiblement, il y a une personne puis une autre puis une autre, il faut sortir du groupe factice, les gens ne vivent pas les choses de la même manière. J’aime aller vers ce que Ursula K Le Guin nomme la fiction-panier, c’est-à-dire, la fiction se fait le réceptacle d’un ensemble hétérogène, disparate, mystérieux, ne pas chercher la simplification du réel, être à l’écoute de la moindre variation. Je sors de la construction aristotélicienne, il n’y a pas de héros sur terre, il y des gens qui font des choses. Je parle de la France, je suis née ici et je comprends très bien ce qui se passe ici. Il y a des gens qui désobéissent à des ordres donnés, des gens qui se retirent et d’autres qui périssent et toujours il y a des graines d’avoines qui nous regardent en poussant. Je veux un jour pouvoir passer quarante huit pages à écrire sur comment le soleil tombe sur cette graine d’avoine, et puis celle-là et puis celle-là. Je ne parle pas du monde des Harkis, je montre le trou et je comprends ce réflexe impérial qui cherche à toujours faire comprendre sans complexité. C’est une logique française qui pour moi performe son insécurité, moi je montre un courant d’air. Je montre l’air qui passe par le trou et c’est tout. Belgazou est écrit comme le processus d'ébullition, c’est de l'ébullition et de la vapeur.
Un des points les plus remarquable de BELGAZOU consiste dans ses interrogations sur l’usage de la langue et le travail que vous opérez sur la domination de la langue. Comment trouver sa langue quand on est dominés ? Comment parler, à l’instar de Spivak, quand on est subalternes et comment les subalternes parlent entre eux contre la domination ? Il s’agira pour vous de trouver votre langue pour échapper à ce français colonial et néocolonial qui fait que lorsque vous parlez à votre grand-père vous avez l’impression « que je parle comme la police » ou lorsque vous commencez votre texte qu’il est « Trop écrit ».
Est-ce dans cette perspective que votre texte se donne très vite pour échapper à une langue de la coercition comme un exercice d’auto-traduction par lequel les phrases sont dites deux voire trois fois : « Plus tard on dira qu’ils ont trahi l’Algérie libre en se battant pour la France » / « Plus tard on dira quilzont trahi l’Algéri libre en se batant pour la France. » / « Plu tar on dira kilzon trahi l’Igéri en se batan pour » pour finir par supprimer la France ?
Je ne fais pas disparaître la France, je fais disparaitre sa présence comme mots, le cerveau qui a retenu par la répétition finit la phrase tout seul. Je fais disparaitre le mot comme il est écrit dans son usage pour permettre l’apparition d’une nouvelle graphie ; c’est un peu comme quelqu’un qui serait sorti de la pièce et serait revenu avec un nouveau costume, flamboyant le costume. C’est la même idée, je veux remettre du mouvement dans la graphie.
S’agit-il ainsi par cette translation de trouver contre le français autoritaire et colonial votre
« franssé » ?
Je ne suis pas contre, je pousse comme de la mousse sur les arbres. Je donne au français une plastique qui permet de faire entendre mes gémissements, mes peines et aussi mes rires. J’aime retrouver une certaine enfance dans l’écriture, ce que je n’ai pas eu moi, c’est une enfance tendre, et je m’offre Belgazou pour le dire. Ça suffit de blesser. Il y a aussi beaucoup de naïveté à écrire avec toutes ces fautes. C’est comme un lâcher-prise, une chatouille, comme quand on se met à courir et à crier de joie en même temps.
De la même manière, s’agit-il pour vous de dénoncer, par cet intense travail sur la langue, ce que vous énoncez par ailleurs comme « une entreprise de silenciation » des Harkis que vous expliquez de la sorte : « c’est-à-dire que quelque part on les a contraints au silence puisqu’on les a… ils se sentaient dévalorisés je pense que c’est pour ça qu’ils parlaient pas parce qu’eux-mêmes se sentaient valorisés… » ?
Ce sont les mots de ma tante, c’est une citation de son entretien que je publie dans Belgazou. Les guerres tuent et abîment les vivants et les vivantes, je veux que les guerres cessent et que les peuples s'auto déterminent. Je veux qu’on arrête d’être surpris par les dommages de l’empire, le camp de Rivesaltes en France a été occupé par les démocrates espagnols, les juifs, les harkis, les guinéens, les nord-vietnamiens, et jusqu’en 2007 un petite partie du camp sera un Centre de Rétention Administrative (CRA). Je veux que cesse l’impunité et l’effet de surprise.
Diriez-vous en ce sens que BELGAZOU doit se lire comme un livre politique dans lequel est interrogé ce passé colonial que la France n’assume toujours pas ?
Je ne sais pas comment il faut lire, je sais que j’ai écrit pour que tourbillonnent les peines et les espoirs. La France au-delà d’assumer, continue de broyer des vies, reconnaître et réparer ne rapporte pas d’argent, la domination est une source économique non négligeable, voilà pourquoi elle perdure. Poser un livre chez les gens c’est une manière pour moi de les faire se sentir concernés oui, mais c’est aussi une manière de poser un geste tendre tout en même temps. J’aime que l’art soit près des objets quotidiens, le livre surtout quand il coute 12 euros peut se retrouver près d’une planche à pain, d’une télécommande, d’un dentifrice, et ça me plait beaucoup.

Un des points les plus remarquables de BELGAZOU s’impose comme sa pluralité générique. Confessionnel et narratif, le texte peut aussi, par le travail qu’il imprime au langage et par sa forme brève ressortir à un vaste poème. Mais son caractère poétique, de celle qui écrit « Je sui de sél et seu ki noré pa du survivre » et qui clame aussi bien que « Je suis de celles et ceux qui ont vécu grâce à des meurtres ratés », possède un séquençage très étroit, bref, savamment composé et dynamique retrouve l’énergie scénique du cabaret dont vous êtes issue. Avez-vous ainsi conçu BELGAZOU dans une pluralité générique qui lui permettrait un devenir plastique multiple ?
Je dirai que c’est un texte compressif, mais au sens de la pression hydraulique, les différents matériaux viennent se frotter les uns aux autres, comme dans une casserole qui chauffe. L’oralité de ce texte vient de la scène mais aussi de la radio. J’écoute la radio depuis que je suis enfant, je me souviens au collège, écouter la nuit, Max sur Fun Radio, la radio m’a toujours bercé, je pense que ce qui nourrit ma manière de dire les textes est totalement lié à ce goût pour l'oralité radiophonique. J’aime beaucoup les pièces radiophoniques, le travail sur les textes de Beckett, Cendres, les voix de Blin et Seyrig, ça m’a porté. J’aime la spectralité de l’onde, l’enveloppe de la voix qui se déploie par l’onde, ça me fascine. J’ai beaucoup écouté Radigue en écrivant Belgazou, c’est pour moi le même rapport cosmique à la présence, on déplie, on déploie par l’onde. D’ailleurs Mascare, mon nom, veut dire plusieurs choses. L’une de ces choses, Mascaret, est le mot qui désigne une vague, un courant qui se crée quand la mer rencontre le fleuve, un courant presque invisible en surface. Les courants, d’airs, d’eau, les ondes, c’est ce qui me parcourt quand j’écris.
Si BELGAZOU s’interroge en permanence sur sa manière d’écrire comme une poétique en mouvement permanent, il n’oublie pas de formuler également de formuler des parallèles avec d’autres pratiques artistiques, notamment la peinture, rupestre en particulier : « L’écriture rupestre est le témoin hurlant d’une absence définitive. » Est-ce qu’il s’agirait là également d’une possible définition de cette écriture du trou qui est la vôtre et qui pourrait ainsi définir BELGAZOU ?
J’ai passé sept ans à écrire une thèse sur la poétique de l’écriture de Gabily, j’ai développé un goût immodéré pour regarder et fabriquer de la littérature en mouvement. Chez Gabily, le texte gonfle, explose, c’est volcanique, moi je suis plus proche de la buée, je crée une chaleur plus hammam je dirai :) Je cherche à faire entrer par les pores dilatés de la peau une conscience collective. S’en suivra un bon gommage pour faire tomber les peaux mortes… J’adore les peintures rupestres, les rochers sont peut-être nos premiers livres. Il fut un temps où écrire était un acte sacré, comme le hammam, puis l’écriture est devenue une arme de puissance, le hammam non.
Enfin ma dernière question voudrait porter sur les influences qui ont été les vôtres au moment de la rédaction de BELGAZOU. Si on pense à Rester barbare ou La Grande méthode de Louisa Yousfi, on peut aussi regarder du côté des dédicataires dont la liste se donne avant votre texte : « Audre Lorde, Link Wray, la famille K et N, La Commune de 1871, James Baldwin, Ratus, encore la famille K et N ». Quel sens donnez-vous à cette liste et à quel degré les uns et les autres, écrivaine, musicien, intimes, événement et écrivain ?
J’imagine tout le monde au hammam, ou bien sur les barricades, ou bien à un bon concert de rock, ou bien dans une grotte préhistorique en train d’enregistrer une émission de radio en direct. La liste est une litanie, un petit groupe de présences qui permet de dresser une cartographie comme un territoire intérieur sur lequel Belgazou gambade. J’ai appris récemment par une amie que Mars 1871 était aussi la date du premier soulèvement algérien contre la colonie. J’aime l’idée de cette correspondance comme une résonance. Il faut lire cette liste comme quand on regarde les étoiles, c’est une carte du ciel. La liste est aussi comme une chose rassurante au fond de votre poche. Un petit caillou troué avec lequel on joue tout en écoutant une conversation se faire. C’est un rite intérieur, secret, mystérieux et très précis. Quand j’écris je pense à cette liste, je lui dédie mes mots. J’écris par amour, parce que je suis profondément heureuse de vivre et que chaque jour m’enchante, l’amour et les étoiles c’est pareil.

Mascare, Belgazou, José Corti, mars 2026, 48 pages, 12 euros


