Marielle Hubert : « Mon livre est un lieu de recueillement puisque je ne sais pas s’il existe une tombe où aller déposer mon hommage » (Selon toi)
- Johan Faerber

- 5 mai
- 10 min de lecture

Beau et poignant : tels sont les mots qui viennet à l'esprit pour qualifier le troisième récit de Marielle Hubert, Selon toi qui vient de paraître chez POL. Après Ceux du noir et Il ne faut rien dire, la romancière propose ici de rendre hommage à Pascale Lemée, sa professeure de théâtre : Pascale l'aimée qui, vite, va lui offrir le goût des planches et de la plume. Soeur de Yann Lemée, le Yann Andréa de Duras, c'est aussi à l'oeuvre de Duras que Pascale Lemée l'initie. Autant de pistes de réflexions qui traversent cette autobiographie contre-jour que Collateral ne pouvait manquer d'interroger avec l'autrice le temps d'un entretien.
Ma première question voudrait porter sur la genèse de votre beau récit, Selon toi qui vient de paraître chez POL. Comment vous est venu le souhait d’écrire sur Pascale Lemée, votre professeure de théâtre à Sartrouville dans les années 90, dont vous avez appris la mort via une recherche sur internet, n’ayant plus de nouvelles d’elle ? Est-ce la violence de cette nouvelle, celle qui vous fait immédiatement écrire, « Je suis brutalisée par la nouvelle de ta mort », qui vous a poussée à restituer, le temps d’un livre sa mémoire ? S’agissait-il pour vous, par la décision d’écrire, à la fois d’acter sa mort et dans le même temps, de faire en sorte, par l’écriture, de toujours la différence au sens de ce danger que vous évoquez, « Je ne devrais pas passer tout ce temps à me rapprocher de ta mort » ? Enfin, comment avez-vous choisi le titre, Selon toi : s’agissait-il de conjurer la mort puisque, au cœur du livre, la formule s’associe au vivant, « Selon toi, la vie » ? S’agissait-il enfin de souligner, d’emblée, que le livre s’écrit comme une adresse, une longue lettre à la disparue ?
L’écriture du livre a connu deux temps distincts. Le premier, correspond à la première partie du récit intitulé « 2022 » et est effectivement motivé par la violence ressentie au moment du choc. J’apprends le décès de Pascale Lemée en mars 2022 par une recherche Google alors que je cherche à lui annoncer la parution de mon premier livre, Ceux du noir. Quand mon email me revient avec une mention d’erreur, je tape son nom dans la barre de recherche et un site de nécrologie m’apprend qu’elle est morte huit mois plus tôt. Je suis tellement désemparée par cette nouvelle, par la solitude qui me tombe dessus, que je me console d’abord en lui parlant à haute voix, puis en commençant une lettre, c’est pour cela que le « tu » s’impose dans l’énonciation. J’intègre sa mort assez rapidement, car la mort est le sujet qui occupe mon écriture à cette époque (je suis en pleine rédaction d’Il ne faut rien dire qui ne parle que de fin de vie) mais ce que je ne supporte pas, c’est qu’aucun humain ne me l’apprenne, que Google soit mon seul secours. C’est d’abord pour réhumaniser ce lien rompu définitivement que j’écris ce texte. Ensuite, j’ai compris le sens du danger de me cantonner à une enquête sur les circonstances de la mort de Pascale Lemée, cela aurait commodément occulté le sujet qui m’occupe la concernant : pourquoi cette rencontre a-t-elle changé ma vie, comment se passe une révélation, de quoi est-elle faite au juste ? La suite du récit s’attache à examiner de près la nature de ce phénomène, c’est-à-dire un basculement dans un « après » dont on ne revient pas. Pour autant, vous avez raison de souligner l’époque et le lieu car l’écriture allant, j’ai découvert que j’avais envie de parler de cette banlieue à ce moment-là du siècle dernier. Tout ceci est juste le cadre du récit mais c’était important pour moi de dire que cette histoire n’avait pas eu lieu n’importe où et n’importe quand. Quant au titre, c’est une référence directe aux Évangiles, puisque les questions du disciple et du sacré sont au cœur du livre, je repensais à la formule selon Matthieu, selon Marc… et j’ai écrit la formule « Selon toi, la vie » en pensant à toutes ces choses quotidiennes que je dois à Pascale Lemée. La plus grande de toute est l’irruption de la littérature dans ma vie. Je lui dois la vie que je mène aujourd’hui.
Pour en venir au cœur de votre récit, Selon toi retrace votre rencontre avec Pascale Lemée, une figure qui, lors de votre adolescence, vous a durablement marquée. Vous la présentez sans attendre comme un personnage pluriel et interdisciplinaire : « Le métier que tu mérites est « Maître », « Metteur en scène » (tu n’aurais pas féminisé ce titre), « Auteur », « Écrivain », « Actrice ». » Pouvez-vous nous la présenter, notamment son lien avec Yann Andréa, le dernier compagnon de Marguerite Duras ? S’agissait-il pour vous de réparer, en somme, un oubli comme vous l’écrivez : « Je vais faire justice et réparer l’erreur du silence de ta mort » ? On a parlé de Duras car ce qui frappe dans Selon toi, c’est combien, de loin en loin, le fantôme de Duras se glisse entre chaque page : en quoi vous paraissait-il ainsi important de faire de Marguerite Duras la figure à la fois centrale et évanescente de Selon toi, vous qui écrivez notamment : « Je tombe dans la langue de Marguerite comme beaucoup avant moi » ?
Pascale Lemée était une actrice, metteuse en scène, autrice et dramaturge. Elle a publié une dizaine de livres, de récits, de poèmes et de pièces de théâtre. Elle arrive à Paris dans les années 1980 et y meurt en 2021. Aujourd’hui elle est principalement connue d’un certain public pour sa qualité de petite sœur de Yann Lemée, dit Yann Andréa, le dernier compagnon de Duras. Cette information-là, je ne la possède pas quand je la rencontre en 1995, je ne l’apprends qu’en 2012, toujours grâce à Google. Je découvre aussi que quand on cite Pascale Lemée, c’est bien souvent pour la remercier d’avoir permis l’accès aux archives de son frère et cela déclenche en moi un sentiment d’injustice immense. C’est ne rien dire sur son génie de la mise en scène, de la direction d’acteur, sur ses livres, sur sa personne qui a marqué tous ceux qui l’ont croisée ! Néanmoins quand j’apprends sa filiation, je ne peux m’empêcher de comprendre beaucoup de choses qui étaient comme latentes au sein de l’atelier théâtre de Sartrouville. Pour Selon toi, je me suis longtemps demandé si je devais parler de Duras ou pas puisque l’objet du texte était parler de Pascale Lemée pour son travail propre. Le texte essaye de rendre compte de cette ambivalence telle que je l’ai vécue, une chose qui plane sans être dite, qui devient évidente quand on possède l’information après coup, mais qui, sur le moment, donne lieu à une forme de mystère. Il ne faut rien dire, procède exactement de la même façon, il s’agit de relever les occurrences, les litanies, les répétitions de comportements qui, sans la raison sous-jacente, paraissent folles et ne le sont plus du tout quand on accède à leur origine. Dans le récit, je voulais tenir Duras à distance sans nier le choc partagé par beaucoup à la découverte de sa langue. Il se trouve que je découvre Duras par Pascale Lemée et qu’elle me voit tomber dans la fascination de cette écriture géniale, alors que l’histoire de sa famille est dictée par ce phénomène : quand Yann Lemée lit les Petits chevaux de Tarquinia, il vit la révélation dont je parlais plus haut, cette révélation donnera des livres, une étrange histoire d’amour, un mythe de l’histoire littéraire du XXème siècle. On peut dire que Yann Andréa a eu une révélation par Duras et que moi, je tiens ma révélation de sa sœur Pascale.
Ce qui ne manque pas de frapper à la lecture, c’est combien Selon toi se présente comme un livre de deuil vibrant, un livre-tombeau : un hommage sensible car, quand vous indiquez, « J’aimerais ériger un tombeau à ton nom », vous soulignez immédiatement votre part sensible au projet : « Je vais me hisser sur mon cœur pour prendre le chemin du récit ». Si bien que, progressivement, Selon toi forme une manière d’autoportrait en creux de votre propre parcours, vous qui dites de Pascale Lemée, « Tu es ma racine quoi qu’il arrive. » : une manière de monologue intérieur au « Tu ». Pourrait-on ainsi définir Selon toi comme une manière d’autobiographie oblique, à contre-jour, vous qui dites de vous-même :« Au bout de quarante ans de décomposition et de recomposition, j’ai la masse vitale si attaquée que j’évite le contact avec les autres que je suis toujours prompte à aimer et à attendre » ?
J’aime ce que vous dites du contre-jour, ça me correspond tout à fait ! Pour être honnête, je ne pensais pas aller aussi loin dans le dévoilement de ma personnalité. C’est très lié au fait que Pascale était une immense directrice d’acteurs. Ce que font les grands directeurs d’acteurs, c’est d’accéder à la vérité des êtres qu’ils dirigent, c’est d’éclairer leur fonctionnement aussi bien physique que psychique et d’attirer cette matière révélée vers un personnage. Cette lumière crue peut être dévastatrice pour quelqu’un de fragile, aussi le texte fait état de mes nombreuses vexations et blessures d’ego à l’époque. J’ai eu l’impression tout au long de l’élaboration du livre, de l’écrire comme si j’étais sur le plateau du théâtre de Sartrouville, sous son regard. Convoquer ce souvenir par l’écriture fait immanquablement émerger une forme de récit de soi direct. Être regardée par Pascale Lemée, même outre-tombe, empêche une quelconque tricherie. Parler d’elle sans parler des transformations irréversibles qu’elle a engendrées en moi aurait amoindri cet hommage. Mais cette « autobiographie oblique » me permet aussi de continuer à respecter son intimité qu’elle défendait farouchement, de ne pas aller où elle ne voulait pas que j’aille de son vivant : je parle d’elle par la trace, non par le fait. C’est aussi un livre d’aveux, j’aurais aimé lui dire mon amour de son vivant mais sa personnalité et notre histoire distante empêchaient absolument de type de débordements, disons lyriques. Je ne connais pas un autre endroit que le texte pour prendre le temps de parler d’amour sans se restreindre. Selon toi est une affaire de cérémonie, le livre serait un lieu de recueillement puisque je ne sais pas s’il existe une tombe, un jardin du souvenir où aller déposer mon hommage. Ce serait comme un monument aux morts : les morts véritables ne sont pas enterrés sous l’édifice, mais c’est une borne publique de mémoire, avec des noms, des dates, des actes. Chacun peut s’y arrêter un moment et en profiter pour penser à ses morts aimés.
Rendre hommage à Pascale Lemée, c’est aussi rendre hommage à la pratique artistique qu’elle vous a permis de découvrir, à savoir le théâtre. Elle fut votre premier contact avec le théâtre, sa révélation dans votre existence, vous qui alliez par la suite fondez votre compagnie, La Folie nous suit : « Le plateau du théâtre, c’est le lieu des Enfers où l’on vient pour discuter avec les trépassés, les Grecs le savaient parfaitement, et toi, tu ne l’as pas oubliée et mieux, tu nous l’as appris. » S’agissait-il ainsi, dans Selon toi, de raconter, à la mort de Pascale Lemée, à la fois votre naissance au théâtre mais aussi votre déplacement générique, du théâtre au roman, puisque la mort de Pascale Lemée correspond à la parution de votre premier récit, Ceux du noir chez POL ?
Le théâtre a occupé activement 20 ans de ma vie et j’y reviens toujours d’une façon ou d’une autre. Selon toi est d’ailleurs dédié aux actrices et aux acteurs. Pascale Lemée nous a formés avec une extrême rigueur et une méthode précise. Elle élaborait la mise en scène en partant des propositions des actrices et des acteurs et jamais d’une idée préalable ou d’un concept abstrait. Sa façon de travailler, je m’en suis aperçue des années plus tard, avait beaucoup à voir avec la psychanalyse, pas au sens où elle psychologisait les situations de jeu mais plutôt par cette façon de faire le vide en elle, de se mettre dans une écoute flottante qui lui faisait saisir absolument tout ce qui se jouait par nos corps : j’ai n’ai jamais retrouvé une telle disponibilité à l’autre chez quelqu’un . Nous n’étions pas des marionnettes au service d’une vision mais des co-créateurs. Ce livre était l’occasion de parler de cette chose dérisoire et sublime qu’est le théâtre : des gens qui s’enferment des heures dans des cubes noirs sans fenêtres pour jouer « pour de faux » à la vérité de l’humanité. Raconter l’Espace Gérard-Philipe, Sartrouville, l’atelier théâtre est aussi une façon de raconter comment j’ai travaillé par la suite, y compris dans le glissement que vous évoquez vers le roman. À mes yeux, il n’y a pas d’évolution, pas de progrès, je répète un jour de 1995, je ne fais que le déployer. Au fond, les histoires répètent inlassablement leurs origines, on cherche à aimer pour toujours les gens et les choses comme on les a aimés au tout début, à la rencontre. Dans mes livres, j’ai du mal à me départir d’une énonciation de théâtre, je traite mes personnages comme des acteurs, c’est-à-dire qu’en écrivant, je les dirige, j’ai le ton de la phrase en tête, je vois les déplacements. Le texte est comme le résultat d’une direction d’acteurs mentale. J’écris et je corrige tout à voix haute et tant que le texte n’est pas oralisable, audible, je le modifie. Cela est intimement lié au fait que j’ai d’abord découvert la littérature en l’entendant à l’atelier théâtre. Les langues de Vitez, Genet, Fassbinder, Beckett, Duras, je les ai en tête par la voix et le corps d’actrices et d’acteurs, pas du tout dans le silence d’une lecture dans une chambre. Quand je lis, je cherche toujours quelle voix est la bonne pour me dire le texte.
Ma dernière question voudrait enfin porter sur les œuvres qui ont pu inspirer et irriguer votre livre-tombeau. Est-ce qu’au moment de composer Selon toi vous aviez en tête d’autres livres ressaisissant des figures intimes à leur mort, vous qui écrivez notamment « Je renonce au commerce des autres pour une vie des mots des autres, il n’y a jamais eu de retour à ces mots-là » ?
Curieusement je n’ai pas pensé aux autres Tombeaux en écrivant le livre et pourtant c’est un genre fabuleux, je pense particulièrement au Tombeau de Marguerite de Valois Royne de Navarre, par les poètes de la Pléiade. Les textes qui ont d’abord nourri le livre sont les pièces que nous avons jouées sous la direction de Pascale. Je les ai d’abord relus pour vérifier la fiabilité de ma mémoire quand je les citais. C’était bouleversant de constater que relire Les Bonnes de Genet, Quai Ouest de Koltès, l’Échange de Claudel ou encore la Musica Deuxième de Duras me ramenait très précisément à l’Espace Gérard-Philipe, à la fin des années 1990, qu’ils étaient un accès direct à cet ancien présent. Je ne sais plus qui disait que les tombeaux littéraires sont des monuments mais aussi des lieux de résurrection et c’est vrai de la personne qu’on cherche à célébrer tout autant que de l’époque révolue.
Mais les livres qui ont le plus influencé l’écriture de Selon toi et que j’ai énormément relus ne sont hélas plus édités aujourd’hui. Ce sont ceux de Pascale Lemée elle-même : À tête reposée, le Moulin du bois (avec J-M Lobbé), Comme on se ressemble j’ai pensé, Lettre d’Elisabeth Vogler à son fils, Destination Départ… Et puis ce texte inédit, sublime, que j’évoque dans le livre et qu’elle m’avait envoyé quelques années avant sa mort : le Chagrin millénaire. Un chagrin millénaire, c’est ce que je ressens depuis sa disparition.

Marielle Hubert, Selon toi, P.O.L, avril 2025, 192 pages, 20 euros


