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Laure Gouraige : « Le livre est traversé par la mort, mais son écriture reste pour moi associée à quelque chose d’extrêmement vivant » (Grave : trois phrases sur la mort de mon chat)

Photo du rédacteur: Johan Faerber
Johan Faerber
il y a 11 heures
10 min de lecture


Laure Gouraige (c) Dorian Prost/Les Intranquilles
Laure Gouraige (c) Dorian Prost/Les Intranquilles


Sans doute, avec Grave, Laure Gouraige signe-t-elle à la fois son plus beau texte et l'un des poignants de cette rentrée. Paru aux toutes jeunes Editions Intranquilles au catalogue déjà remarquable, ce bref récit rend un hommage double à la fois à Umbra, le chat décédé de l'autrice auquel s'entremêle l'évocation de la grand-mère disparue. Est-ce que le texte vaut la peine d'être écrit ? Comment parler de soi au bord du vide ? Comment faire pour dire cette fragilité ? Tous ces pièges, Laure Gouraige les déjoue en plaçant l'intime et le sensible au coeur de ses interrogations formelles. Un grand beau livre comme on en lit peu : autant de questions donc à poser à son autrice le temps d'un grand entretien.




Ma première question voudrait porter sur la genèse de votre si bouleversant nouveau récit, Grave : trois phrases sur la mort de mon chat qui vient de paraître aux Editions Les Intranquilles. Qu’est-ce qui vous a poussée à écrire ce texte né de la mort de votre chat, Umbra, qui vous a accompagné pendant de longues années ? S’agissait-il pour vous de lui rendre directement un vibrant hommage en faisant de l’écriture une manière de sanctuaire sinon de tombeau capable d’accueillir sa mémoire, vous qui dites : « Toujours ton cadavre dans mes bras, ce désespoir général, moi qui n’avais qu’un seul instinct, te protéger » ? Quelle place accordez-vous à ce texte au regard de vos trois précédents romans qui, à chaque fois, explorait une part de votre intimité et de votre identité ?


C’est un texte que je voulais écrire depuis longtemps, depuis la mort de mon chat, il y a quelques années. Je me suis trouvée totalement désemparée, et j’ai eu ce réflexe sans doute assez simple, mais puissant de vouloir écrire pour comprendre. Écrire pour analyser cette peine, peut-être aussi pour tenter de la circonscrire, de lui donner des contours.

Ce qui est étrange, rétrospectivement, c’est que j’ai voulu écrire sur sa mort plutôt que sur sa vie. J’aurais pu écrire un livre sur les dix-huit années passées avec Umbra, sur notre quotidien, sur cette intimité très particulière qui se construit avec un animal et qui échappe en grande partie au langage. Cela aurait été certainement un livre très différent, qui aurait dit autre chose de notre rapport à l’animal. Mais je ne parvenais à saisir la puissance de cette vie qu’à l’endroit même de sa disparition. C’est la perte qui m’a révélé, avec une violence extraordinaire, l’étendue de ce qui avait existé. Et c’est dans ce déchirement que quelque chose m’a semblé devoir être raconté.

Pour autant, je n’ai pas écrit ce livre. Pendant des années, j’y ai pensé, j’ai noté des idées, des phrases dans des carnets, mais je me sentais retenue. Le texte m’embarrassait. Je ne savais pas comment l’aborder, ni même quelle légitimité lui donner. Après mon deuxième roman, Les Idées noires, j’avais pris une décision : en finir avec l’autofiction, sortir de ma propre histoire, d'une littérature de la subjectivité. Je voulais déplacer l’écriture. Or Grave est mon texte le plus intime et l’écrire me donnait l’impression de trahir le projet littéraire que je m’étais fixé.

Je ne sais donc pas si je parlerais tout à fait de Grave comme d’un tombeau ou d’un sanctuaire. Il y a certainement dans le livre le désir de conserver ce qui n’existe plus. Mais je crois que le livre est aussi né de la découverte inverse : l’écriture ne protège pas de la mort. La phrase que vous citez « moi qui n’avais qu’un seul instinct, te protéger », contient précisément cette impuissance. Écrire n'est finalement qu'une manière de lui donner forme.

C’est peut-être là que Grave trouve sa place par rapport à mes trois précédents livres. Eux aussi partaient d'une expérienced’intime pour essayer d’atteindre une question qui dépassait mon histoire personnelle. Grave procède du même mouvement, mais depuis un endroit que je n’avais pas prévu d’explorer. Non plus seulement la question de savoir qui nous sommes, mais celle de la valeur accordée aux vies, aux liens qui nous y attachent et aux deuils qui y survivent.

 



Pour en venir au cœur même de votre récit, Grave s’impose immédiatement comme un récit constamment dédoublé, un récit de double deuil : d’une part, il rend hommage à votre chat, en proposant une véritable biographie animale de celui-ci, retraçant son parcours depuis le deuil lui-même ; d’autre part, à ce premier récit de deuil se mêle un second humain, cette fois, qui concerne votre grand-mère et qui renvoie à également comme l’écrivez à « Une peine sans rang, sans solennité, qui ne trouve pas d’appui dans la langue commune. Elle déborde, elle insiste là où aucune forme ne l’attend. ». Diriez-vous ainsi de Grave qu’il s’agit d’un récit thanatographique où, dans le deuil, humain et animaux semblent traités également ? Diriez-vous de votre texte qu’il porte une préoccupation écopoétique, de celle qui accorde aux animaux une place nouvelle par une dignité rare en littérature ?


C’est effectivement la mort de ma grand-mère qui a rendu possible l’écriture de ce livre, à laquelle je me refusais jusque-là. Sans vraiment y réfléchir, cette nouvelle souffrance a rouvert la précédente qui n’avait jamais cessé de me hanter. À ce moment-là, le blocage que j’éprouvais à écrire sur la mort de mon chat, par pudeur, mais aussi, par honte, s’est levé.

Ces deux morts contenaient une dimension irrésolue. Dans les deux cas, j'avais échoué : je n’avais pas réussi à écrire l’une, je n’avais pas réussi à arriver à temps pour l’autre. Ce sont curieusement ces ratés qui ont permis de réussir autre chose. Ce qui était resté béant dans la vie a pu, d’une certaine manière, se refermer dans l’écriture.

À mesure que j’acceptais cette tristesse dans toute son étendue, la distinction entre les deuils s’effaçait. Non pas parce que j’aurais décidé de démontrer que la mort d’un animal et celle d’un humain sont équivalentes, ni de les placer artificiellement sur une même échelle, mais parce que la peine ne se laisse pas si facilement ordonner. À un certain endroit, il ne restait plus qu’un sentiment général de perte. L’expérience intime de la douleur ne respecte pas l'organisation sociale qu'on souhaite lui attribuer.

Je ne sais pas si j’ai pensé Grave comme un texte écopoétique, mais cette lecture me paraît tout à fait possible. Il existe de plus en plus de textes consacrés au deuil animal et, plus largement, à notre relation aux animaux, avec le désir de faire entrer ce lien en littérature dans toute sa complexité et sa beauté. C'est une relation qui porte en elle une fragilité particulière : le plus souvent, l’animal ne nous survivra pas. Cette certitude est là dès le commencement et contient une grande brutalité. Aimer un animal, c’est aussi consentir, dès le premier jour, à sa perte.

C’est peut-être aussi ce que la littérature peut faire, prendre ces relations au sérieux, avec ce qu’elles comportent de joie, de confiance, de responsabilité et de dépendance. Mais c’est aussi toute la difficulté de cette écriture. Comment ramener dans la langue une relation qui s’est précisément construite en dehors d’elle ? Pendant dix-huit ans, Umbra et moi avons élaboré un langage fait de gestes, de regards et d’habitudes, jusqu’à parvenir à une compréhension qui n’avait presque plus besoin de mots. Écrire impose le chemin inverse : traduire dans la langue ce qui avait appris à s’en passer. Avec le risque de vouloir rendre cette relation intelligible.

 



Ce qui frappe à la lecture de Grave, c’est combien comme dans chacun de vos récits, le récit se dédouble toujours en questionnement sur sa difficulté à être produit. Est-ce que le récit vaut la peine d’être d’écrit ? Est-ce que le récit pourra aboutir ? Est-ce que le récit va pouvoir se concrétiser tant chaque phrase lutte pour exister, pour demeurer écrite ? L’écriture devient un enjeu existentiel placé sous le signe de la « déraison », de l’excès et dans le même temps de l’insuffisance. Vous vous demandez ainsi très significativement : « Peut-on écrire sur l’impossibilité d’écrire un livre sur mon chat ». Ou vous vous étonnez sans cesse : « Assez de trois phrases qui me mordent ! » En quoi Grave propose de faire de l’écriture l’enjeu d’une tension absolument permanente ?


Ce texte a été une hésitation permanente. Avant l’écriture d’abord, pendant ces années où il n’existait pas mais où je pensais à lui ; pendant l’écriture elle-même, où chaque fois que je m’asseyais, j’éprouvais une résistance. Et cette réticence est devenue une partie du livre.

C’est peut-être là que se situe la tension permanente. Elle ne vient pas seulement d’une difficulté à trouver les mots, comme si la souffrance était indicible et que l’écrivain devait malgré tout parvenir à la traduire. La question qui m’intéressait était plus inquiétante : est-ce que le silence n’aurait pas été une réponse plus juste ?

« Peut-on écrire sur l’impossibilité d’écrire un livre sur mon chat ? », c'est évidemment paradoxal, puisque le livre est déjà en train de se faire, mais cette contradiction ne s'est jamais résolue. Le livre se poursuit en doutant constamment de son droit à avancer.

Je me méfie beaucoup de la fabrication inhérente au récit. Écrire un livre est une activité extrêmement artificielle : on choisit, on ordonne, on déplace, on supprime ; on revient sur une phrase jusqu’à ce qu’elle produise exactement l’effet recherché. Or comment faire cela lorsqu’on prétend partir d’une émotion qui, elle, n’avait aucune forme ? Qui préexistait au langage ? Comment fait-on pour ne pas fabriquer un chagrin littéraire ? C’était ma plus grande crainte.

Il y avait au départ quelques phrases qui avaient une fonction presque privée, puis ces phrases sont devenues du matériau. Elles ont commencé à appartenir à une construction narrative, à produire des échos, des rythmes, des effets. Et constamment, je me demandais à quel moment la forme commence-t-elle à trahir ce qui l’a rendue nécessaire ?

La langue permet de nommer, d’analyser, de distinguer, mais c’est aussi une construction dangereuse. Elle peut donner trop de cohérence à ce qui n’en avait aucune, trop de sens à ce qui était précisément insensé.

C’est sans doute pour cela que l’excès et l’insuffisance coexistent constamment dans mon texte. Trois phrases sont dérisoires face à dix-huit années de vie commune, mais trois phrases peuvent déjà être de trop.

Le livre s’est construit dans cette méfiance, dans la peur que l'écriture vienne falsifier ce qu'elle prétendait saisir. Il fallait continuellement se demander ce qui était juste, et peut-être préserver cette hésitation jusqu’au bout plutôt que chercher à la résoudre.

 



Un point remarquable consiste dans Grave à ne jamais poser la question de l’ordre au centre du récit. Le double deuil, du chat et de la grand-mère, s’accomplit comme brut, sans imposer un ordre préalable en faisant de chaque perte un irremplaçable où tout vient à se mêler dans un constant flux de conscience. « Tout ce qui se brisera sera un peu de mort en moi », dites-vous avant d’ajouter également : « Je ne suis pas à la marge, je m’enfonce là où tout devient confus. » En quoi s’agissait-il dans cette confusion de donner pour vous la mesure d’un vivant toujours surprenant dans Grave ?


Je crois justement que je ne pouvais pas mettre de l’ordre dans ce qui, pour moi, relevait du désordre. Le deuil ne se présente pas selon une chronologie nette, avec un événement, une douleur, puis son apaisement. La conscience circule de manière assez indisciplinée.

C’est aussi ce qui s’est produit entre la mort d’Umbra et celle de ma grand-mère. Je n’ai pas cherché à les mettre sur le même plan, pas davantage qu’à les distinguer. Elles se sont mêlées d’elles-mêmes et à partir de là, il m’aurait semblé artificiel de vouloir établir une frontière entre elles. L’écriture devait plutôt accepter cette confusion. La confusion n’est pas nécessairement un lieu dont il faudrait sortir. Elle peut aussi être un endroit où les catégories auxquelles nous sommes habitués cessent momentanément de fonctionner.

« Tout ce qui se brisera sera un peu de mort en moi » élargit encore cette sensation. On découvre que nous sommes constitués de tout ce à quoi nous nous sommes attachés. Des lieux, des objets, des habitudes, des gestes, des présences ordinaires. Chacune de ces choses porte en elle la possibilité de sa disparition. À mesure que nous vivons, nous accumulons aussi ce que nous pouvons perdre. La vulnérabilité est aussi la conséquence de notre capacité d’attachement. Tout ce qui pourra un jour nous manquer est aussi tout ce qui, auparavant, aura compté.

C’est peut-être en ce sens que le vivant reste surprenant. Je suis partie de la mort en pensant écrire sur la mort, je me suis aperçue que j’écrivais sur les liens. Sur la manière dont une autre existence entre dans la nôtre et la modifie. Le désordre du livre vient de là : il essaie moins d'ordonner les morts que de suivre les traces que les vivants ont laissées les uns dans les autres.

 

 


Enfin ma dernière question voudrait porter sur les influences qui ont pu être les vôtres lors de l’écriture de ce singulier et fort livre. Quelles sont les lectures qui vous ont accompagnées en particulier, notamment sur le deuil ou encore la vie animale domestique ?


Pendant l’écriture j’avais plutôt avec moi des lectures assez anciennes, qui avaient façonné ma manière de penser cette relation.

Je pense à L’Animal que donc je suis de Jacques Derrida qui m’avait beaucoup marquée. J’aime que cette réflexion philosophique considérable commence par une scène presque dérisoire ; Derrida est nu dans sa salle de bains et son chat le regarde. À partir de ce regard, quelque chose vacille dans la position de celui qui observe et de celui qui est observé. L’animal cesse d’être uniquement celui sur lequel l’homme produit un savoir ou un discours : il devient celui qui nous regarde et devant lequel, soudain, nous avons à répondre de nous-mêmes.

Il y a également chez Derrida cette critique du mot « animal », de cette catégorie immense par laquelle nous réunissons tous les êtres vivants qui ne sont pas humains, comme si une frontière unique suffisait à nous séparer d’eux.

Je pense aussi souvent à A comme Animal dans L’Abécédaire de Gilles Deleuze, que je réécoute régulièrement et qui m’amuse beaucoup. Deleuze y parle notamment de sa fascination pour les tiques, pour des animaux auxquels nous n’accordons spontanément ni beauté, ni noblesse. J’aime beaucoup cette attention qui nous oblige à déplacer notre regard, à sortir d’une relation à l’animal fondée uniquement sur l’affection que certaines espèces suscitent chez nous.

Mais l’œuvre littéraire qui m’a le plus marquée dans sa manière de raconter une relation entre humains et animaux c'est Le Mur invisible de Marlen Haushofer. C’est un livre qui m’a profondément bouleversée. Lorsque la narratrice se retrouve enfermée derrière le mur, les animaux avec lesquels elle vit ne deviennent pas simplement ses compagnons. Prendre soin d’eux devient une manière d’organiser son existence, une manière de continuer à appartenir au monde. C’est une littérature qui n’a pas besoin de transformer l’animal en symbole, de parler à sa place ou de lui attribuer des qualités humaines pour nous convaincre de sa valeur.

La fin du roman est d’une brutalité traumatisante. Elle fait surgir toute l'abomination de la violence humaine précisément parce que Haushofer a auparavant construit, avec une immense délicatesse, cet autre rapport au vivant. C’est un livre d’une très grande beauté qui n'a jamais besoin de proclamer que les animaux comptent, leur seule présence dit l’amour sans avoir à le nommer.

 

 

 




Laure Gouraige, Grave : trois phrases sur la mort de mon chat, Les Intranquilles, septembre 2026, 96 pages, 14 euros



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