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Camille Ruiz : « Lorsqu’on est assignée à la classe des femmes, on est d’abord une femme, et un chien est d’abord un chien » (Un chien arrive)

  • Photo du rédacteur: Johan Faerber
    Johan Faerber
  • il y a 1 jour
  • 14 min de lecture

Camille Ruiz & Ziggy (c) José Corti
Camille Ruiz & Ziggy (c) José Corti


Avec Un chien arrive, Camille Ruiz signe un des livres parmi les plus importants de ces dernières années. Paru aux éditions José Corti, ce livre se présente comme une enquête autour de Camille Ruiz et de son chien si singulier, Ziggy avec lequel elle tisse dans son quotidien brésilien un lien affectif très fort. Loin de se limiter à un exploration de la relation maîtresse-chien, cet essai, qui est aussi une prospection biographique, dévoile une odyssée intime de l’espace, de la féminité et de l’animalité dont la force se puise dans la mesure du propos. Un livre clef de notre temps que Collateral ne pouvait se dispenser en sonder en compagnie de son autrice le temps d’un entretien.

 

 

 

Ma première question voudrait porter sur la genèse de votre très beau texte, Un chien arrive qui vient de paraître chez José Corti dans la collection « Biophilia ». Comment vous est venu le souhait d’écrire sur Ziggy, votre chien que vous décrivez d’emblée dans sa singularité, « anormalement grand, haut sur pattes, pour un golden retriever, le museau trop allongé, les oreilles trop longues, tirant vers le flat-coated, peut-être » ? Y a-t-il eu une lecture en particulier, qu’il s’agisse de Chiens de Mark Alizart ou encore des travaux de Donna Haraway notamment sur les espèces compagnes que vous citez, qui a pu susciter le désir d’écrire sur Ziggy ? Enfin, comment avez-vous choisi le titre, Un chien arrive : en quoi était-il nécessaire pour vous d’associer l’espèce canine à un verbe de mouvement, et d’irruption événementielle ?


J’ai commencé à écrire sur ou avec Ziggy dès le tout début de notre vie commune, même si l’idée du livre n’a pris forme que bien plus tard. Tout commence avec la notation, qui constitue le cœur et la préparation de ce qu’on pourrait appeler « mon journal intime », bien qu’il ne soit pas construit par datation journalière, mais plutôt par prises de notes éparses que je retravaille ensuite, et bien qu’il ne soit pas vraiment intime, puisque je le publie en ligne. Avant Ziggy, il y a ce rythme d’écriture auquel je m’astreins depuis plusieurs années déjà : à chaque fin de mois, je rassemble mes notes et je les réécris. Alors, bien sûr, quand Ziggy arrive, il imprime ses motifs, une nouvelle mélodie sur ce rythme qui le précède, et l’envahissement que représente son individualité nerveuse, son corps et ses besoins de chien dans mon quotidien se traduit déjà dans l’écriture.

Il faut dire que c’était une période particulière. Le Brésil, où je venais de déménager pour rejoindre mon compagnon, était violemment plongé dans la pandémie, qui y a fait plus de 700 000 mort·es, j’étais sans emploi salarié pour la première fois de ma vie d’adulte, je ne parlais pas un mot de portugais. Bref, j’étais un peu perdue, et j’avais un bébé chien fou qui s’agitait dans tous les sens et poursuivait mes mains et mon regard. J’ai commencé à rassembler une bibliographie de livres sur les chiens, avec comme vague projet de profiter de ce temps de transition pour élaborer un projet de recherche, peut-être une thèse. Mon compagnon m’avait conseillé L’Animal que donc je suis de Derrida, une amie m’avait offert Chiens de Mark Alizart pour mon anniversaire, j’ai commencé à lire Donna Haraway, tout en cherchant des romans ou des récits autobiographiques de cohabitation avec un chien. Mais je ne faisais pas encore de lien direct entre mes notations à propos de mon quotidien avec Ziggy et ce que j’envisageais comme un projet « légitime ».

Rétrospectivement, je crois que je camouflais derrière ce projet de recherche mon désir d’écrire, que j’avais besoin d’un prétexte, de balises psychiques pour mon rapport obsessionnel au chien. C’est en lisant deux livres que quelque chose a commencé à se déplacer : Derrière la baignoire, de Colette Audry, découvert par hasard au milieu d’une liste de livres sur les chiens, et Afterglow: A Dog Memoir, d’Eileen Myles. Ce sont deux textes très différents, mais chacun assume à sa manière un désir d’écriture entrelacé dans la présence du chien, ils n’ont pas peur de parler d’un chien en particulier, de dire en quoi il était lui-même, et d’aller chercher dans les contradictions de cette relation, dans ses joies et ses violences. Myles écrit : « Each writer is required to write a dog story », puis, dans une note de bas de page : « You do it too, writer, don’t be shy! » Cet encouragement a fait son chemin au fil des relectures ; je l’ai pris au sérieux, ou je me suis petit à petit désaveuglée au fait que j’étais en train d’écrire un livre sur Ziggy, qu’il était le centre à la fois clair et mystérieux de tout ça.

Quant au titre, il est intervenu très tard, lorsque le livre avait atteint sa forme finale et qu’il fallait absolument en trouver un. Pendant tout ce temps, le manuscrit s’appelait Ziggy !. Je ne parvenais pas à le modifier, comme si le geste d’appeler le chien et le texte était le même. J’ai demandé de l’aide à mes éditeur·ices, ainsi qu’à mes proches. Finalement, une proposition de mon frère, qui écrit lui aussi, s’est imposée. Il m’avait soufflé Mon chien arrive, mais je voulais éviter le possessif, alors : Un chien arrive. Finalement, c’est parfait : c’est ce que je ressens quand je perds Ziggy de vue et que je le vois débouler d’un bosquet ou du détour d’un chemin pour me rejoindre. C’est chaque fois un chien, il est toujours nouveau, jamais tout à fait familier. Et quelque chose m’arrive aussi, à chaque fois, comme si nous étions toujours en train de nous arriver l’un à l’autre. Il est une force agissante, et non un miroir ou un réceptacle, il vient défaire une certaine fixité du monde.

 

 

 

Pour en venir au cœur d’Un chien arrive, votre propos se concentre sur l’exploration patiente du lien sinon de l’intense relation que vous tissez, jour après jour, avec votre chien. Un lien fondé sur la découverte de l’animalité qui, écrivez-vous, constitue une manière d’« être mise face à une attention étrangère, qui vous entraîne ». Car Ziggy devient un véritable foyer d’interrogations existentielles : une question philosophique à lui seul puisque, développez-vous également, les animaux « viennent souvent, par leur présence charnelle ou symbolique, questionner une frontière : entre domestique et sauvage, entre le foyer et l’extérieur, entre la fidélité et la liberté, la douceur et la violence, l’amour et la domination, entre le monde des vivants et le monde des morts, entre ce qui nous est propre et ce qui nous est commun ».

Ma question ici sera double : en quoi s’agissait-il pour vous de sonder cette « place particulière et ambiguë » du chien dans nos vies pour reprendre votre formule ? Enfin, si, dites-vous encore, il apparaît « Difficile de penser les chiens sans les appareiller à des vies ou pratiques humaines », en quoi Un chien arrive décrit aussi bien l’apprentissage de ce qu’est un chien que l’apprentissage d’arriver à soi : une manière de biographie canine mais aussi d’autobiographie oblique ?


Avec le recul, je ne sais pas si j’ai quelque chose à dire sur les chiens en général. Il y a mille manières de vivre une vie avec un chien, de se rencontrer. C’est bien un livre sur Ziggy, en tant qu’il est quelqu’un, et que nous sommes ensemble, même s’il y a bien sûr du chien générique dans Ziggy, et dans ma vision de Ziggy, qui en tant que golden retriever est une généralité sur pattes, tout en étant extrêmement individué, lui-même avec sa tête, ses airs, ses manières. C’est une tension intéressante, et j’ai fait des détours par d’autres chiens, réels, rêvés, littéraires, cinématographiques pour la dire, car la relation n’est pas une bulle hermétique, elle se construit dans le temps et dans le monde, avec les autres. Aussi, mes rencontres, mes lectures, mes souvenirs font partie intégrante de ce lien.

J’ai avancé dans l’écriture avec une grande prudence. Influencée par mes lectures en zoopoétique, au départ je voulais à tout prix éviter de symboliser mon chien, je voulais dire son milieu, la manière dont il existe, plutôt que ce à quoi il renvoie. Mais comment, avec du langage ? Il faut accepter de composer autour de l’aporie. Les mots n’appartiennent pas au monde de Ziggy, il faudrait pouvoir écrire un texte d’odeur, de variation de vent et de lumière, est-ce possible ? De plus, Ziggy n’était pas seul dans la plaine à humer l’air du soir, j’étais à côté de lui, en train d’écrire ou de penser à écrire. Ce que l’on peut toucher, c’est la relation telle qu’elle est en train d’être vécue. Donna Haraway part du principe qu’aucun être ne préexiste à la mise en relation. Et quand on commence à réfléchir à partir de cette unité, on se rend compte à quel point elle est ramifiée, comme elle s’étend dans les corps et dans le monde, dans les temporalités, comme elle commence avant elle-même. Qui suis-je pour symboliser mon chien mais aussi, qui suis-je pour prétendre ne pas le faire ? Aussi, toute biographie que j’aurais pu écrire de Ziggy aurait nécessairement été, dans le même temps, une autobiographie, car il me faut comprendre ce que je vois en lui, que je m’observe en train de l’observer, jusqu’à arriver à ce petit vertige où le « je » et le « il » tanguent, se mélangent comme des couleurs.

Vraiment, je ne sais pas ce que je pourrais dire d’une possible place du chien en général : quel chien et dans la vie de qui ? Beaucoup d’autres personnes plus qualifiées que moi peuvent écrire là-dessus, avec les outils de l’anthropologie, de la sociologie, de l’éthologie peut-être. Mais qui d’autre allait écrire un livre pour essayer de comprendre Ziggy ?

 

 

 

Puisque, écrivez-vous, « Je crois que nous avons besoin de toute une vie pour apprendre qu’un chien est un chien, et ce qu’est un chien », il apparaît qu’Un chien arrive s’impose comme un livre politique. D’emblée, chien et maîtresse sont liés puisque « Ziggy et moi, au contact l’un de l’autre et de l’espace public, allions devenir tous deux une sorte de chienne à six pattes ». Ziggy devient un opérateur politique de la mise en évidence de la vulnérabilité féminine dans l’espace public puisque, à plusieurs reprises, des hommes vous exposent de la sorte comme vous le racontez. S’agissait-il ainsi pour vous d’écrire avec Un chien arrive un livre politique qui propose, en partant de l’animalité de Ziggy, un point de vue écoféministe renouvelé ? Est-ce ainsi qu’il s’agit d’entendre votre réflexion suivante : « Je sais que la féminité n’a rien à voir avec le corps que l’on habite » ? En quoi Ziggy permet-il d’accéder à une conscience politique, à rebours de vos expériences passées selon lesquelles « Je ne crois pas politiquement à ce que je ressens » comme vous l’écrivez encore ?


Je ne crois pas avoir écrit un livre particulièrement politique, même si bien sûr, et c’est un truisme, la politique est partout, on ne l’évite pas, en particulier lorsqu’on est attentif·ve aux corps, aux pratiques de l’espace public, au soin. À mon sens, des chercheuses comme Carol J. Adams, notamment dans ses travaux sur la politique de la viande, ou plus récemment Kaoutar Harchi, à propos du continuum entre la domination exercée par l’Occident sur les animaux et celle exercée sur les peuples colonisés, ont fait des contributions bien plus notables pour le champ théorique et militant.

J’envisage plutôt ce texte comme une longue rêverie autour des premières années de la vie avec Ziggy, tissée d’intuitions, de pistes, de questions, qui naturellement touchent à ce que signifie avoir un corps classé comme féminin dans l’espace public.

La question du féminin est pour moi, comme pour beaucoup, intimement compliquée : depuis l’enfance, essayer de se reconnaître dans les catégories de « fille » puis de « femme », et dans les prescriptions qui y sont attachées, n’a rien d’évident. Lorsque je me promène seule avec Ziggy, dans des espaces désertés, je me sens me « dé-féminiser » : je suis mal habillée, je me salis, et je n’ai pas honte car je suis absorbée dans notre relation, attentive à lui, à ses mouvements, à sa lecture de l’espace, je ne suis plus une jeune femme en train de marcher. À l’inverse, dans des espaces plus fréquentés, sa présence « m’extra-féminise », elle décuple les interactions et les remarques sexistes qui nous sont adressées. Cela m’a surprise, car ces situations me ramènent brusquement à un ordre social. Nous nous rendons mutuellement visibles : Ziggy parce qu’il est accompagné d’un corps lu comme féminin, moi parce que je suis accompagnée d’un grand chien. Les gestes, attitudes et remarques nous englobent toujours tous les deux, elles sont souvent anodines, mais, examinées de près, elles révèlent comment nos conditions se répondent et se surimpriment, féminisant et animalisant nos deux corps dans un même mouvement. Lorsqu’on est assignée à la classe des femmes, on est d’abord une femme, et un chien est d’abord un chien. Ce sont des conditions qui, à certains endroits, entrent en résonance.

Je ne dirais pas pour autant que Ziggy me permet d’accéder à une conscience politique sur ce point, car nombre de mes lectures féministes précèdent notre vie commune. Mais il est vrai que sa compagnie me donne l’expérience d’une intersection que je ne connaissais jusqu’ici que théoriquement.

Par ailleurs, sur le plan intime, je me suis rendu compte en écrivant ce texte que Ziggy m’aidait à trouver une manière d’habiter le corps féminin que j’ai depuis ma naissance, à trouver avec lui une forme d’entente. Mais cela ouvrait une sorte de pente dans le récit de notre proximité, que je voulais éviter : celle d’un imaginaire naturalisant, essentialiste, comme s’il existait une affinité secrète entre femmes et animaux, ou un retour au « naturel » par l’animal. Il existe tout un courant féministe qui soutient cette idée, avec lequel je suis en profond désaccord. Pourtant et malgré moi, ces images circulent, elles traversent mes structures mentales. C’est pour tenter de clarifier cette tension que j’écris : « Je ne crois pas politiquement à ce que je ressens. » S’il existe une proximité entre femmes et animaux, elle tient plutôt à certains points de rencontre dans leurs conditions sociales, à la manière dont iels ont été, et sont encore, approprié·es et exploité·es.

Tout cela pour dire que ce sont des enjeux que mon texte rencontre et effleure, dans la mesure où ils nous arrivent, à Ziggy et à moi, et nous débordent. Cela me fait repenser à votre expression, dans la question précédente : je parlerais moins d’un « apprentissage d’arriver à soi » que d’un apprentissage de « passer par soi » ; un passage, et non une finalité, pour tenter de comprendre ce que nous devenons avec (le becoming-with d’Haraway) et dans quelles configurations collectives.

D’ailleurs, il y a d’autres aspects politiques que la relation met à jour, par exemple dans la manière qu’a Ziggy de me faire sentir les effets de la ville, de l’urbanisme, comme on trouve très peu d’herbe ou de terre nue dans les grandes agglomérations françaises, par contraste avec Brasilia, ou encore le fait que son odorat me révèle des usages cachés des espaces ; déterrant des objets, de la nourriture, des excréments, il me dit aussi : voilà comment cet espace est vécu, habité, pratiqué, par d’autres êtres humains, d’autres espèces animales, même lorsque ce n’était pas « prévu pour ».

 

 


Un des points les plus remarquables d’Un chien arrive consiste puisqu’il s’agit de « presque un pacte autobiographique » une exploration continue et renouvelée du monde qui vous entoure. On pourrait même dire que, porté par une inquiétante étrangeté, Un chien arrive peut se lire comme un nouvel arpentage d’un quotidien et d’une proximité qui se lisent sous un jour neuf. Le chien permet enfin de savoir, proche et autour de soi, ce qu’est le réel qui entoure comme à la découverte d’un nouvel espace sensible, comme si tout venait à s’animer, Ziggy qui, à la fois, « réveille la maison hantée » ou qui permet, à rebours de Rousseau, par exemple de réévaluer la question de la promenade en soulignant non uniquement les attraits mais aussi bien les pièges : « Notre promenade laisse peu de place au songe : elle est pleine de menaces, d’attentions, de coordinations sous forme de jeux, de restrictions, qui ne cessent de solliciter, de guider et d’interrompre le flux de ma pensée ». En quoi ainsi Un chien arrive vous permet d’explorer un nouveau rapport à l’espace, vous qui dites « Je crois que nous sommes trois, peut-être quatre : Ziggy, l’espace, notre relation et moi » ?


Oui, c’est une des idées qui s’est imposée pendant l’écriture : la compagnie de mon chien reconfigure mon rapport à l’espace, le rend instable, pluriel. Contrairement à nous, les chiens appréhendent le monde principalement par les odeurs, et si l’on accepte de se laisser guider par l’un d’entre eux, on commence à remarquer, principalement par la vue, des choses qui nous ont été suggérées ou révélées par d’autres sens que les nôtres. Ziggy passe de longues minutes à renifler un buisson : je m’ennuie, j’observe la forme des feuilles, la manière dont elles se détachent les unes des autres. Je me mets à imaginer ce que mon chien sent, d’autres chiens ou chats, peut-être, qui ont laissé leurs traces olfactives. L’objet « buisson » devient autre, c’est un peu comme si mon chien me révélait l’existence d’un second buisson, caché sous celui que je croyais appréhender pleinement. Par moments, ce sont des visions fugaces, comme des glitchs, des choses que l’on sent confusément que l’on n’aurait pas dû voir, car elles ne concernent pas le monde nous sommes censé·es habiter. Et plus la cohabitation se prolonge, plus notre rapport à l’espace se désindividualise, devient relationnel en ce qu’il est affecté, contaminé par la relation.

Je trouve intéressant à ce titre que vous convoquiez l’inquiétante étrangeté, car le double en est une problématique centrale. La proximité avec un chien peut être vécue comme une expérience de dédoublement, non seulement de l’espace, mais aussi de notre corps, familier et étranger à la fois. Même lorsque je ne suis pas physiquement avec Ziggy, une part de mon rapport à l’espace continue de fonctionner avec lui : je marche seule dans la rue, je remarque la nourriture au sol, je m’en écarte par réflexe, sachant qu’il s’y précipiterait. Ou bien, j’éprouve un plaisir étrange face à la vision d’un grand champ, d’une étendue vide. J’imagine mon chien y courir, mais c’est presque comme si j’avais envie d’y courir moi.

Le double peut aussi offrir une forme de protection, comme si nous avions un corps de rechange. D’ailleurs, la compagnie de Ziggy réactive en moi un désir très enfantin : celui de partir à l’aventure, d’explorer toutes les herbes hautes accompagnée d’une créature, comme dans le jeu Pokémon. En ce sens, je me promène aussi avec l’enfant que j’étais, et tous les espaces finissent par se superposer.

 

 


Ma dernière question voudrait enfin porter sur la forme même de votre livre et son caractère polygénérique. Autobiographique, Un chien arrive est aussi une canigraphie qui raconte la vie d’un chien mais qui aussi plonge son exploration canine dans un bain bibliographique. Ontologique, phénoménologique, sémiologique : est-ce que ces trois qualificatifs permettent, selon vous, de rendre compte de votre démarche si singulière ? Entre attentions et affections, si Un chien arrive cherche à « Explorer la manière dont vivre avec un chien interpelle, sollicite, dévie, modifie l’attention », pourriez-vous encore qualifier votre texte d’enquête ouverte ? Quels sont les modèles qui ont pu irriguer votre écriture ? On peut penser à Maggie Nelson : est-ce le cas ?


Je n’avais pas pensé ce texte en ces termes, mais c’est vrai qu’il y avait une volonté de croiser des lignes, des registres, de ne pas privilégier un cadre ou une méthode en particulier, mais plutôt une forme de mise en équilibre entre le monde et la relation tels qu’ils sont vécus, dans l’expérience, dans l’observation, mais aussi dans et avec les textes, et dans le domaine des signes, des souvenirs et des rêves.

Effectivement, j’ai lu Maggie Nelson et je suis sensible à sa manière de créer des échos dans l’agencement du texte. Il y a aussi un livre découvert à peu près à la même époque qui m’avait beaucoup impressionnée par l’inventivité et l’efficacité de sa structure, et par sa manière de mettre sur le même plan ce qui relève du récit de soi et ce qui relève d’un rapport culturel collectif à une œuvre, une idée, une théorie : Dans la maison rêvée de Carmen Maria Machado. Triste tigre de Neige Sinno (qui cite d’ailleurs le précédent) me semble aussi un exemple remarquable d’intelligence du fragment, ainsi que d’honnêteté et de lucidité dans la recherche d’une forme juste. Et pour son sens de la restitution des scènes, de ce qui y grésille et s’y suspend, Ordinary Affects de Kathleen Stewart, que je cite à plusieurs reprises, a également compté. De manière plus générale, mon désir d’écrire doit beaucoup à Proust, à cette idée qu’on peut vivre et exercer une forme d’observation, par accumulation de signes trouver les choses cachées dans les choses, les associations secrètes.

Oui, j’aime bien le mot d’enquête, surtout si on l’entend comme « en quête », cela permet de penser le texte comme un mouvement plutôt que comme un compte rendu. Elle est effectivement ouverte, dans la mesure où je me suis autorisée de nombreux détours, des rapprochements entre des éléments qui, peut-être, n’auraient pas dû être reliés. Je propose un chemin possible parmi d’autres. Parmi tous les livres racontant un chien, pourquoi avoir choisi un tel, plutôt qu’un tel ? Pourquoi faire intervenir Winnicott, ou encore Ordinary Affects, qui, même s’il contient quelques chiens, ne leur est pas consacré ? Il y a une part d’arbitraire, presque dévorante, dans un livre en train de s’écrire, dans ce qu’il absorbe, ou laisse de côté.

Un chien arrive essaye d’avancer dans un équilibre très délicat, sûrement imparfait, mais quelque part cela me plait que les choses tremblent, qu’elles tiennent ensemble parfois de manière précaire. C’est assez juste par rapport à notre manière de nous connaître et de nous comprendre, Ziggy et moi, et c’était la forme que demandait ce livre qui lui ressemble.

 

 


Camille Ruiz, Un chien arrive, José Corti, « Biophilia », février 2026, 192 pages, 21 euros



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