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Emmanuelle Lambert : « Ma conscientisation féministe est venue progressivement à partir de souffrances de femmes que j’aimais » (La Meilleure)

Photo du rédacteur: Johan Faerber
Johan Faerber
il y a 14 heures
15 min de lecture

Emmanuelle Lambert (c) Stock
Emmanuelle Lambert (c) Stock


Si beau et si sensible : tels sont les mots qui viennent à l'esprit après avoir refermé le nouveau récit d'Emmanuelle Lambert, La Meilleure qui, en cette rentrée, paraît à La Maindonne. A partir d'archives photographiques personnelles, l'autrice sonde avec empathie et pudeur le lien affectif encore actif qui la lie à Maïra, sa meilleure amie. "La Meilleure", qui fournit par ailleurs littéralement l'un des meilleurs titres de cette rentrée, présentera ainsi le portrait de cette amitié mais plus largement, de photos en photos, la peinture d'une génération adolescente au début des années 90 et la naissance d'une conscience féministe. Chambre claire, boîte noire de notre époque : il n'en fallait pas davantage à Collateral pour aller à la rencontre de l'autrice de l'une des plus belles réussites de l'année.





Ma première question voudrait porter sur la genèse de votre très beau et si sensible nouveau texte, La Meilleure qui vient de paraître aux éditions lamaindonne. Comment est né chez vous ce souhait d’écrire un récit qui, partant de photographies personnelles et intimes, restitue votre amitié avec « Maïra, prononcez Ma-hi-ra, accent sur le premier « a » » ? S’agissait-il d’un livre de commande qui est arrivé au moment même où vous-même commenciez à explorer une voie plus autobiographique, vous qui, d’emblée, dites : « J’ai commencé ce livre en voulant écrire sur l’amitié. J’avais sagement choisi des photographies évoquant ma meilleure amie, mais au fur et à mesure, les photographies ont pris le dessus, tout s’est mélangé » ? Vous-même qui aviez déjà travaillé la matière des archives, notamment littéraires, dans Aucun respect, votre précédent roman, comment avez-vous abordé cette fois des archives familiales, familières ?

 

J’ai d’abord été contactée par David Fourré, qui dirige les éditions lamaindonne, une belle maison d’édition d’art spécialisée dans le livre de photographie, très réputée dans son domaine. David avait lu mes livres par l’intermédiaire de ma soeur Magali, photographe et plasticienne, et il y avait repéré mon intérêt pour les photos, toujours présentes et jamais reproduites - c’était juste avant que je fasse mon livre sur Colette, où, pour la première fois, j’écrivais à partir de reproductions de photographies.

Il venait de créer une collection de littérature avec Guillaume Geneste, l’un des plus grands tireurs de photographie de France, qui a travaillé avec d’immenses photographes et qui est l’un des derniers à travailler à la fois le numérique et l’argentique dans son laboratoire La Chambre noire. Tous deux sont de vrais amoureux de littérature et voulaient travailler sur la double écriture texte-images. Ils ont placé leur collection, baptisée « ripostes et ricochets », sous le patronage de l’écrivain et photographe Denis Roche, dont Guillaume avait été le tireur, et pour qui ils ont une admiration intense (moi aussi). Donc j’étais plutôt flattée à l’idée de travailler avec des artisans de si haute volée ! Et ce d’autant plus que Marie-Hélène Lafon venait d’inaugurer la collection avec son récit Une autre vie.

Mais un point me contrariait : l’identité de la collection, c’était les photos de famille, et ça ne m’intéressait pas ou plus. J’avais déjà évoqué ma famille dans Le Garçon de mon père (Stock, 2021), et j’avais l’impression de n’avoir plus rien à dire d’intéressant sur la question. Il fallait « ouvrir », et David a accepté d’étendre l’idée de famille à autre chose que la famille de naissance. J’ai quand même mis du temps à trouver mon sujet. Je voulais travailler sur la construction de l’amitié, et j’ai d’abord sollicité plusieurs amis, mais ça ne marchait pas. Quelque chose résistait. Tous m’avaient envoyé des photos intéressantes, émouvantes, issues de leurs archives personnelles, mais je tournais autour de mon blocage sans parvenir à le comprendre. Alors j’ai laissé tomber quelques mois, en me disant que ça allait peut-être revenir : l’écriture c’est quand même beaucoup de procrastination, en tout cas pour moi. C’est du temps perdu nécessaire.

Quand j’ai rouvert le fichier avec les photos, celle que ma meilleure amie Maïra m’avait envoyée, celle où l’on ressent la douleur de l’exil à travers un portrait de famille pris à l’aéroport de Buenos Aires, m’a prise à la gorge. En réalité, j’avais mon sujet sous les yeux depuis quasiment toute ma vie : mon sujet, c’était elle, et notre lien si long, si important et si présent que je ne le voyais quasiment plus. J’ai donc glissé de l’amitié en général à « la meilleure amitié », et me suis mise en quête de nouvelles photographies.

C’est vrai que j’ai une longue relation avec les archives, puisque j’ai commencé très jeune à travailler sur des archives littéraires, quand j’ai connu l’Imec (Institut Mémoires de l’édition contemporaine), où je suis d’abord allée consulter les archives de Jean Genet, avant d’y être embauchée pour travailler avec Robbe-Grillet, toutes choses que je raconte effectivement dans Aucun respect (Stock, 2024).

Ce rapport aux archives, à la trace ne m’a jamais quittée, et j’ai toujours adoré ce matériau que j’ai eu la chance d’explorer en travaillant sur de nombreuses expositions littéraires, du côté de la production ou du commissariat. A l’intérieur des fonds d’archives, ce qui me bouleversait n’était presque jamais les manuscrits ou les correspondances, qui sont pourtant d’un intérêt incontestable pour la science ou la curiosité, mais les archives « de rien du tout ». Les petites choses qui n’étaient pas nécessairement destinées à construire la postérité : les mots laissés sur la table, les morceaux de carnets déchirés avec des tentatives de titres ou de brouillons, les images de communiant, les faire-part de naissance ou de décès, les bulletins scolaires, les billets de train, de bateau, les moyens de communication disparus (les pneumatiques !) ou en voie de disparition (les fax), les petits dessins mal fichus de gens qui ne savent pas dessiner, etc. En gros, le low cost ! Et parmi ces archives, bien sûr, les photographies prises par des photographes amateurs : ratées, mal cadrées, difficiles à dater. Je les aime parce que dans la mesure où elles ne peuvent vraiment pas prétendre à la qualité d’oeuvres d’art, elles traduisent surtout une intention, un geste intime chez la personne qui les a prises. Ce qu’elles disent en silence, c’est du sentiment. C’est notre point d’humanité commune, sans la médiation du langage.

J’ai donc abordé ces archives familières en appliquant ma méthodologie issue de la fréquentation des lieux d’archivage et des expositions : en ratissant les centres de ressources qui, ici, n’étaient pas des institutions mais des personnes ! Car je suis mauvaise archiviste pour moi-même, je ne garde que très peu de choses. J’ai donc mené mon enquête avec un sérieux papal, toute pénétrée de rigueur : je suis allée chez ma mère, chez les parents de Maïra, chez Maïra, chez mes amies du lycée… exactement comme si j’étais allée à la bibliothèque d’Harvard ou à la Bnf. Et ensuite j’ai appliqué la méthode que j’avais employée pour Sidonie Gabrielle Colette (Gallimard, 2022) : je me suis interdit d’écrire avant d’avoir sélectionné, dans la récolte débordante et désordonnée obtenue chez les uns et les autres, les photographies destinées à ouvrir chaque chapitre, car l’écriture devait provenir du sentiment provoqué par l’image.

Je vous avoue que ce mélange de fermeté méthodologique et de joie foutraque (revenir sur les lieux de l’enfance, plonger dans les archives personnelles de gens que j’aime était quand même une expérience sentimentale) m’a beaucoup amusée, stimulée, remplie d’une énergie vivante et tout à fait inattendue. Et tout le monde s’est prêté au jeu avec une confiance et une générosité rares, ouvrant les portes, acceptant les yeux fermés de devenir un sujet transformé par l’écriture, Maïra en premier lieu - qui est, elle, une archiviste prolifique, formée par l’anthropologie, la sociologie, et conservant tout comme beaucoup d’enfants issus de familles exilées.

 

 

 


Pour en venir sans attendre au cœur de La Meilleure, ce qui frappe c’est combien ce livre sur l’amitié, qui d’emblée se demande « C’est quoi, une meilleure amie ? », s’il est un très beau portrait de votre amie Maïra s’offre aussi comme un double portrait, un autoportrait à contre-jour de vous-même, en ombre portée. Vous y racontez, photo après photo, décennie après décennie, votre lien si fort à votre amie mais aussi bien votre vie, la manière dont elle se tisse au point qu’on peut parler d’un double portrait au sens où vous vous présentez avec votre meilleure amie comme « Un duo de deux petites-filles intraitables ne doit jamais être sous-estimé ». Diriez-vous ainsi que La Meilleure est une auto-photo-biographie à double voix même si une seule prend la parole à l’image de l’épigraphe de Leïla Guerriero qui se dispute la propriété du livre : « Toi, tu trouves que c’est le mien ? » Est-ce que vous diriez de ce récit qu’il porte témoignage de ce que vous nommez ici « une identité paradoxale » ?

 

Le point de départ c’est en effet le lien, non seulement sa nature, sa puissance mais aussi le fait qu’il s’est construit dans la durée : nous nous sommes connues à l’âge de 6 ans, avons fait toute notre scolarité jusqu’au Bac dans la même classe, et ne nous sommes jamais quittées. Le duo, c’est ça, et je me disais en grandissant que quand même, pour nos profs et même, d’une certaine manière, pour nos familles et nos amis, ça ne devait pas être si simple parfois - d’autant que nous nous sommes construites et liées, aussi, par un certain nombre de refus ou de manifestations de caractères, disons, pas toujours faciles ! L’identité paradoxale, c’est qu’au fond, si je repense à mon passé, ma meilleure amie est toujours là. Impossible de penser à ma vie sans la lier à la sienne.

Essayer de décrire ce lien revenait, comme vous le dites, à égrener les moments forts qui l’ont construit, mais, évidemment, depuis mon point de vue : qui ont construit mon sentiment pour elle telle qu’il était dans le passé, et tel qu’il se reconstruisait en écrivant. Au fond, pour répondre à votre question sur le double portrait, à partir du moment où Maïra était très présente, je l’étais nécessairement aussi mais d’une manière implicite, évidente, et presque pas intéressante je crois. Faire mon portrait ne m’intéresse pas du tout, ce qui n’est pas forcément contradictoire avec l’idée d’écrire un livre trempé dans l’autobiographie. A partir du moment où on comprend qu’on peut dire « je » sans nécessairement « parler de soi », on est beaucoup plus à l’aise avec ça. Vous pouvez écrire « je » et disparaître dans ce  que vous écrivez, et vous pouvez écrire de manière impersonnelle et que le livre hurle votre narcissisme, ou votre complaisance.

Donc ce qui m’importe n’est pas ma personne, c’est très précisément le comment : comment les autres m’ont construite, me construisent ou, parfois, me déconstruisent, parce que c’est ça qui rend vivant. Et elle, c’est mon autre principal depuis l’enfance : je sais où je suis si je peux me penser en rapport avec elle. C’est ce que veut dire la phrase dans le chapitre final : « j’ai l’âge que j’ai parce qu’elle l’a aussi ». D’ailleurs, quand je faisais lire les chapitres du livre à Maïra, ou quand je lui montrais les maquettes, je disais : « notre livre ».

C’est aussi pour ça que, pour ouvrir le livre, j’ai choisi une citation extraite du livre admirable de Leila Guerriero, L’Appel (Rivages, 2025) : c’est un livre que Maïra a traduit, une enquête faite d’articulation entre le souvenir, le témoignage, l’histoire, la déformation par l’écriture, et la réalité. Et qui, donc, pose quelque chose de très fort sur la mémoire collective de la dictature argentine (ce qui par ailleurs recoupe l’histoire personnelle de Maïra, et a donc donné un processus de traduction très intense et passionnant à observer). J’aime beaucoup l’idée qu’un livre puisse devenir une entité collective. Il me semble que plus il est personnel et plus il peut le faire - regardez comment sont lues aujourd’hui Christine Angot, Annie Ernaux, ça confirme que plus c’est intime, et plus ça peut s’étendre, se propager, se partager, pour finir par exploser chez les générations d’après, et s’imposer comme une évidence.

Maintenant que l’écriture est, si j’ose dire, retombée, je sais que le livre ne fait pas vraiment notre portrait : il s’agit plutôt du portrait d’un sentiment. C’est d’ailleurs la seule chose dont je sois à peu près sûre. Le reste appartiendra aux lecteurs.

 

 

 

Portrait d’une amie, autoportrait en contre-jour : La Meilleure sait également se présenter comme le portrait d’une époque, celle des années 1980 mais aussi des années 1990, où au contact des photos se révèle autant de périodes révolues mais aussi autant d’hommages comme lorsque vous évoquez notamment l’enseignement que vous avez reçu en banlieue. En quoi pourrait-on ainsi lire La Meilleure à la fois comme un instantané d’époque mais surtout finalement comme un portrait de groupe : générationnel ?

 

Je l’espère, oui, parce que ce qui m’intéresse, c’est l’incarnation. Je tente vraiment non pas de décrire, mais de montrer (comme disait Colette, de « voir »), c’est-à-dire de faire surgir les époques en les faisant remonter à travers la peau, les yeux, les oreilles, de replonger dans la perception sensorielle du monde. C’est aussi ce que permet la photo : c’est immédiat. Ça ressuscite.

Par ailleurs, je voulais vraiment éviter la monotonie d’un livre qui n’aurait reproduit que le duo d’amies. Je cherchais à retrouver ou à revivre le mouvement qui nous porte de l’enfance, où la perception du monde est floue, indistincte et pourtant très violente dans les sentiments, à l’âge adulte : ça voulait dire, retrouver les lieux, les trajets, les longues heures de vie des enfants, la socialisation progressive, l’importance croissante des autres, tout ce à quoi on se heurte sans bien savoir ce que c’est, et qui s’impose peu à peu, en nous faisant ce que nous sommes. A partir de là on fait le tri, et il se trouve que dans mon tri, il y avait du bon : le lieu où nous avons grandi, en banlieue, son cadre plutôt paisible, un peu à part, et l’école publique qui m’a permis d’avoir une vue sur le monde élargie parce qu’elle accueillait non seulement une grande variété de classes sociales, mais aussi beaucoup d’enfants issus de l’immigration récente. Et c’était bien, et ça m’a faite ce que je suis, et je considère que c’est une chance. Dans le moment de repli individuel catastrophique que nous vivons aujourd’hui, c’était important pour moi d’exprimer cette gratitude envers une société où ça circulait encore, où on pouvait se frotter aux autres et à leurs différences. Je ne dis pas que tout était facile pour tout le monde, et suis bien consciente que mon milieu social rendait les choses évidemment bien plus aisées pour moi. Mais on respirait et, si on en avait un peu de curiosité, on pouvait s’ouvrir à des personnes très différentes de nous, ce qui est tout de même plus intéressant que rencontrer ses propres clones à l’infini.

Alors je ne sais pas si c’est un portrait de groupe générationnel, ça me plairait vraiment que ça le soit, car dans notre construction personnelle il y a, me semble-t-il, ce moment fondamental à l’adolescence où, si on a la chance d’avoir rencontré les bonnes personnes, on peut enfin dire « nous ». Mais j’espère surtout que ça traverse le temps, ou la date, et qu’au fond le générationnel rejoint quelque chose qui le dépasse. Il y a une petite chance, dans la mesure où j’ai tenté de faire revivre, plus que l’époque, la pulsation de l’époque dans un cerveau d’enfants puis d’adolescente, puis d’adulte. Non pour la regretter, pas pour en éprouver de la nostalgie, mais vraiment, pour la ressusciter dans le sentiment. Dans un sentiment universel. Parvenir à ça, ce serait vraiment bien.

 

 


Un des aspects les plus remarquables de La Meilleure est aussi la dimension photosensible de l’écriture. Une écriture presque sentimentale, qui tire des photos leur caractère le plus touchant. Ou pour reprendre la célèbre distinction de Roland Barthes dans La Chambre claire cherche avant tout à cerner le punctum de la photo, ce qui touche et ce qui point, et non pas le studium de la photo, c’est-à-dire sa restitution plus objective. Est-ce à partir de ce type de distinctions que vous avez choisi les photos que vous évoquez et que vous convoquez en illustration, vous qui dites « On ouvre une boîte de photographies, mauvaises et mal cadrées, tout s’engouffre. Le plus banal, le plus quotidien, saute au cœur » ?

 

Absolument. Comme je le disait tout à l’heure, je suis revenue de chez les unes et les autres avec plein de photos de travail stockées dans mon téléphone, et le plus long a été de choisir les dix photographies pour le livre, ce qui correspond à peu près au calibrage de la collection (même si les éditeurs étaient très souples sur ce point). C’était un peu comme faire ce que je n’ai jamais réussi à faire : un album photos. J’ai longtemps été extrêmement maladroite, et j’en ai gardé une fascination durable pour les gens qui savent faire des choses de leurs mains. J’aime particulièrement les scrap books, où les gens archivent des photographies, des cartes postales, parfois des objets, parfois des petites fleurs, ils agrémentent et construisent leur souvenir en légendant à la main, font de belles reliures : je pense bien sûr aux albums de famille, mais aussi, par exemple, aux albums de Marguerite Yourcenar, conservés aux Etats-Unis, et qui sont déments ! Je suis complètement nulle pour ces trucs là. Mais grâce à ce livre, pour lequel je travaillais avec les meilleurs (les livres de lamaindonne sont vraiment des splendeurs), j’allais enfin pouvoir le faire ! C’était très excitant, et ça m’incitait à pousser assez loin cette idée de la beauté du banal, de la modestie de la trace, qu’on met dans un écrin royal, ce qui renforce sa puissance. Ça a été particulièrement perceptible au moment de la fabrication du livre, où je suis allée confier les photos à Chloé Geneste à La Chambre noire : ces images, à l’origine mal conservées dans des boîtes à chaussures, des enveloppes de l’administration fiscale ou des pochettes en plastique, ont été stockée au coffre fort, puis traitées pour la meilleure reproduction possible en fonction du format et du papier du livre, avec un soin et une respect infinis. J’avais l’impression que mes petites images étaient les princesses d’un jour, comme si elles avaient été des photographies inédites de Gisèle Freund ou de Robert Doisneau ! C’était formidable.

Mais en amont, face au trop de photographies, la question était celle du tri et donc du critère de sélection. Pour développer l’idée dont nous parlions précédemment, je ne voulais pas que ce tri soit lié à un plan intellectuel du livre ; je ne voulais pas présupposer de ce que j’allais écrire. Il fallait que les photographies me le dictent, par leur puissance, par leur simple présence, et c’est ce que j’ai fait : je les ai alignées les unes à côté des autres, et j’ai laissé parler l’intuition. Petit à petit, j’ai eu ma ligne de 10 photos, les unes à côté des autres sur l’écran, comme une ligne mélodique : je pouvais enfin écrire.

J’ai travaillé à partir de mes photos de travail numériques. Puis, alors que le livre était presque terminé, je suis retournée chez les unes et les autres pour, cette fois-ci, prendre les originaux dont nous avions besoin pour fabriquer le livre. Et ce retour m’a amenée à récrire des chapitres, parce qu’il a modifié mon sentiment en le confrontant au leur, à leur peur que les photos soient perdues, à l’anecdote qui ressort, à l’émotion qui surgit face à une personne disparue. Nous reconnaissions une émotion partagée. Bien sûr, cette expérience commune, c’est je crois très précisément le punctum barthésien que vous évoquez.

Je ne pensais pas particulièrement à Barthes en choisissant les photos, mais je lui suis reconnaissante de m’aider à comprendre pourquoi je les ai choisies. Et donc, notamment, pourquoi un livre sur mon amie s’ouvre, non avec une photo de nous deux, mais avec un portrait de mon vieux chien.

 

 

Enfin ma dernière question voudrait porter sur la dimension féministe de La Meilleure. Votre récit est aussi un récit de formation ou comment peu à peu vous vous dites « rattrapée par votre genre », c’est-à-dire de ruptures amoureuses en divorce vous prenez conscience de la nécessité d’une vision féministe de l’existence. Vous dénoncez ainsi la toxicité d’une certaine vision de la passion, vous qui écrivez « cette passion si glorifiée, si explorée dans toutes les formes d’art, c’était elle, depuis toujours, c’était elle l’ennemi, l’ennemi de notre race ? » Diriez-vous ainsi de La Meilleure qu’il s’agit d’un récit politique : celui d’une féministe ?


Oui, et sans hésitation. J’ajouterais à ce que vous dites le rapport à ma mère. Le dernier chapitre que j’ai écrit est celui qui est ouvert par la photo de nos deux mères, qui ont à peu près l’âge que nous avons aujourd’hui. J’ai mis un temps fou à trouver l’angle d’écriture, j’avais en tête, constamment, la chanson de Ray Barretto, « Indestructible », qui donne d’ailleurs son titre final au chapitre – il faut toujours écouter la musique intérieure.

Au fond, j’étais prise dans la collision entre le passé et le présent, dans ce moment où on passe de « maman » à « ma mère », pour finir par aller de « ma mère » à « elle », et peut-être aussi, à « elles » : comment ont-elles fait, comment ont-elles souffert, quelles difficultés ont-elles traversées, comment nous ont-elles protégées (ou pas) ? Enfin toute une litanie d’interrogations qui ont fini par donner leur forme au chapitre et qui, toutes, remuent de vieilles questions féministes, autour de la liberté, de l’autonomie, de la sexualité reproductive, etc. Ma conscientisation féministe est vraiment venue progressivement à partir de souffrances de femmes que j’aimais, dont j’ai été le témoin direct et que j’ai fait de mon mieux pour aider : celle de Maïra, qui a vécu une relation d’emprise passionnelle épouvantable à l’adolescence, et celle de ma mère, tout aussi prise dans une passion destructrice avec mon père, dont le divorce a révélé la profondeur et la violence. Toutes deux failli en mourir, et je n’emploie pas ce terme à la légère. Moi je n’ai pas beaucoup souffert, j’ai eu de la chance, un divorce sans drame ça va quand même ! Mais la conjonction de ce divorce avec la souffrance de ma mère, ça faisait lourd. D’avoir vécu avec elles ces souffrances, et d’avoir constaté que ce type de souffrances était quand même très partagé dans ce qu’on peut appeler un peu trop rapidement « le féminin » (je pourrais parler d’autres histoires de proches, mais comme je ne leur ai pas demandé l’autorisation, je m’abrite derrière la statistique et mes lectures) m’a obligée, d’une certaine manière, à me positionner. Comme si je le leur avais dû, ayant été moi-même plutôt bien servie par le hasard. Et comme si j’avais dû combattre, en effet, ces représentations qui nous présentaient le fait de mourir d’amour, de se consumer de passion, comme une chose noble et presque enviable.

Par contre, il faut bien s’accorder ce qu’on veut dire par « politique » : j’ai les livres didactiques en horreur parce que la littérature, ce n’est pas la discussion de café du commerce, ou le point de vue de l’éditorialiste de service. Je veux lire des œuvres d’art, des voix poétiques, surtout pas des dissertations. Je déteste qu’on me dise quoi penser, qu’on m’intime d’être d’accord : donc si La Meilleure est un livre politique, ce ne peut être pour moi que de manière indirecte (Genet dirait : « oblique »). Indirecte dans le sens où il laisse la lectrice, le lecteur, penser ce qu’il veut, et ressentir ce qu’il veut. Il me semble que si on lit mes livres on aura une petite idée d’où je me situe politiquement. Mais il me semble tout aussi important que ce dernier point soit un détail, au fond, une chose accessoire. En tout cas ce ne sera jamais l’argument de mes livres, ni l’histoire que je raconterai quand je me présenterai à celles et ceux qui les liront peut-être. Je me situe ailleurs, quand j’écris. J’aspire à autre chose, à l’évocation poétique. Et j’entends bien que mes livres dépassent ma personne, me relèguent à l’arrière-plan, et même, aussi, qu’ils puissent parfois me contredire. Comme ça, ils resteront vivants, et moi aussi.

 





Emmanuelle Lambert, La Meilleure, La Maindonne, septembre 2026, 98 pages, 20 euros





 

 

 

 

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