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Mariana Alves : « La loge est un croquemitaine qui brise les rêves de ceux qui osent à peine y croire» (La Classe et la fonction)

  • Photo du rédacteur: Cécile Vallée
    Cécile Vallée
  • 15 juin
  • 6 min de lecture

Janine Niepce (c) DR
Janine Niepce (c) DR

Tout commence par le cadre spatial, celui du 16e arrondissement parisien, dont la narratrice commence par décrire le luxe et le calme. Cependant, elle fait rapidement passer le regard des miroirs profonds à un lieu caché, invisibilisé : la loge du concierge. De courts chapitres, comme des poèmes en prose, parfois introduits par une sorte de titre en italique, racontent l’enfance de la « Grande petite » dans une de ces loges, et la vie de ses parents venus du Portugal. Il est difficile de lire La classe et la fonction sans revenir à l’analyse du récit de transfuge de classe de Laélia Véron et Karine Abiven. Elles ont mis en lumière la posture paradoxale des narrateurs et narratrices qui pensent venger leur classe en valorisant l’ascension sociale alors qu’elle confirme l’existence même d’une hiérarchie. Mariana Alves, elle, propose de faire exploser la classe et la fonction mais aussi d’assimiler et non d’être assimilée.



« La loge est un croquemitaine qui brise les rêves de ceux qui osent à peine y croire. »

Personnage central, la loge, a une double fonction, elle est à la fois lieu de vie et lieu de travail. Elle est décrite, cartographiée et même symbolisée, plusieurs fois, par un petit rectangle vide, qui rappelle la forme d’une cellule. Elle est comparée à une « maison hantée » car elle rend invisibles ceux qui y vivent, ils deviennent ou doivent devenir fantômes pour se faire oublier de ceux que la Grande petite appelle « les Autres », les habitants de l’immeuble. La citation de Pérec en épigraphe – « l’inhabitable : l’étriqué, l’irrespirable, le petit, le mesquin, le rétréci, le calculé au plus juste » – dénonce le concept même de la loge et les lieux de vie – la chambre du 6e étage, les toilettes et la salle d’eau au fond de la cour – éparpillés dans l’immeuble et insalubres. Toutefois, la dénonciation n’est pas directe. Elle se fait à travers des anecdotes révélatrices, comme celle de la dent de lait. Son père veut lui arracher avec la méthode traditionnelle du fil accroché à une porte mais ils ne peuvent pas claquer la porte vitrée de la loge : « elle pourrait le faire avec la porte d’entrée de l’immeuble mais Maman avait peur que les cris n’embêtent les Autres. Et puis le sang qu’il faudrait nettoyer. Et puis la porte, c’est celle des Autres, pas la leur ».

Dans une sorte de post-scriptum, la narratrice précise qu’elle n’a pas raconté « les moments heureux » « car ils [lui] sont privés ». Elle préserve ainsi l’intimité dont elle a été privée pendant son enfance, intimité qu’enfant, elle percevait déjà comme « son tribut de guerre ».



« La Grande petite faisait la découverte d’un sentiment qui lui semblait nouveau mais qui était en elle depuis bien longtemps. Quelque chose qui la brûlait de l’intérieur, qui lui donnait envie de se cacher dans un trou et de pleurer. »


Ce quelque chose qui la brûle vient des « Autres » qui se moquent de son comportement quand elle essaie de s’isoler de leur regard, de trouver un endroit à soi. Assise sur le canapé de la loge, elle se balance pour s’isoler de leurs regards sans gêne : « son corps allant et venant, bercé par la musique de la radio, elle imaginait une vie parallèle. Une vie qui ressemblait étrangement à la sienne, mais en mieux. Une vie où elle se sentait moins déclassée, moins sur le carreau. Une vie où on lui ficherait la paix, où elle rencontrerait un semblant de compréhension et de respect ».

Les « Autres », quant à eux, semblent immunisés contre ce sentiment. Lors du départ de son père, après « trente ans de loyaux services », ils n’ont aucune attention, aucun geste symbolique. Pourtant, si c’est « une fin honteuse », la narratrice affirme que « pour une fois, c’était les Autres qui la ressentaient ». La narratrice s’inscrit dans la filiation d’Annie Ernaux, canon du récit de transfuge, mais elle inverse la thématique de la honte. De plus, elle ajoute les voix de Polina Panassenko, Fatima Daas et Caroline Dawson qui introduisent une dimension supplémentaire, celle de l’immigration.

Les étiquettes discriminantes s’ajoutent en effet les unes aux autres. Si certains stéréotypes sur les Portugais peuvent paraître peu discriminant – « Les Portugais ne créent jamais de problèmes », ils sont de « bons travailleurs » –, ils sont néanmoins réducteurs et surtout ne changent rien au mépris des Autres. À travers le parcours de son père, la narratrice montre que cette ardeur au travail n’est pas pour autant reconnue, ni par les employeurs, ni par l’Etat.  Après la longue liste de tous les métiers qu’il a exercés depuis ses 13 ans, parfois en même temps, plus pénibles les uns que les autres, et le résultat du calcul de sa maigre retraite, la conclusion de la narratrice dépasse l’origine de son père : « J’entends à la télé une femme vociférer sur ces étrangers qui ne travaillent pas et qui vivent grassement sur l’argent des indemnités ».



« Pour vivre heureux, il fallait vivre caché. Rester à sa place, celle de première de la classe. Ne pas faire de vagues. Être la fille gentille, taiseuse et travailleuse. »


De la même façon, il n’est pas question de vanter la méritocratie française qui ne reconnaît pas qu’elle reproduit les catégories sociales et continue à creuser les écarts. La narratrice laisse deviner une scolarité brillante mais ne raconte pas son ascension. Elle semble refuser à l’Education nationale la possibilité de s’enorgueillir de permettre à des enfants des classes défavorisées d’accéder à des études supérieures prestigieuses. Elle ironise ainsi sur sa chance d’habiter dans le 16e arrondissement parisien où « les écoles sont très bonnes, très réputées », où elle bénéficie de « la meilleure des éducations » et dénonce la politique de ces établissements pourtant publics qui trient les élèves. La Grande petite y est admise parce que ses résultats sont certainement excellents. Elle est « la seule Portugaise de sa promotion ». La troisième fois qu’elle reçoit le prix de « l’élève la plus méritante », elle se rend compte que ses résultats aussi excellents soient-ils, ne sont pas reconnus. Elle jette le livre reçu « dans la première poubelle municipale », retour à l’envoyeur. Ingrate la petite Portugaise qui a pu apprendre à lire et à écrire grâce au service public ? Non, elle est reconnaissante à l’eau de Javel, parce qu’elle ne renie rien, aux livres, au sol de la loge sur lequel elle a fait ses premiers pas, et surtout à la langue française.



« A chaque mot prononcé, à chaque phrase écrite, elle est une déclaration d’amour à la langue qui m’habite. »


Elle raconte que cette histoire d’amour est liée à la nourriture qu’elle savoure comme les mots : « La Grande petite découvrait la France après le menu et son palais s’affinait aussi vite que sa langue ». Cependant, le français ne remplace pas le portugais. Les épigraphes des deux parties dans les deux langues, sans traduction, symbolisent cette cohabitation. De la même façon, à Noël, « la bûche était accompagnée de arroz doce, de riz au lait au citron et à la cannelle, et de rabanadas, de pain perdu. Le meilleur des deux mondes regroupé sur la toile plastifiée de la table, installée en plein centre de la loge ». Et pas question de tout mélanger comme le font les Autres « qui ne pouvaient s’empêcher de trouver une équivalence à tout ». Les bolinhos de bacalhau de son père ne sont pas des acras antillais, pas plus qu’une saucisse allemande équivaut à une saucisse de Morteau.



« Et la joie la submerge d’être légalement acceptée. »


Elle demande la nationalité française avant de passer son Brevet. Elle l’obtient avec le prénom de son arrière-grand-mère et de sa grand-mère et un nom de famille « que l’on écorche à chaque fois. Depuis des décennies, on prononce les patronymes à l’espagnole, empathisant sur le « es » final alors qu’il devrait être un son doux, chuintant, discret. Muet, à la française. ». Elle inverse ainsi le processus de l’assimilation la forme active et non passive du verbe. C’est elle qui assimile la France et non la France qui l’assimile. Elle construit son hybridité sans tout mélanger et n’abandonne rien de ses origines. L’assimilation n’élimine pas, elle transforme, elle fait autre. Le problème n’est pas de s’appeler Mariana quand on est française mais de s’obstiner à franciser les prénoms comme le fait « la vieille dame [...] sourde aux sonorités étrangères ». Et on peut manger des bolinhos de bacalhau en France à Noël, et avoir « une envie terrible de ravioles de Romans » quand on est au Portugal, on peut avoir besoin de ses deux pays.

Mariana Alvès, qui est un pseudonyme, ne raconte pas son parcours mais celui de ses parents. Elle raconte la honte mais pas la honte des siens, celle qu’elle a éprouvée à cause du mépris social et de l’hypocrisie de la méritocratie. Comme pour les violences faites aux femmes, cette honte doit changer de camp. La narratrice la fait passer du côté de ceux qui exploitent leurs semblables et qui ne savent pas goûter ce qui est différent.

 




Mariana Alves, La classe et la fonction, Chandeigne & Lima, collection Brûle-frontières, février 2026, 112 pages, 18 euros

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