Gwendoline Soublin : « En ce moment, on a besoin d'une littérature explosive, qui s'invente, qui réinvente » (Seuls dans la nuit)
- Delphine Edy

- 17 juin
- 23 min de lecture

Aujourd'hui, un grand entretien avec Gwendoline Soublin autour de son oeuvre par Delphine Edy.
Delphine Edy – De manière à poser un cadre, je voudrais qu'on revienne sur le contexte d'écriture de ce texte, une commande du metteur en scène, Anthony Thibault, datant de 2019, qui n'est paru qu'en 2026 aux éditions Espaces 34. Est-ce que tu veux bien nous en dire quelques mots ?
Gwendoline Soublin – Seuls dans la nuit est en effet un texte qui m'a été commandé par Anthony Thibault, le directeur artistique et metteur en scène de la compagnie La Nuit te soupire. Avec Anthony, on s'est rencontrés grâce au dispositif Jeunes textes en liberté, un comité de lecture qui valorise les écritures contemporaines. Il y a quelques années maintenant, deux années de suite, ils avaient sélectionné deux de mes textes. Anthony a eu une rencontre forte avec mon travail et il a souhaité me passer commande d'un texte. Parmi les textes sélectionnés à l'époque par Jeunes textes en liberté, il y avait Vert territoire bleu, une sorte de dystopie, un texte de facture assez classique avec des scènes, des personnages mais qui inventait une langue poétique atomisée par des radiations suite à une catastrophe nucléaire. Il avait donné envie à Anthony de me proposer d'explorer le registre de la science-fiction à travers le sujet de la rencontre avec un.e extraterrestre, des extraterrestres. Toute excitée, je lui ai dit oui et on s'est mis au travail. Et puis, assez rapidement, j'ai dit à Anthony que cette histoire d'extraterrestre, si on souhaitait la créditer sans s'en moquer, risquait vite de tourner au carton-pâte. Alors, tout en gardant la dimension qui touchait Anthony – la rencontre avec l'altérité, avec une forme de vie qu'on ne connaît pas, avec laquelle on ne peut pas converser – j'ai proposé un pas de côté. Je dis « on » parce qu'on a pas mal fouillé les choses ensemble, au départ, pour la documentation. Après, j'ai pris ma liberté, comme toujours.
DE – Ce texte, c'est l'histoire d'une femme, plus exactement du quotidien de cette femme, Nour, 55 ans, aide à domicile en milieu rural, qui enchaîne les visites chez les personnes âgées et accumule les kilomètres en voiture. Dès qu'on entre dans le texte, on sent l’effet d'accélération dans la langue, jusqu'à une forme d'automatisme qui rappelle le début de Spécimen (Espaces 34, 2023) : « On pèse, on pose, on tape, on colle ». Et puis, il y a cette espèce de flux, de flots de paroles qui coulent, au début, sans ponctuation, avec un marqueur anaphorique qui rythme le tout : ce il y a, qui serait un peu ta manière à toi de dire et redire il était une fois. Comment as-tu pensé, construit l’énergie de ce début ?
GS – En fait, quand il a été question de travailler sur cette rencontre avec l'altérité absolue, une présence extraterrestre, lumineuse, très vite il m'est apparu que si je voulais faire naître l'extraordinaire, il allait falloir poser comme base la solidité de l'ordinaire, et qu'il ne pouvait pas y avoir de fantastique sans, a contrario, de l'ultra-routine, de l'ultra-concret. C'est la définition bête et méchante du fantastique. Donc, ça me paraissait évident qu'il fallait faire une entrée dans cette histoire qui soit très pragmatique, très sociologique, sur-sociologique même, afin de décortiquer une journée de travail, un quotidien, des gestes, les gestes de ce quotidien, qui sont des gestes de chaque minute, chaque heure, chaque kilomètre, où une journée se déplie par une série d'actions. Ce il y a vient pointer un réel, comme s'il réappuyait sur le réel en permanence avec ces trois mots magiques ; c'est vrai qu'ils peuvent évoquer un peu il était une fois, mais ils ne seraient pas un « il était une fois » magique, merveilleux, onirique, mais un il était une fois qui devient une façon d'exprimer du concret : une situation. Et l'expression de ce réel va autoriser ce qui va surgir à la fin de cette première journée du lundi qui est la déconstruction du concret pour aller vers l'insaisissable.
DE – Absolument ! Ce récit du quotidien est effectivement doublé d'une dimension analytique de l'univers que fréquente cette femme, de la société qui est la nôtre, et c'est moins une sociobiographie, qu’une biosociographie, avec sa dimension d’étude descriptive des réalités et des faits sociologiques au travers de la vie d’une femme ordinaire. Je pense à la manière dont tu rends présente la radio – entre les actualités, l'Irak en particulier au début, ou les tubes musicaux –, mais aussi le plan géographique, le fait que ça se passe en Champagne, dans cette région où la guerre 14-18 a laissé des traces, avec les Poilus, etc., et également la dimension sociale, le loto du samedi, la vie communale, la manière dont se tissent les relations entre les gens. Cette dimension sociographique revendiquée est particulièrement réussie.
GW – L’expression de cet ultra-ordinaire était d'autant plus une intention que, pour moi, il était impossible de rencontrer la plus forte altérité possible, sans proposer la plus forte « normalité ». C'est parce qu'il y a du très fort terre-à-terre, avec des considérations quotidiennes, dans un environnement situé et précis, que ça peut devenir métaphysique. Pour moi ici, ça va ensemble.
DE - C'est un peu aussi le parti pris que tu as pris dans Spécimen, que tu écris quatre ans plus tard, non ? Et c'est intéressant, parce que ça commence à faire quelque chose qui fait esthétique, me semble-t-il, dans la manière dont tu fais évoluer ton écriture.
GS – En tout cas, c'est vrai que Seuls dans la nuit a été vraiment un moment assez cardinal dans mon chemin d'autrice. Il y a quelque chose que j'ai rencontré dans la réflexion sur ma propre langue, la structuration du récit, le mélange et l'hybridation des genres, qui, ensuite, a créé l'impulsion vers les textes suivants. Et peut-être que par la suite, j'ai exploré encore plus loin.
DE – Cette écriture plurielle se déploie sur différents niveaux, avec différents points de vue, au cœur d’identités démultipliées. Ce flot-flux dont je parlais, va jusqu'à ce que j'ai perçu comme une première décompression qui survient dans la langue et sur la page, une première perte de contrôle, juste avant de plonger dans le sommeil (p.15). C'est la première fois qu'on voit le texte petit à petit se disloquer. Et puis, deux pages plus loin, c'est la deuxième décompression, l'éclatement dans le ciel, qui apparaît sur la page sous la forme de bulles, d'ampoules, de ballons – je ne sais pas – tout ça en même temps peut-être. Et ce graphisme ne joue pas seulement avec les blancs sur la page et la disposition des mots ; le graphisme se fait dessin, littéralement, et tu le pousses jusqu'à son propre effacement : on n'a plus que des petits points éparpillés qui ne dessineraient pas une forme si on les reliait. C’est la rencontre, mais la rencontre avec quoi ? Parce qu'en fait, tout va rester assez flou.

GS – Il me semble qu'il y a plusieurs niveaux, là aussi. J’aimerais bien faire un tout petit retour en arrière pour préciser comment la recherche s'est faite autour de ce texte, parce qu'il y a eu des moments très importants de découverte qui m'ont aidée à construire cette histoire. Au tout début, partant sur le postulat de la rencontre avec l'extra-terrestre, des lumières dans le ciel, je me suis très rapidement retrouvée sur le site du GEIPAN, Groupe d'Études et d'Informations sur les Phénomènes Aérospatiaux Non identifiés, un groupe extrêmement sérieux en lien direct avec le Centre National d’Études Spatiales, la NASA française. Sur ce site sont répertoriés des cas de rencontres documentées de gens qui ont vu quelque chose. Et les cas sont classés du plus improbable au plus probable. Des choses qu'on ne réussit pas du tout à expliquer, aux choses qu'on réussit à expliquer, parce que, soit il y a eu un lâcher de ballons ou de lanternes chinoises dans le ciel, soit la personne était par exemple altérée par des drogues ou l'alcool ou les médicaments, soit la météo avait créé telle condition qui fait qu'on voit surgir une étrangeté vérifiable dans le ciel, etc. A contrario pour les cas les plus improbables, il y a toujours plusieurs témoins, on a tout vérifié et, pourtant, on ne sait pas ce qui s'est passé. Il persiste un « impensable ». Dans ces témoignages, j'ai découvert des choses assez bouleversantes, je dois dire. Car, une fois qu'on dépasse le ricanement, l'ironie en fait, on se retrouve face à des gens pour qui, après l'événement, la vie bascule. Il peut y avoir une sorte de rejet vis-à-vis de la famille, du village où on habite. Il y a beaucoup d'histoires d’agriculteurs qui se retrouvent isolés parce qu'ils racontent. Des gens qui sont complètement bouleversés par ce qu'ils ont vu et qui, ne sachant pas ce qu'ils ont vu, sont comme décentrés, délocalisés en dedans d'eux-mêmes. Certains développent même des symptômes, de l'insomnie, de l'hypersomnie, ils ne mangent plus, ne parlent plus. Et ça, ça m'a vraiment touchée parce que ça m'a permis de reconsidérer qu'évidemment, et comme toujours, on a affaire à des humain.es qui font l'expérience d'une véritable rupture de croyance, de sens - et cela n'est pas risible. Et puis j'ai lu Théorie des événements extraterrestres d'Arnaud Esquerre (Fayard, 2016), qui est sociologue et directeur d’études à l’EHESS. Dans ce livre, il a analysé des témoignages de gens qui disent avoir vu quelque chose dans le ciel. Et il parle d'un phénomène que je trouve très intéressant : dans tous les témoignages, ce sont toujours des gens qui sont dans leur routine, qui font des choses banales. Et puis, d'un coup, il surgit un phénomène extraordinaire qui rompt avec la « normalité » et qui semble provoquée par le hasard. Pour Esquerre, ce n'est pas tellement l'événement en lui-même qui est intéressant et va opérer une métamorphose, une défaillance, un choc chez le témoin. Ce qui va causer un profond bouleversement, c'est la soustraction à la perception. C'est-à-dire, l'imperception de l'événement. C'est parce que l'événement n'est plus que je suis bouleversée, que je ne m'en relève pas. Et ça, ça m'a énormément guidée. Pour Nour, qui est dans sa routine, son trivial, l'irruption de ce phénomène ne sera jamais expliqué. D’ailleurs, ça ne m'intéresse pas tellement. A priori, on comprend que c'est un phénomène lumineux qui crée des boules, qui s'éclate et qui a l’air suffisamment beau pour que ça provoque une poétique dans la langue, dans la graphie même de la page. Ça ne sera jamais expliqué, mais ce qui va bouleverser Nour dans cette histoire, c'est que c'est apparu et surtout que ça a disparu. Et c'est après cette disparition qu'elle court. Alors qu’est-ce que c’est que cette rencontre ? C'est, pour moi, une façon peut-être de dire le choc de quelqu'un qui vit un moment existentiel, métaphorique, pardon, métaphysique…
DE – Joli lapsus, révélateur bien sûr. Le fait que métaphorique t’échappe, c'est aussi une manière, je crois, de donner une forme à cette apparition, cette lumière, qui fait écho à son prénom, Nour. Cette chose, on pourrait l’interpréter de X manières différentes. Qu'est-ce que c'est qui vient faire irruption dans cette vie et l'ouvre à autre chose ?
GS – C'est ça. Et donc, ça peut être plein de choses. C'est comme un millefeuille : c'est à la fois Nour face à elle-même, qui, d'un seul coup, est comme en regard d'elle-même, face à une Nour extraordinaire. C'est la Nour de la routine qui est face à la Nour extraordinaire. C'est l'humaine qui est face à la grandeur de l'univers, de ce qui échappe. C'est le rationnel face à l'irrationnel, à la croyance même peut-être. Cette lumière devient une métaphore polysémique. C'est d'autant plus intéressant de ne pas l'expliquer, parce que l'expliquer, ce ne serait plus écrire du fantastique, ce serait écrire autre chose, un thriller, une enquête policière. Ce qui m’intéresse, c'est que ça reste irrésolu.
DE – Et pourtant ! Il me semble que ce texte, qui est marqué par une accélération permanente, véritable fil rouge de ton geste – tu en fais même un motif plus tard avec « elle accélère » qui objectivise la dynamique – est aussi en prise avec des effets de rupture dans sa construction : le quotidien qui craque, par exemple chez Mme B, quand elle ne peut plus faire face, la répétition X fois de « arrête » dans une discussion qu'elle a avec Paco, comme si la rupture devenait indispensable, comme si elle ne pouvait plus faire face. Mais il y a aussi des rebondissements, comme dans une enquête policière justement. J’ai trouvé et suivi plusieurs pistes : le pull jaune qui se déploie tout au long du texte ; mais aussi la recherche d'indices au cours de l’enquête qu'elle mène elle-même en retournant sur les lieux, en allant discuter avec le fameux Louis qui aurait vu, lui-aussi, ou en se rendant dans le cybercafé à Reims. Et puis, il y a les hypothèses formulées ou non d'ailleurs, quand elle discute avec Paco, son mari, où il est question de la boîte de nuit qui pourrait être une explication rationnelle. Et qui, en fait, est fermée le lundi. Donc la dimension d'enquête existe aussi, non ?
GS – Oui. Mais cette enquête est un prétexte, pour créer des situations et la faire courir après elle-même. J'ai l'impression qu'elle ne court pas tellement après la lumière. Elle court après ce choc. Elle court après cette déflagration qu’elle cherche à nommer : en fait, elle a lieu davantage en elle que dans le ciel, d'une certaine façon. Je vois l'enquête policière comme un prétexte pour la connecter à sa propre déflagration.
DE – Je comprends. Il y a autre chose que je trouve vraiment très stimulant, c'est la manière dont tu construis les relations dans ce couple où lui, Paco le rationnel, c’est le type qui a les deux pieds ancrés dans le sol, aime sa femme d'une espèce d'amour absolu et veut leur bonheur. Et elle, Nour, dont on ne sait pas très bien comment elle était avant – en l'écoutant lui, on imagine qu'ils étaient sur la même longueur d'onde, même si on ne le sait pas puisque comme ça commence in medias res, et qu’on ne peut qu’imaginer –, on a l'impression qu'elle vit à présent les yeux rivés vers le ciel. Il n'y a plus que ça qui l'intéresse. Et cela installe une sorte de distance entre eux qui crée chez nous aussi une forte émotion, beaucoup d'empathie je dirais : on a envie à la fois qu'elle y arrive, qu'elle réussisse à sortir d'elle-même, de cette histoire ; mais on a aussi de l'empathie pour lui qui ne comprend rien à ce qui se passe et qui n'a pas l'air non plus de vouloir l’empêcher d’aller au bout de son enquête. Il y a même un moment, dans la voiture à la fin, où on se dit qu’il a compris.
GS – C'est ça. Ce n'est pas un couple en crise. En fait, moi, ce qui me plaisait, c'était de présenter un beau couple. Ce sont des gens qui s'aiment. Ils ont la cinquantaine. Ça fait très longtemps qu'ils sont ensemble. On comprend qu'ils ont traversé des épreuves tous les deux. Ils ont voulu fonder une famille, ils n'ont pas pu. Ils sont très liés Paco et Nour. Ils s'aiment très fort. Et je trouvais ça plus puissant, parce qu'un peu inattendu justement de ne pas mettre Nour dans une situation de crise conjugale. Je trouvais que ça aurait été un peu caricatural si cette rencontre avait fait écho avec une situation d'amour contrarié. C’est précisément parce que ça va et que subitement quelque chose fait qu'elle s'arrête dans son ordinaire, que Nour en vient – peut-être – à s’interroger : est-ce que ça va vraiment ? Est-ce que je suis à la bonne place ? Qu'est-ce que je fais dans ma vie ? Est-ce que ce quotidien renouvelé dont je me contentais jusqu'à présent me contente vraiment ? Est-ce qu'il peut continuer de me contenter ? Est-ce que je ne suis pas une autre que Nour ? Que je n'aurais pas encore rencontrée et que cette lumière me permet de rencontrer ? Donc ça vient provoquer chez elle une déflagration, un cataclysme inattendu, qui vient agiter son quotidien et l'encourage à observer les injonctions peut-être normatives de la vie dans laquelle elle se trouve, qu'elle a intégrées et qu'elle vit bien, mais qui, là, frémissent, gondolent. Subitement ça crée une tempête de questions. Moi, je l'aime énormément Paco. J'ai envie que les gens l'aiment. J'ai envie qu'ils soient aimants et aimables et ça m'intéressait aussi qu'à la fin, on ne sache pas trop ce qu'ils vont devenir. Ma réponse a d’ailleurs souvent changé sur ce que cet amour devient. J'ai pensé des choses que je ne pense plus aujourd'hui. Et puis cette histoire fait aussi écho à celle de Mme B. et son mari.
DE – Bien sûr. D’ailleurs, Mme B. finit par sortir de chez elle, elle aussi, pour aller jouer au loto. Pour revenir sur la question de la forme, de la structure de l'écriture, ce que je trouve extrêmement réussi, émouvant même, ce sont les différents niveaux, les différentes formes de conversation à l’œuvre : il y a quelque chose qui ressemble à des dialogues de théâtre un peu classiques, dans une langue quotidienne contemporaine ; mais au sein de ces dialogues se glissent des silences d’un nouveau genre, c'est-à-dire des répliques avec les noms des personnages mais juste des points de suspension, il ne se passe rien, il ne se dit rien, mais les répliques existent quand même, le silence est blanc sur blanc, sur la page ; il y a aussi par moment quelque chose que j’appellerais presque une conversation secrète entre elle et elle, c'est-à-dire tous les moments où Nour s’exprime après un tiret et puis, en dessous, il y a un texte, parfois à la graphie un peu étrange, presque comme un poème sur la page (p.56 par ex.). Il y aurait un elle à la première personne et un elle à la troisième personne ; c’est étrange et très sensible. Et puis, il y a aussi cette toute fin du texte où s’opère un renversement très réussi où l’on finit par se demander qui parle vraiment : l'instance narrative se déplace. Et alors qu'on a l'impression que c'est encore une discussion entre elle et elle, on comprend finalement que c'est la fille au pull jaune qui a pris la main du récit, à tel point qu'on se demande même si la fille au pull jaune n'est pas un double de Nour : existe-t-elle vraiment dans le fond ? La rencontre-t-elle vraiment dans cette salle des fêtes ? Je me suis posé la question et cette interrogation amplifie tous les choix esthétiques précédents.
GS – C’est beau ce que tu dis là. C’est vrai que cette parole de narration – je ne sais pas trop comment l'appeler –, c'est une parole qui n'est pas située ; au départ, on ne sait pas qui parle effectivement, on peut donc tout le long du texte penser que c'est un dédoublement de Nour ou, en tout cas, qu’il y a quelqu'un qui s'exprimerait en son nom à la troisième personne ; et puis il y a ce basculement où on comprend, à la toute fin donc, qu’effectivement cette parole-récit est en vérité celle de la fille au pull jaune qui serait venue nous narrer cette histoire depuis le début. Il y aurait comme une forme de révélation : on découvre a posteriori que c'est elle qui témoigne de cette histoire.
DE – Un peu comme Horatio dans Hamlet finalement : elle a la mission de témoigner de ce qu’elles auront vu.
GS – C'est un peu ça, oui, c'est-à-dire que, d'un coup, c'est elle la porteuse de la mémoire de cette histoire qu’elle nous restitue. D'ailleurs, on peut se demander si elle restitue cette histoire avec ses mots, qu’elle en fait donc forcément sa fable, ou si elle restitue de manière exacte ce que Nour lui a dit. On ne sait pas si elle existe vraiment. Mais moi j'ai l'impression qu'elle existe quand même, puisqu'on la voit dans la salle des fêtes, mais je comprends ton trouble puisqu’il y a un jeu de miroirs et de reflets qui se fait entre ces deux femmes : l’une, 55 ans, a déjà fait un bon bout de chemin, a déjà mis un certain nombre de choses en place dans sa vie et l’autre, en face, elle est toute jeune, au début de sa vie, et s'interroge sur ce qu'elle serait prête à bousculer dans son quotidien, dans sa morosité située là, à Beaumont-sur-Vesle. L'une est le reflet de l'autre : en la regardant, Nour voit peut-être cette jeune fille de 20 ans qu'elle aurait pu être ou qu'elle était, mais qui n'a pas poussé la rébellion, le désordre, jusqu'au bout ; et la fille au pull jaune peut se voir en Nour en se disant « je ne veux pas avoir ce parcours donc il me faut partir ». Ça m'intéressait qu’il puisse y avoir une complicité à la fin, une forme de solidarité dédoublée, qui a pris racine autour de cet événement partagé.
DE – Oui, il y a vraiment là, pour moi, une véritable esthétique de la conversation qui va jusqu’à une réflexion, une méditation intérieure, avec différentes épaisseurs. Mais dans ton écriture, il y a aussi quelque chose de l'ordre du mouvement, un mouvement qu'on pourrait presque décrire, qu'on voit se dessiner. L’image qui m’est venue en te lisant est celle de la dynamique de la centrifugeuse. Tu te souviens, le principe, c'est une mise en rotation à grande vitesse, qui se déploie, dans ton texte, à partir de la rencontre. Il y avait déjà de la vitesse dès l’incipit, mais, à partir de la rencontre, on passe à un mode grande vitesse, avec deux mouvements contraires : une énergie centripète, qui va vers l'intérieur, centrée sur la vie domestique, qui va vers le centre, « l’oasis au milieu du désert, à Beaumont-sur-Vesle » :
Lieu de ta situation maritale familiale sociale professionnelle sexuelle. […] Lieu où tu manges digères chies baises espères planifies rotes pètes mixes plantes laves coupes ronfles grattes pleures ris. Lieu de tes verbes et adjectifs. Lieu de ta grammaire intime. Qui te contient toute entière. (p. 74)
C’est l’énergie de Nour, celle de Paco aussi, celle de leur couple, jusqu’à la rencontre
Et, en même temps, il y a aussi une énergie centrifuge, qui va vers l'extérieur, qui déplace littéralement les particules les plus denses vers l'extérieur, ce que tu décris comme le ciel, la lumière, les vibrations. Cette tension à l’œuvre dans la dramaturgie, tu la traduis par l’image du clignotement, sur laquelle on va revenir.
GS – En t’entendant évoquer l’image de la centrifugeuse, ce qui me vient à l’esprit, c’est le fonctionnement du système solaire ou même le fonctionnement de l'univers tout entier. Nous, tout petit point dans l'univers en tant qu'êtres vivants, sur cette planète Terre, on est microscopique à l'échelle de l'immensité du cosmos. Donc ce serait ça le point central, ce que tu décris comme intime. C'est chez nous, c'est ici, ce vers quoi on se replie. Et puis, ce mouvement extérieur, ce serait le mouvement des planètes, le mouvement d'expansion infinie de l’univers. Et là, il y a une deuxième image qui me vient, c'est vraiment cette double dimension du microscopique et du macroscopique, de l'infiniment petit que nous sommes, que nous serions, et de l'infiniment intouchable, indescriptible, dans lequel nous baignons, qui est le royaume à la fois merveilleux et terrifiant des particules, des atomes, de tout ce qui se déplie là, et qu'on ne pourra jamais voir, et qui fait aussi partie de nous, puisqu'on en vient, puisque l'univers nous contient et que nous contenons l'univers. Nous sommes une forme d'expression de l'univers, si je peux dire ; pour moi, l'univers c'est nous, et nous, c'est l'univers ; donc il y a forcément une double dimension en nous, et c'est – je crois – une idée qui revient souvent dans mes textes, parce que je trouve ça très beau de penser qu’en chaque personne, en chaque être vivant, il y a tout : toute la création, toute l'évolution, tout ce qui existe. Ça me touche énormément. Le double mouvement vient donc sûrement de mon émoi, de ma sidération et de ma fascination pour cette façon qu'a eu de se constituer la vie, depuis 13 milliards d'années.
DE – Quand apparaît pour la première fois dans le texte, le mot clignement, qui se disloque avec des syllabes isolées, j’ai immédiatement pensé au mouvement réflexe qui consiste à ouvrir et fermer les yeux. Un réflexe qui peut être lié soit à une lumière trop vive, soit à une émotion. Ouvrir vers l’extérieur, fermer vers l’intérieur, c’est une autre manière de dire les deux mouvements de la centrifugeuse, et je me demande si tu n'inventes pas ici ce que j'appellerais une dramaturgie du clignement. En repensant à tous tes textes que j'ai lus, j’ai l’impression que ça marcherait à tous les coups.
GS – Oui, ça me parle. C'est comme la tentative de raconter le plus intime en soi mais toujours ébloui par le plus grand en dehors de soi. Et pourtant ces deux mouvements, de repli et d'ouverture, d'infime et d'infini, sont tous deux indissociables puisque porté par une seule entité : soi.
DE – La dernière fois que nous avions échangé à Sarrebruck au moment du festival Primeurs (c’était à l’automne 2025), je t’avais demandé, à propos de Spécimen, si ce n'était pas ce que l’on pourrait appeler une fiction critique poétique.
GS – Oui, je m’en souviens.
DE – Et je crois que Seuls dans la nuit allait déjà dans ce sens. La fiction critique, ce serait celle d'une « vie minuscule » pour parler avec Pierre Michon, celle de Nour : il y a en effet quelque chose de très réel dans la vie de cette femme ; je pense qu'il y a beaucoup de Nour qui devraient se reconnaître en lisant ton texte ou en le voyant sur un plateau. Donc, le réel de cette vie de femme s'imprègne de fiction, mais il y a aussi la fiction dont on interroge la dimension réelle, biographique. C’est une sorte de double mouvement là-aussi. Mais à cette dimension de fiction critique s’ajoute une facette poétique, car tu emmènes ce récit ailleurs. Tu as utilisé toi-même au début de notre échange l'adjectif « fantastique » pour parler de ce texte, je l’ai lu ailleurs également, mais je résiste beaucoup. Parce qu’il me semble que c'est davantage de l'ordre de la poésie que du fantastique, du poétique au sens qui déborde de la littérature, qui va vers une expression artistique qui se voit dans la page. Quelque chose qui est de l'ordre de la fureur, de la sensibilité, du don, de l'inspiration. Tout ça fait poésie dans ce texte. Moi, je n'y crois pas trop à l'OVNI.
GS – Mais le fantastique, c'est ça. C'est ce qu'on persiste à ne pas comprendre. C'est la définition de l'étrange, de l'inexplicable et d'une certaine forme, oui, de poésie. Après, c'est toujours problématique de ranger les choses dans des cases. Ce n'est pas de la science-fiction, ce n'est pas non plus de la fantaisie, on n'est pas en train d'inventer un monde. C'est du fantastique en cela qu'il y a quelque chose qui n'est pas prisonnier de la rationalité. C'est l'irrésolu le fantastique. Un phénomène qui apparaît, mais qui restera une question sans réponse. Ce n'est pas plus que ça en fait. Donc, dans le fantastique, on peut ranger plein d'événements possibles. C'est pour ça que ça m'intéresse, moi, ce terme de fantastique.
DE – Je comprends.
GS – Comme le dit Roger Caillois, grand penseur de la littérature fantastique, c'est une rupture de l'ordre, une rupture de l'ordinaire, une rupture de la normalité, mais sans pour autant que ça puisse être saisissable.
DE – « L’angle mort de cette histoire », comme tu le dis à la toute fin (p. 108) ? C'est très intéressant cet angle mort. Car, finalement, la disparition a à voir avec le fait de voir. C'est presque œdipien cette affaire. C’est au moment où il se crève les yeux, qu’Œdipe voit, comprend ; et c'est au moment où Nour disparaît qu'elle (ou son double, la fille au pull jaune) voit. Je ne sais pas si c'est comme ça que tu l'as construit cet angle mort.
GS – Je ne sais pas si je suis allée jusque-là quand j'ai écrit ça. En tout cas, je crois que j'aimais bien l'idée que c'est quand on ne voit plus, qu’on ne peut plus toucher les choses, qu’on ne peut plus les percevoir, quand on est dans l'imperception donc, que, subitement, ça met en branle l'imaginaire, la transcendance. Peut-être que la transcendance, l’inspiration – tous les mots que tu as utilisés juste avant et qui étaient très justes –, peut-être qu'ils ne peuvent exister que dans une obscurité préalable, dans une imperception préalable. C'est parce qu'on est coupé de quelque chose que, d'un seul coup, ça décuple la puissance de ce qui peut apparaître.
DE – C'est intéressant parce que c'est aussi une manière, si on dit ça, de réécrire une forme de tragique : en partant du principe que les choses, on ne peut les voir que dans l'obscurité et qu'il faut d'abord basculer dans l'obscurité pour pouvoir voir.
GS – Oui, il faut basculer à un moment. C'est vrai qu'il y a toujours un moment de bascule dans mes textes, je m’en rends bien compte. Il y a toujours un moment où ça glisse vers ailleurs.
DE – En même temps, peut-être que le mot tragique n'est pas si juste. Certes, on ne sait pas ce que vont devenir Nour et Paco, on a très envie de croire au fait qu'elle va rentrer chez elle, qu'elle va le retrouver sur le perron et qu'ils vont rentrer tous les deux, et qu'ils vont peut-être partir finalement dans le Sud-ouest pour les vacances, et non pas dans leur camping habituel dans la Somme. Mais, en même temps, ce qui est sûr, c'est qu'il y a aussi l'histoire d'une libération, celle de la fille au pull jaune qui décide de partir, qui accepte la force centrifuge et renonce à la force centripète. C'est comme si ces existences, ces « vies minuscules » …
GS – En fait, je n'aime pas bien ce terme, parce que c'est comme si on les réduisait à des vies un peu banales. Je reconnais bien sûr à ce titre et à cette œuvre de Pierre Michon une grande beauté, mais je ne voudrais pas que l'expression dissimule que ces vies sont aussi extraordinaires, intenses et complexes que n'importe quelle vie héroïque. Il suffit de déplacer, un peu, son regard pour observer ces vies autrement.
DE – Oui, quand elles sont écrites en majuscules !
GS – Voilà, quand on les remet en mouvement. Ce sont des gens dignes, qui se redonnent une espèce de surplus de dignité, de surplus d'action, quelque chose d'épique aussi. Il y a, d'un seul coup, une force de vie qui se remet en mouvement, qui se re-surdimensionne, et ça crée une métamorphose. Je pense que ce sont des vies en métamorphose : ça fait chrysalide, ça se transforme, et puis peut-être que ça s'envole à la fin. Je n’essaie pas non plus d'écrire un texte avec un happy end merveilleux, où Nour aurait vécu une épiphanie qui fait qu'enfin tout est résolu. En fait, l'histoire commence à la fin. La suite est encore à écrire.
DE – Ce n'est pas résolu, mais il y a quelque chose qui se réagrandit.
GS – Je suis d'accord. Ça ne s'agrandit pas du côté psychologique, parce que mon geste d'écriture n'est pas tourné vers le psychologique, sans que ce soit pour autant dénué de psychologie. Pour moi, il est tourné vers l'épique. C'est d'abord une femme en mouvement, une femme dans l'action. Ce n'est pas mental, elle agit du début à la fin.
DE – Pourrait-on dire alors qu'on n'est pas du côté de la psychologie, mais de celui de l’agentivité ?
GS – Oui, tout à fait. Ça me paraît très net. Mes personnages sont du côté du faire, de la puissance. Le faireest l'expression de l'intériorité en mouvement. C'est plus intéressant. Et peut-être qu’il y a là une dimension absolument théâtrale dans cette façon de les écrire. Pour moi, le théâtre, c'est des comédiens sur un plateau avec des corps ; ils nous proposent d'abord une expérience de leur corps en mouvement dans une histoire. Ce qui m'intéresse, c'est de me dire qu’elle peut raconter ce qu'elle fait sans être dans le mental, en racontant ses actions comme dans un conte : elle se raconte depuis le plus profond d'elle-même qui est d'abord son corps sensible.
DE – Oui, je suis d'accord. Puisque tu évoques la question du théâtre, est-ce que c'est un texte qui a été repéré, soutenu ? Sais-tu s'il y a des mises en scène à venir, en cours ?
GS – C'est un texte qui a été repéré et soutenu, oui, par différents comités de lecture (le Jamais Lu, le prix Godot, le TNS, le prix Scénic Youth...). Il a fait l'objet d'une traduction en anglais. Et du côté du plateau il y a donc eu la mise en scène d'Anthony Thibault en 2020, qui a été plus que contrariée par le Covid. Et il va y avoir une nouvelle mise en scène d’Émilie Lafarge, avec sa compagnie Le Feu au lac qui va le créer en janvier 2028. Et puis ça fait aussi pas mal d'années maintenant qu'il le dit, mais je pense que, sans doute, il le fera un jour, Stanislas Nordey a eu un coup de cœur pour le texte et peut-être qu'il le créera un jour, c'est en tous cas grâce à lui que le livre paraît aujourd’hui – puisqu'il est le nouveau directeur éditorial d'Espaces 34. J’en suis très heureuse parce que ce texte est tellement fondamental dans mon parcours. Pour moi, c'est vraiment une charnière.
DE – Oui, une bascule. C'est drôle parce qu’on voit très bien comment tu inventes tout ce qui va se déployer après, d’où part le mouvement, le dynamique dans l'écriture, l’inventivité graphique.
GS – Oui. D’ailleurs, à propos de la construction graphique de ces séquences dites fantastiques ou poétiques, c’est quelque chose que j'avais déjà commencé dans Pig Boy 1986-2358 (Espaces 34, 2018), mais qui s'est précisé avec Seuls dans la nuit, une façon pour moi d'affirmer la page en tant qu'espace de mise en scène. Je ne suis pas très friande de didascalies. J’en ai utilisé une seule fois, pour mon premier texte jeunesse, Tout ça Tout ça (Espaces 34, 2019). Je les trouve souvent autoritaires, pauvres en fait, quand on n'en fait pas quelque chose de littéraire, et tout le monde n’est pas Anja Hilling ! En travaillant sur cette mise en page très singulière, où je joue avec la taille, la police, la forme, je me suis rendue compte que ça venait incarner dans la page un espace didascalique, qui donne des indications de rêverie, mais aussi de mise en scène possible. J’imagine que, lorsqu’on découvre cette graphie, on se dit que, vraisemblablement, elle peut se traduire concrètement avec la lumière, le corps, la scénographie, le son au plateau. Ce qui est sûr, c’est que, même si c’est pour le théâtre, j'assume vraiment un geste de littérature. C'est une langue corporelle, faite pour être dite, une langue de scène, mais c'est aussi une langue littéraire, chargée en images, qui peut être lue. Et c'est vraiment une pensée que j'assume et que je revendique, parce que je ne voudrais pas que le plateau puisse soustraire de la langue, de la poésie. Au contraire, j'ai l'impression qu'en ce moment, on a besoin d'une littérature explosive, qui s'invente, qui réinvente, qui propose des formes hybrides, parce que c'est joyeux mais parce que c'est aussi une manière de raconter le désordre dans lequel on est. La langue est, bien sûr, aussi et toujours le reflet de l'époque. Et cette époque a besoin, beaucoup, selon moi, de poème.

Pour découvrir le travail de l’autrice : http://www.gwendolinesoublin.com/


