Jennifer Tamas : « Questionner la nature du pouvoir, tel qu’il est envisagé par les hommes », (Barbe Bleue contre-enquête. Ce qui fait trembler les hommes)
- Simona Crippa

- il y a 14 heures
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Il faut parfois revenir aux récits que nous croyons connaître pour mesurer à quel point nous avons appris à ne plus les lire. Avec Barbe Bleue contre-enquête, Jennifer Tamas rouvre le dossier d’un conte que des siècles de lecture ont enfermé dans une évidence morale : une femme curieuse, un interdit transgressé, des cadavres, un mari meurtrier. Mais que se passe-t-il lorsque l’on déplace le regard, lorsque l’on prête enfin attention aux silences, aux détails, aux traces que la tradition a recouverts ?
C’est toute la force de cet essai : reprendre l’enquête là où la lecture normative l’avait laissée. Tamas exhume les archives du mariage et l’imaginaire nuptial qui les accompagne, convoque la microhistoire de Carlo Ginzburg et d’Arlette Farge, fait entendre Madame d’Aulnoy et Madame de Murat, ces conteuses reléguées au rang de « précieuses », et, avec Nicole Loraux, fait sauter les verrous chronologiques. Barbe-Bleue peut alors entrer en résonance avec notre présent, jusqu’aux affaires Epstein et Pelicot. Les siècles se touchent et font apparaître, sous des formes différentes, la persistance des violences faites aux femmes — ce que Christelle Taraud nomme le « continuum féminicidaire ».
Mais Tamas ne se contente pas de déplacer le regard : elle déplace les lignes de lecture. La clé, longtemps brandie comme preuve de la curiosité coupable de l’épouse, devient l’instrument d’un savoir ; le conte, que l’on croyait moral, se révèle traversé par les rapports de pouvoir, le mariage, le désir et la possession. Lire devient alors une contre-enquête : une manière de demander qui l’on a cru, qui l’on a condamné, et ce que les récits ont choisi de laisser dans l’ombre.
Avec Barbe Bleue contre-enquête. Ce qui fait trembler les hommes, Jennifer Tamas ne réécrit donc pas le conte : elle en propose une archéologie vertigineuse, en exhume les strates historiques, littéraires et politiques, jusqu’à faire vaciller l’évidence même de ce que nous croyions y lire. Cette archéologie vertigineuse, Collateral a voulu la prolonger en allant à la rencontre de l’autrice pour mener avec elle l’enquête, de plus près.
Vous choisissez de revenir à un conte que nous croyons connaître, et vous commencez précisément par défaire cette familiarité. Barbe Bleue devient sous votre plume un texte plein de silences, de béances et de détails que la tradition de lecture a recouverts. Votre contre-enquête consiste-t-elle alors à faire apparaître ce que le conte disait déjà mais que des siècles de lecture normative nous ont appris à ne pas entendre ? Poursuivez-vous ici le travail d’analyse et de déplacement des récits déjà engagé dans votre remarquable Au NON des femmes ?
Mon idée est que la littérature est d’une richesse vertigineuse et que nous n’avons jamais fini de questionner les grands textes. Je propose des interprétations en espérant ne jamais figer le sens des textes, mon but étant d’ouvrir nos horizons et de proposer de nouveaux regards éclairés par les productions contemporaines et la société d’alors. Si ces textes continuent de nous parler, c’est qu’ils interrogent aussi ce que nous percevons comme notre modernité.
À la différence d’Au NON des femmes qui consistait à examiner comment les refus féminins avaient été eux-mêmes refusés, la façon dont ils avaient été maquillés, transformés et recouverts par d’autres paroles, j’ai tâché ici d’analyser en profondeur une seule histoire pour en faire surgir la pluralité de sens. Je voulais regarder ses ramifications et comprendre pourquoi elle demeure d’une sombre actualité. L’idée de travailler sur Barbe Bleue venait d’un chapitre écrit dans Au NON des femmes que j’avais dû supprimer, faute de place : je dépliais le motif de la femme curieuse pour montrer que ce stigmate était une façon de criminaliser la désobéissance des femmes en même temps que leur volonté de savoir. Derrière Barbe Bleue, il y a Ève, Pandore, Psyché et autour de Perrault il y a des autrices, des salonnières – accusées de « femmes savantes » ou de « précieuses ridicules » – qui s’emparent de la figure de l’époux monstrueux pour parler de l’institution du mariage et des rapports de genre.
Vous placez votre contre-enquête sous le signe de la microhistoire, en convoquant notamment Carlo Ginzburg et Arlette Farge : partir du détail, de la trace infime, de ce qui semble à première vue insignifiant pour faire vaciller le grand récit. Or Barbe-Bleue est précisément un récit que des siècles de lecture ont enfermé dans une évidence morale. Que se passe-t-il lorsque l’on déplace ainsi le regard vers ce qui avait été tenu pour détail, silence ou marge ?
Je suis admirative de la microhistoire et j’ai aimé me laisser emporter par Carlo Ginzburg et Arlette Farge dans leur analyse du passé. Je crois que la littérature, et en particulier la pratique de l’explication de texte et de la stylistique, peut nous permettre d’interroger en profondeur les liens entre signifiant et signifié. Il n’est pas anodin que ces grands historiens aient adopté une écriture très littéraire. Dans Barbe Bleue, je pars de la scène de crime car ce qui me fascine est qu’elle nous montre un spectacle si abject qu’il sature notre imaginaire. On ne peut pas se détacher de cette vision d’horreur : ces femmes assassinées et conservées dans le cabinet nous hantent. Et l’enquête littéraire consiste à regarder ce qui ne se voit pas, à creuser les vides, les silences, c’est-à-dire à prendre le texte comme un palimpseste qu’il faut gratter pour faire surgir des indices et des couches d’interprétation. C’est particulièrement vrai pour les contes de fées tissés de plusieurs motifs qui sont cousus ensemble et qui conjuguent tradition littéraire et tradition orale.
Perrault nous raconte l’histoire d’un époux monstrueux qui tue ses femmes les unes après les autres. Son héroïne, qui n’a pas de nom, finit par se tirer d’affaire (ce qui est le cas dans les versions folkloriques), sauf que ce dénouement a quelque chose qui ne lui plaît pas ou du moins qu’il se sent obligé de tempérer à travers une première morale : la curiosité des femmes mène à leur perte. Pourtant, le mari meurt. Perrault ajoute ainsi une seconde morale deux ans plus tard : les maris monstrueux n’existent plus et désormais les femmes ont pris le pouvoir. Chaque détail nous invite à relire le texte, à le requestionner et à l’interroger par rapport à d’autres textes et aux événements qui se passent alors dans la société. J’ai aimé faire une enquête qui permette de tisser des liens entre l’imaginaire que véhiculent les contes dans la dernière décennie du 17e siècle et ce qui se produit alors dans les archives judiciaires de la même époque.
Vous faites un travail exceptionnel sur les archives du mariage et sur tout l’imaginaire nuptial qui entoure Barbe Bleue : contrats, représentations, discours, prescriptions, mais aussi tout ce que le mariage a historiquement construit comme rapport entre une femme et un homme. Le conte semble alors condenser, dans l’espace presque fantasmatique du cabinet interdit, tout un ordre matrimonial beaucoup plus vaste. Qu’est-ce que ces archives du mariage vous ont permis de voir dans le conte que le conte lui-même ne disait pas explicitement ? Et comment cette plongée dans l’imaginaire nuptial transforme-t-elle notre lecture de la violence de Barbe-Bleue ?
Perrault nous parle des femmes disparues, qui n’ont ni nom, ni passé. La mort de ces femmes ne reçoit aucune explication. La jeune fille elle-même n’a pas de prénom : elle se marie en une semaine avec un homme terrifiant qui finit par l’attirer. Elle découvre ensuite les femmes qui l’ont précédée mais ne peut interroger son mari sur ses crimes. Et Perrault ne s’attarde pas sur la description du cabinet ni sur les motivations du mari. Par contre, d’autres contes écrits par des femmes comme Madame de Murat ou Madame d’Aulnoy proposent des variations autour de la figure de l’époux monstrueux et l’institution du mariage. J’ai donc voulu enquêter d’abord sur la vie de ces conteurs et de ces conteuses en me plongeant dans leurs archives : j’ai découvert que Perrault, Murat, Aulnoy et leurs proches étaient passés entre les mains de la justice, qu’on possédait des papiers de famille, des rapports de police, des registres d’écrou qui parlaient de leur vie. Et si ces histoires d’époux monstrueux étaient un symptôme de ce qui se passe dans la société d’alors ? J’ai alors regardé les procès de l’époque, et en particulier ceux qui avaient cours dans les dix dernières années du 17e siècle : affaires judiciaires, scandale des poisons, tremblements des maris face à la « poudre de succession ». Ces allées et venues entre fiction et réalité m’ont fait comprendre que le mariage était en crise et que les contes de fées représentaient alors une archive de la nuptialité. Barbe Bleue de Perrault ne nous montre pas tout : la nuit de noces est occultée, alors qu’elle représente une place centrale dans les versions des femmes. J’ai aimé interroger les silences du conte en faisant parler les archives, de même qu’il y a un silence des archives judiciaires que la littérature nous aide à combler. C’est ce continuum-là qui m’a fascinée.
Pour saisir la France de l’Ancien Régime, vous faites bien sûr le pari de la littérature, et notamment d’une littérature longtemps reléguée au rang de « mineure » parce que stigmatisée comme « précieuse ». Madame de Murat et Madame d’Aulnoy, que vous faites réapparaître comme de formidables conteuses, deviennent ainsi des sources essentielles pour comprendre leur siècle. Vous écrivez qu’un « vent d’émancipation » soufflait alors sur le XVIIᵉ siècle. Que permettent de retrouver ces textes de femmes ?
Ces textes de femmes sont essentiels pour plusieurs raisons : en s’attaquant au genre mineur qu’était alors le conte de fées, ce sont elles qui en lancent la mode, nourrissent des discussions dans les salons et représentent un apport essentiel pour les débats d’époque. Ensuite, ce sont elles qui produisent le plus de contes, en particulier à la fin du 17e siècle.
En réalité, on ne peut pas comprendre Perrault si on le lit isolément. Ses contes répondent à des débats et à d’autres textes qui sont portés par ces autrices. Ne lire que Perrault, c’est comme regarder une perle isolément sans voir le collier qui la porte. De même, il serait stérile de lire ces conteuses en éliminant Perrault car on passerait à côté des enjeux de société et de l’âpreté des débats d’époque. La force de Madame d’Aulnoy ou de Madame de Murat, c’est qu’elles posent aussi des questions qui n’intéressent pas nécessairement Perrault : qu’est-ce qu’un corps d’homme ? L’homme peut-il être dégoûté par sa propre sexualité ? Qu’arrive-t-il aux femmes le soir de la nuit de noces ? Comment éduquer nos garçons ? Que faire de nos bébés quand le mari ne les reconnaît pas ou les trouve monstrueux ? Pourquoi pour le jeune garçon l’amour d’une mère ne suffit pas à se faire aimer des femmes ? Bref, en m’attaquant à Barbe Bleue et à ses variations, j’ai pu faire un travail de comparaisons qui m’a énormément appris et beaucoup intéressée. Un travail qui n’aurait eu aucun sens si j’avais supprimé la production de « toute une moitié du monde », comme le dit joliment Alice Zeniter.
Comme vous le soulignez en convoquant Nicole Loraux, vous vous autorisez des sauts temporels qui font entrer dans le récit de Barbe Bleue notre présent, notamment les affaires Epstein et Pelicot. Ce rapprochement devient particulièrement fécond et entre en résonance avec ce que Christelle Taraud nomme le « continuum féminicidaire ». Que permet cet « anachronisme » que ne permettrait pas une lecture strictement historique du conte ?
J’ai commencé à écrire mon livre en 2024 et je butais sur l’une des difficultés du texte qui m’a longtemps obsédée : pourquoi Barbe Bleue garde-t-il les corps de femmes ? Pourquoi en d’autres termes conserver ces pièces à conviction et donner la clef qui pourrait l’incriminer ? Il se trouve que c’est à ce moment-là qu’ont surgi l’affaire Pelicot et le procès dans lequel les jurys visionnaient les vidéos qui montraient les sévices que Dominique Pelicot avait infligés à sa femme. Pourquoi avoir archivé les traces de ses crimes ? On a beaucoup dit que la conservation de ces preuves était une forme de fétichisme et l’œuvre d’un monstre ou d’un maniaque. De telles interprétations apparaissent aussi dans la critique littéraire au sujet de Barbe Bleue. Ces explications avaient pour moi quelque chose qui n’était pas satisfaisant, si bien que j’ai voulu creuser davantage ces interprétations et examiner les textes de lois de l’époque. Mon idée n’est pas de dire que tous les meurtriers se ressemblent et que l’histoire se répète, mais de comprendre comment le droit évolue, comment la société change et d’interroger ce qui perdure dans nos imaginaires. En superposant une interprétation historique et symbolique de Barbe Bleue, j’ai découvert des pistes – judiciaires, économiques, symboliques – qui permettent de comprendre encore la société actuelle. En l’occurrence, c’est dans le chapitre trois que j’explique ces rapprochements et que je propose des hypothèses de lecture pour historiciser la figure de ces époux criminels.
La clé est évidemment l’objet autour duquel tout s’organise : elle ouvre la porte interdite, donne accès au savoir, révèle le crime et devient à son tour la preuve que quelque chose a été vu. Elle est à la fois objet de curiosité, instrument de connaissance et pièce à conviction. Vous lui accordez une place presque vertigineuse dans votre lecture. Que devient cette clé lorsqu’on cesse de la considérer comme la preuve de la faute de l’épouse ?
Je reviens sur l’origine du mot, son étymologie et son usage dans le conte. J’examine également comment cette clef est retravaillée dans d’autres versions et ce qu’elle devient sous la plume des autres auteurs, tel Anatole France. Perrault nous dit que dans cette histoire seule la clef « était fée ». Cela signifie que la « fée » nous livre quelque chose : elle agit comme un témoin et en même temps qu’elle garde un mystère. Si la jeune fille ne parvient pas à la nettoyer, comment se fait-il qu’elle redevienne soudain propre quand elle est donnée à la nouvelle femme de Barbe Bleue ? La clef trahit une connaissance et celle-ci tâche. Elle livre aussi un savoir qui permet de s’émanciper d’un processus d’oppression, à condition d’oser l’impensable. C’est ce que j’analyse dans le chapitre quatre qui est articulé autour de l’énigme suivante : la curiosité qui tue est-elle la curiosité qui sauve ?
Vous écrivez dans votre épilogue que « Barbe Bleue montre la tension entre la loi et l’amour ». Est-ce là que se joue le véritable vertige du conte et, plus largement, des relations entre les hommes et les femmes — le sous-titre du livre étant « Ce qui fait trembler les hommes » — ?
Mon livre est structuré autour de sept chapitres, chacun s’attelant à une énigme du texte. Je propose des hypothèses successives pour interroger les silences, les ellipses et les incohérences du conte. Mon épilogue propose alors de réconcilier ou plutôt d’articuler les résultats de l’enquête en relisant le texte une énième fois. Sans dévoiler toute la démarche ni révéler toutes les conclusions, il est vrai que l’une des pistes centrales est d’interroger le tremblement des hommes et d’y répondre. Qu’est-ce qui dans l’institution du mariage fait vaciller leur pouvoir ? Le « tremblement » n’est pas que la peur : c’est ce qui fait que le sol se dérobe sous nos pieds, c’est autrement dit la perte des repères. Il paraît contre-intuitif d’examiner l’impuissance du puissant dans un conte où l’homme terrorise les femmes et les tue sauvagement, mais l’un des fils de l’enquête consiste à se demander pourquoi le doute, la peur et la volonté de domination conduisent à une violence incontrôlable. Je finis alors par questionner la nature du pouvoir, en particulier tel qu’il est envisagé par les hommes.

Jennifer Tamas, Barbe Bleue contre-enquête. Ce qui fait trembler les hommes, Seuil « Sciences humaines », août 2026, 272 pages, 21,90 euros.


